21 févr. 2012

En l’honneur du Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie

Spéciale dédicace à Serge Letchimy et Claude Guéant







En l’honneur du Cinquantenaire

de l’indépendance de l’Algérie





par


Alexandre Gerbi





En l’an 2012, 50e anniversaire de l’indépendance algérienne, au fil des mois, en marge du mensonge d’Etat, devant l’imposture à la fois internationale et intime, le blog Fusionnisme rappellera ce qui fut. Opiniâtrement. Et avec toute la calme passion qui sied à ce dantesque sujet…



L’historiographie prend soin, depuis des décennies, de dissocier indépendance algérienne et indépendances des Etats d’Afrique subsaharienne.

Evidemment, étudier indépendamment l’une, l’indépendance algérienne, et les autres, les indépendances subsahariennes, permet de cacher la vraie nature du drame qui se noua en Algérie, pendant la période 1958 (ou 1954, ou 1945 etc.) -1962, et plus vastement en Afrique.

Au contraire, articuler l’une et les autres permet de dévoiler l’insoutenable. C’est pourquoi le silence est préféré par le Système, nourri de contrevérités et d’amnésie.

En manière de réponse, depuis des années, le Mouvement Fusionniste s’emploie à mettre à nu le phénomène de la décolonisation dans son ampleur transcontinentale, de part et d’autre du Sahara. Mais aussi, par petites touches, à l’échelle intercontinentale, puisque notre sujet embrasse aussi l’Indochine et les anciens Comptoirs des Indes. Sans parler de tous les océans, où la France demeure d’ailleurs toujours présente, d’ailleurs, à l’heure qu’il est…

En ce 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le blog Fusionnisme, fidèle à lui-même, est tenu d’annoncer la couleur. La voici, donc.

L’an 2012 sera probablement marqué par les hypocrisies habituelles, telles qu’on les vit s’éployer en 2010, Cinquantenaire des indépendances subsahariennes. Selon toute vraisemblance, cette année encore, intellectuels, politiques et dans une moindre mesure, médias, nous serviront, la bouche en cœur, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». En omettant scrupuleusement, comme il se doit, de signaler l’Affaire gabonaise (1958), la Loi 60-525 (1960), et bien sûr l’Affaire d’Algérie (1958 ou 1954-1962), en autres pivots de l’imposture. Gigantesque. Dont notre époque étouffe et dont meurt la France et, quoique diversement, l’Afrique et le monde...

Alors, dans ce brouhaha, dans cette confusion tragique, face à ce vol au ras des pâquerettes si dérisoire, si veule, si destructeur, le blog Fusionnisme va s’autolabourer. Pour compenser, un peu.

S’autolabourer, c’est-à-dire, régulièrement, à la faveur de cette année anniversaire, en marge des commémorations convenues de l’indépendance de l’Algérie, republier un florilège de la centaine d’articles parus depuis cinq ans sur le blog Fusionnisme, dans le sillage de la sortie de Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses (Ed. L’Harmattan). Sans préjudice d’interventions supplémentaires d’amis ou de l’auteur.

Pour commencer la série, De Hitler au largage des Africains s’est imposé.

Au feu nourri que nous cherchons à déchaîner sur De Gaulle, figure historique abusivement glorifiée, ce texte livre un premier axe fondamental : la référence à l’hitlérisme et, au delà, à la dérive folle que Claude Lévi-Strauss fustigea, en vain, dans les années 1950. C’est pourquoi Lévi-Strauss suivra Hitler et précédera Césaire, dans cette ouverture fusionniste de l’année 2012, Cinquantenaire de l’Indépendance de l’Algérie, terre aimée et populations martyres.


A.G.



De Hitler

au largage des Africains




par


Alexandre Gerbi

.




Le général de Gaulle et les hommes politiques métropolitains qui organisèrent la prétendue « décolonisation » avaient forcément lu Mein Kampf. « Tout Français doit lire ce livre » avertissait le maréchal Lyautey.

« Un Etat africain sur le sol de l’Europe »

Or on lit dans le livre de Hitler, publié en 1925-1926 :

« (…) la France est, et reste, l’ennemi que nous avons le plus à craindre. Ce peuple, qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met sourdement en danger (…) l’existence de la race blanche en Europe. Car la contamination provoquée par l’afflux de sang nègre sur le Rhin, au cœur de l’Europe, répond aussi bien à la soif de vengeance sadique et perverse de cet ennemi héréditaire de notre peuple qu’au froid calcul du Juif, qui y voit le moyen de commencer le métissage du continent européen en son centre et, en infectant la race blanche avec le sang d’une basse humanité, de poser les fondations de sa propre domination. Le rôle que la France, aiguillonnée par sa soif de vengeance et systématiquement guidée par les Juifs, joue aujourd’hui en Europe, est un péché contre l’existence de l’humanité blanche (…) [l’]envahissement [de la France] par les nègres fait des progrès si rapides que l’on peut vraiment parler de la naissance d’un État africain sur le sol de l’Europe. »

Le venin et ses brûlures

Hitler avait de bonnes raisons de cracher son venin. A l’époque, en effet, et selon un crescendo jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la propagande officielle française proclamait fièrement l’égalité des races et, si elle ne l’appliquait encore que très imparfaitement, joignait le geste à la parole, en nommant des Nègres ministre (Blaise Diagne) ou vice-président de l’Assemblée nationale (Gratien Candace).

Vingt à trente ans plus tard, nombre d’analyses, de stratégies et de motifs parfois contradictoires présidèrent à la décolonisation. Parmi eux, la crainte de la « bougnoulisation » de la France (selon l’expression, en coulisses, de Charles de Gaulle) et, partant, de l’Europe, tint une place éminente.

L’éviction des populations d’Afrique répondait-elle, selon des voies souterraines, aux anathèmes du Führer ? En substituant l’alliance européenne à l’alliance africaine au lieu de l’y ajouter, sacrifia-t-on à d’obscurs démons ?

De Gaulle expliquait en Conseil des ministres, en 1962 : « Cette Europe, il faudra bien qu’elle se bâtisse un jour. On en parle depuis Jules César, Charlemagne, Othon, Charles Quint, Louis XIV, Napoléon, Hitler. »

« La France ne serait plus la France »

Au même moment, avec l’appui ou le consentement silencieux de ses alliés, le Général achevait le démantèlement de l’ensemble franco-africain. En choisissant d’offrir l’Algérie au FLN, meilleur garant d’un divorce franco-algérien irréversible.

Au nom d’un principe que l’ermite de Colombey, revenu aux affaires par un putsch militaire et sur un programme totalement inverse, avait énoncé à l’Elysée, in petto, en 1959 :

« Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Terrible héritage.

Alexandre Gerbi


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31 janv. 2012

Cinquantenaire de l'indépendance algérienne : Que sera 2012 ?




A tous les lecteurs et visiteurs du blog Fusionnisme, j'adresse mes meilleurs vœux pour l’année 2012. Que cette nouvelle année vous apporte la bonne santé, du bonheur et bien des joies, dans un monde qui cesse enfin d’être aveugle et fou, ou le soit un peu moins le 31 décembre prochain, c’est-à-dire dans onze mois déjà…

Alexandre Gerbi






Cinquantenaire

de l’indépendance algérienne :

Que sera 2012 ?



par


Alexandre Gerbi





Année du Cinquantenaire de l’indépendance algérienne, devra-t-on subir en 2012 la manipulation et de déferlement de contrevérités habituelles ?

Ou bien nous racontera-t-on, enfin, l’histoire de ce morceau du peuple franco-africain, dont certains fils se soulevèrent contre le mépris colonialiste, mépris d’Etat qui les reléguait au rang de sous-citoyens, de sous-Français, et partant de sous-hommes ? Nous racontera-t-on enfin le drame et l’exacte nature de leur soulèvement, où beaucoup laissèrent leur jeunesse ou la vie ? Si tous combattaient le mépris et l’injustice colonialiste, combien parmi ces révoltés qui avaient choisi l’indépendance comme seule issue aux mensonges, aux promesses non tenues, aux vains sacrifices sur l’autel d’une Mère-Patrie incapable de les regarder enfin comme ses enfants, combien aimaient, admiraient pourtant la France qu’ils combattaient ? A vrai dire, combien combattaient la France, combien combattaient son peuple, combien combattaient son gouvernement ? Combien de ces martyrs de l’indépendance auraient préféré la fraternité proclamée, l’unité franco-algérienne dans l’unité franco-africaine, dans une grande République intercontinentale, sociale, égalitaire par delà les races et les religions ? En face de cette révolte, de ces aspirations légitimes, les uns après les autres, les gouvernements de la IVe République ont opposé le visage fermé de la guerre. La violence, la destruction préférées à l’égalité et à la fraternité. Là gît toute la tragédie de la IVe République, de la France, de l’Algérie, de l’Afrique, de l’Indochine, et delà, avec un demi-siècle de recul, peut-être du monde…

Alors il y eut mai 1958. La révolution oubliée. Sans doute ce qui eût dû être un événement comparable, par son importance historique et par ses enjeux, à la Révolution française. Mais la fresque grandiose abritait un scénario de comédie sanglante. Le héraut de la Révolution en était l’ennemi. L’ennemi le plus acharné. Déguisé en son inverse. Ci-devant trône Charles de Gaulle, monstre infâme, machiavélique et, au bout de la route, sorte de petit Hitler français, créature infecte autant qu’est immense la gloire dont l’exalte le régime fondé sur ses mensonges et sur ses crimes : la Ve République, à présent agonisante, mais sous laquelle nous vivons encore… et à laquelle revient l’effarante charge de célébrer l’anniversaire des « indépendances » africaines, en l’occurrence la pire sans doute : celle de l’Algérie…

En 2010, nous avons vu la puissante hypocrisie dont le Système est encore capable. Alors que l’ambassadeur du Congo-Brazzaville à Paris, Henri Lopès, acheva l’année en divulguant l’effarante vérité, toute l’année fut consacrée à noyer le poisson. Ce que son excellence Henri Lopès a dit (de manière presque plus radicale…), c’est ce que j’ai montré dans Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses, publié chez L’Harmattan en 2006, ainsi que dans les articles publiés depuis lors sur le blog Fusionnisme et ailleurs (Bakchich, Camer.be, Rue89, IciCemac, Afrik.com, Mediapart, etc.). Pourtant, le Système, aussi bien son chef, Nicolas Sarkozy, que ses serviteurs, Jacques Toubon par exemple, et les intellectuels, et les médias ont menti pendant l’année entière. Le cinquantenaire des indépendances africaines fut, comme il fallait s’y attendre, une vaste manipulation. De colloque en colloque, d’émissions en émissions, l’alibi du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » a battu son plein…

Au seuil de l’année 2012, ce constat s’impose : la réalité du largage de l’Afrique subsaharienne mais aussi de l’Algérie, parfaitement connue en haut lieu, continue d’être officiellement tue. Mieux encore, la version essentiellement fallacieuse, qui prévaut depuis un demi-siècle, continue d’être la ligne de l’Etat français et de ses ramifications.

Au demeurant, le procès de Charles de Gaulle ne pourra être éternellement différé. Non en tant qu’homme, car il est mort maintenant, mais en tant qu’ancien chef de l’Etat. Un procès symbolique, bien sûr, mais dont il ressortira nécessairement que cet homme, par le nombre de crimes et des morts qu’il a sciemment provoquées (des centaines de milliers, voire des millions, si, au-delà de la tragédie algérienne, l’on impute à Charles de Gaulle la responsabilité des désastres du néocolonialisme sous son règne, si ce n’est au delà…) ne peut plus occuper la place qu’il occupe actuellement dans notre Panthéon national. Si l’Homme du 18 juin mérite cette place, le menteur cynique et bientôt criminel de mai-juin 1958 et de ses suites doit être déboulonné d’urgence. Pour l’honneur de la République et de la France.

Ainsi la vérité doit être enfin dite : c’est la condition sine qua non de toute réconciliation franco-algérienne. Mais tout autant, c’est la condition sine qua non de toute réconciliation franco-française, c’est-à-dire de la France avec elle-même, dans toutes les composantes de son peuple, mais aussi avec l’Afrique, avec tous ses enfants bientôt mêlés dans la grande République franco-africaine, ou afro-française, et plus vastement afro-européenne, ou euro-africaine, telle que l’avaient rêvée Senghor et Lévi-Strauss éplorés, comme tant d’autres, il y a cinquante ans...



Alexandre Gerbi






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10 déc. 2011

Chute de la IVe République : Ni "archaïque", ni "débilitante", juste blanciste

Tandis que la présidentielle approche...





Chute de la IVe République :

Ni « archaïque », ni « débilitante »,

juste blanciste

ou

Explication

d’un contresens historique

d'Eric Zemmour et consorts





par


Alexandre Gerbi



Eric Zemmour, ce grand serviteur du Système déguisé en libre penseur du politiquement incorrect, déclarait récemment dans l’une de ses chroniques sur RTL : « [Sous la IVe République], un personnel politique d’une qualité exceptionnelle, de Mendès France à Edgar Faure, sans oublier François Mitterrand, était handicapé par un système institutionnel archaïque et débilitant (…) ».

A la minute 2’35 :

http://www.rtl.fr/emission/z-comme-zemmour/ecouter/eric-zemmour-la-tentation-de-la-primaire-a-droite-7723123980

Sans polémiquer sur le fait de savoir si les hommes politiques en question étaient ou non « d’une qualité exceptionnelle » (y compris d’ailleurs, au-delà des effets de manche, dans l’esprit d’Eric Zemmour…), cette affirmation au sujet du « système institutionnel archaïque et débilitant [de la IVe République] » appelle un rapide commentaire. Non tant pour répondre à Eric Zemmour, avatar parmi tant d’autres d’une époque mensongère et/ou aveugle, que pour en finir, une fois pour toutes, avec l’un des grands écrans de fumée dont se pare le régime qui, depuis cinquante ans, démolit la République et la France, et accessoirement l’Afrique, sous couvert de les sauver…

Césarisme bonapartiste contre parlementarisme pluraliste

D’abord, remarquons que l’accusation selon laquelle la IVe République était un régime bloqué à cause de ses institutions est une des grandes tartes à la crème que la Ve République et ses serviteurs nous jettent au visage depuis un demi-siècle.

Remarquons ensuite qu’on retrouve ici le vieux et classique procès qu’intente le césarisme (ou le bonapartisme…) au régime parlementaire, accusé de se perdre en stériles bavardages, quand le pouvoir ramassé dans les mains d’un seul permettrait, nous dit-on, une direction beaucoup plus déterminée et efficace des affaires politiques. Rien d’étonnant à ce que, comme tant d’autres, Eric Zemmour, qui ne cache pas ses sympathies « réactionnaires », dénigre le parlementarisme et fasse, implicitement, l’apologie du régime présidentiel…

Il est vrai qu’en instaurant en France, avec la Ve République, un régime césarien (renforcé dans ce caractère par l’élection du président au suffrage universel), De Gaulle ne faisait que réaliser un vieux rêve de l’extrême droite française, dont Déroulède se fit le chantre à la fin du XIXe siècle. Opération somme toute fort cohérente de la part du Général, que Pierre Viansson-Ponté définissait comme « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste »…

Ce régime « archaïque et débilitant » qui redressa spectaculairement la France

Ce décor planté, force est de constater que la IVe République hérita d’une situation particulièrement difficile : le pays sortait d’une guerre qui l’avait en partie dévasté et saigné à blanc pour la deuxième fois en trente ans. Car si la Seconde Guerre mondiale fut moins meurtrière que la première, elle fit tout de même près de 600.000 morts.

Or malgré cela, de 1946 à 1958, sous la IVe République « archaïque et débilitant[e] », la France a connu un redressement économique spectaculaire et un développement remarquable dans pratiquement tous les domaines. C’est là une évidence, dont aucun historien ne disconvient sérieusement aujourd’hui.

En réalité, contrairement à ce qu’affirme Eric Zemmour comme tant d’autres dans le sillage de la propagande de la Ve République gaullienne, bien davantage que ses Institutions, c’est la vaste question de l’Outre-Mer qui mina la IVe République et la mit profondément en crise. Plus précisément, ce qui provoqua la dislocation de la IVe République, c’est le dilemme politico-idéologique (et républicain, et démocratique…) que posait la question ultramarine. C’est d’ailleurs sur la question ultramarine par excellence que la IVe République chuta en 1958 : l’affaire d’Algérie.

Le dilemme politico-idéologique ultramarin comme vraie cause de la chute de la IVe République

Soulignons que la IVe République ne s’est pas effondrée, mais qu’elle fut activement renversée, en 1958, par le général de Gaulle appuyé par l’Armée. Pareil état de fait relativise l’idée d’un régime tellement vermoulu qu’il se serait écroulé tout seul…

En réalité, loin de s’effondrer, la IVe République fut renversée au prix d’un putsch militaire doublé d’un coup de force politique. La Grande Muette, entrée en sédition en Algérie, alla jusqu’à prendre la Corse et menaça même, sans bien sûr ouvrir la bouche, de sauter sur Paris. Encore fallut-il à Charles de Gaulle, dans ce contexte, forcer la main à Pierre Pflimlin et, pour ainsi dire, s’autoproclamer à sa place président du Conseil, comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer dans La République inversée, Affaire algérienne (1958-1962) et démantèlement franco-africain (Ed. L’Harmattan, 2010, avec Raphaël Tribeca).

Ce putsch militaire était en relation directe avec l’Affaire algérienne, c’est-à-dire avec la plus épineuse des questions ultramarines. La plus épineuse, non seulement pour des raisons statutaires (les territoires algériens étaient des départements, théoriquement parties intégrantes de la métropole) mais aussi humaines (étaient présents, en Algérie, un million de Pieds-Noirs et plusieurs millions de musulmans français radicalement hostiles à l’indépendance).

Pour ces spécificités, l’Affaire algérienne confrontait le Système politique parisien, de façon incontournable autant que radicale, au dilemme colonial, dont il était sorti avec les plus grandes difficultés (et pour son plus grand affaiblissement) en Indochine, en Tunisie et au Maroc. C’est ce dilemme colonial (ou postcolonial…) qui a causé la plupart des vraies difficultés de la IVe République. Et non ses Institutions, quoi qu’en disent la doxa et ses chantres, notamment Eric Zemmour…

Au contraire, les Institutions de la IVe République firent preuve d’une étonnante solidité, puisqu’elles permirent au régime, comme on va le voir, d’aller, pendant des années, contre la volonté du peuple. C’est-à-dire contre la démocratie et contre la Constitution, c’est-à-dire contre la République elle-même…

Quel était ce dilemme ultramarin ?

Comme l’ont expliqué de nombreux articles publiés sur le blog Fusionnisme, Rue89, Afrik.com, Camer.be, Bakchich, IciCemac, AgoraVox, Mediapart, etc. après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat français était confronté à une alternative simple : ou bien octroyer l’égalité politique aux populations d’outre-mer, ou bien leur accorder l’indépendance.

Or ces deux options étaient interdites.

En effet, la première option, l’octroi de l’égalité politique, aurait conduit des centaines de députés d’outre-mer sur les bancs du Parlement, au gouvernement, et même à la tête de l’Etat. La France aurait été métamorphosée et engagée dans une voie inscrite dans le droit fil de sa chaotique mais brillante histoire, celle de la patrie des Droits de l’Homme par delà les races et les religions. Ainsi, en étendant la citoyenneté à tous, la France ou plutôt l’Union Française – devenue la puissante République Franco-Africaine ou plutôt Franco-Ultramarine – serait entrée en voie de métissage, géant géographique et politique indiquant au reste du monde le chemin des Lumières et de la justice sociale. Avec, en creux, l’abolition du colonialisme, par le libre exercice de la démocratie dans le cadre républicain, pour des futurs flamboyants aux cultures mêlées autour du grand projet humaniste de l’Universel.

Ces perspectives extraordinaires, défendues et portées par des hommes tels que Léopold Sédar Senghor, Robert Delavignette, Alioune Diop, Claude Lévi-Strauss, Félix Houphouët-Boigny, Jacques Soustelle, Barthélémy Boganda et tant d’autres, ces perspectives furent rejetées par le Système politique et idéologique secret de la IVe République déjà blanciste, autant qu’elles étaient prônées par la quasi-totalité des leaders ultramarins, tandis que le peuple, outre-mer aussi bien qu’en métropole, était prêt à y adhérer, comme je l’ai montré dans Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses (Ed. L’Harmattan, 2006).

J’appelle blancisme ce courant idéologique et politique fondateur du régime actuel, qui affirme, selon le mot de Charles de Gaulle, que la France est avant tout une nation de « race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » et qu’elle se perdrait dans le métissage…

Or refusant d’accorder cette égalité politique, mais refusant également l’indépendance, ou plutôt ne pouvant l’accorder à cause des puissantes oppositions conjuguées du peuple, des élites africaines, de la Constitution et de l’Armée, le Système de la IVe République se mit alors en quête de la quadrature du cercle.

La quadrature du cercle

Concernant le bloc subsaharien, avec la loi-cadre Defferre (1956), l’autonomie fut la formule magique que retint le régime pour accomplir ce tour de force politique. En réalité, la solution, bâtarde et surtout scandaleuse, montra rapidement ses limites. Puisqu’elle refusait l’égalité, elle continua d’apporter de l’eau au moulin des indépendantistes. Ceux-ci fustigèrent la logique inégalitaire persistante de la France et les évidents mépris d’essence colonialiste qui présidaient à l’opération…

La révolte, légitime, des séparatistes, perpétuellement ravivée par ce refus de l’égalité, ainsi que la violence qui en résulta, servirent de prétexte au Système pour parvenir finalement à la conclusion qui, du moins en apparence, s’imposait : l’indépendance.

Il est remarquable qu’au plus fort des guerres idéologiquement alimentées par son refus d’octroyer l’égalité politique, jamais le Système de la IVe République n’envisagea l’application réelle d’une égalité pourtant proclamée par sa Constitution. Ni en Algérie, ni à Madagascar, ni en Indochine, ni en Tunisie, ni au Maroc, ni au Cameroun. Mieux encore, jamais le peuple ne fut consulté sur cette question, pas plus, du reste, que sur celle de l’indépendance (hormis le petit comptoir de l’Inde, Chandernagor, en 1949, dans des conditions d’ailleurs suspectes), ni outre-mer, ni en métropole…

Ainsi, c’est sans aucune consultation populaire que l’Indochine (Vietnam, Cambodge et Laos) devint indépendante (1954), précédant de peu le Maroc et la Tunisie (1956). Quant à l’Afrique noire, particulièrement peu séduite par l’idée de sécession, le Système lui accorda, comme on l'a vu, l’autonomie dans la foulée.

Le déchirant cas algérien

En 1958, la question de l’égalité se posait depuis bien des décennies en Algérie, de façon insurrectionnelle, terroriste et armée depuis 1954. Là encore, la IVe République ne put se résoudre à accorder la citoyenneté pleine et entière aux populations indigènes, ni à interroger le peuple à ce sujet. Là encore, l’autonomie et son corollaire, l’indépendance, finirent par être envisagés.

L’Armée, qui s’était essentiellement tue sur tous les autres chapitres, cette fois se cabra. Non de son propre chef. Le général de Gaulle, par ses réseaux, la poussa dans cette voie, sa force de persuasion renforcée par l’opinion publique. Car celle-ci en était arrivée à considérer avec le plus grand mépris cette classe politicienne de la IVe République qui, morceau par morceau, démantelait l’unité franco-ultramarine, sur fond de guerres ininterrompues, d’imbroglio permanent au Palais-Bourbon en instabilité ministérielle, de désastres militaires en Canossa diplomatiques.

Par l’abandon successif, dans des conditions souvent douteuses et parfois dramatiques, de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc et même des Comptoirs des Indes (qui ne sera entériné définitivement qu’en 1962, tant il fut difficile de vaincre les réticences locales, en particulier à Pondichéry) autant que par sa cacophonie et sa politique de Gribouille sur ces sujets, le régime s’était rendu détestable aux yeux de l’opinion. Ces relents nauséabonds ont fait à la IVe une réputation lamentable qu’exploite Eric Zemmour comme tant d’autres, pour appuyer la thèse d’un régime rongé par « un système institutionnel archaïque et débilitant ».

Alors que bien davantage que ses Institutions, c’est la crise idéologique ou plutôt l’impasse dans laquelle l’a conduite son idéologie antirépublicaine et antidémocratique qui a miné le régime de la IVe République, en le conduisant à abandonner des pans entiers, et gigantesques, du territoire et de ses populations. A savoir l’idéologie blanciste, qui refusa l’égalité à l’Outre-Mer par crainte du métissage de la France, mais aussi de la prise du pouvoir politique par les Ultramarins. Idéologie d’une certaine élite métropolitaine, qui refusa toujours de donner la parole au peuple à ce sujet, outre-mer aussi bien qu’en métropole. Là gît toute la tragédie de la IVe République, puis de la Ve…

On touche ici au côté génial et effrayant du scénario.

Charles de Gaulle, chef du complot qui renversa la IVe République, justifia officiellement l’opération par le danger suprême que l’idéologie anti-égalitaire du régime, qu’il appelait le « Système », faisait courir à la France. Or Charles de Gaulle adhérait corps et âme à cette idéologie qu’il prétendait contrer. C’est ainsi qu’une fois élu sur le programme de l’égalité politique, une fois installé au pouvoir, il rompit progressivement avec ceux qui l’y avaient porté, pour s’allier avec ceux qu’il avait renversés ! C’est-à-dire avec le Système qu'il avait prétendu abattre et abolir, pour appliquer finalement, une à une, ses plus ultimes conclusions. Vertigineux retournement…

Ainsi, au prix d’une sidérante volte-face, de Gaulle se débarrassa de l’Afrique et de l'Algérie, utilisant l'une pour extirper l'autre, à grands coups de violations de la Constitution et de la démocratie, de mensonges, de police politique et de crimes contre l’humanité. En particulier au détriment des Harkis et des Algériens francophiles, des Pieds-Noirs, mais aussi, à terme, des populations d’Afrique subsaharienne effroyablement paupérisées. Sur cette transgression, l’ermite de Colombey revenu aux affaires érigea sa puissance, qui lui permit d’ensevelir les institutions précédentes et de les remplacer par les siennes…

C’est ce crime d’une ampleur inimaginable, entre (haute) trahison des principes républicains les plus fondamentaux et dislocation de l’unité nationale, que les Institutions de la IVe République, par trop démocratiques et républicaines (on a vu qu’elles l’étaient néanmoins dans d’âpres limites…), n’auraient sans doute pas eu la force, ni surtout les moyens de commettre dans l’affaire algérienne, compte tenu du rapport de force évoqué plus haut (populations pro-françaises d’Algérie, Armée).

La Ve République gaullienne, en revanche, secrètement habitée de la même idéologie délétère, sut se doter d’institutions capables d’assumer ce choix radicalement contraire à la volonté du peuple et des leaders ultramarins, parce qu’elle s’en remit à un seul homme concentrant tous les pouvoirs, et n’hésitant pas à mentir en permanence à tous ou presque, tout en usant sans scrupules de la violence d’Etat la plus extrême (ratonnades d’octobre en 1961, siège de Bab-el-Oued, massacre de la rue d’Isly, massacres d’Oran en 1962, et la tragédie des Harkis). Faut-il l’en féliciter ?

De Gaulle dixit

C’est en tout cas ce que fait Eric Zemmour, qui d’ailleurs ne s’en cache pas, la fin justifiant les moyens... Ecoutons encore le grand homme :

« Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? » « Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » (Charles de Gaulle cité par Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Ed. Fayard, 1994)

« Vous croyez que je ne le sais pas, que la décolonisation est désastreuse pour l'Afrique ? (...) Qu'ils vont connaître à nouveau les guerres tribales, la sorcellerie, l'anthropophagie ? (...) Que quinze ou vingt ans de tutelle de plus nous auraient permis de moderniser leur agriculture, de les doter d'infrastructures, d'éradiquer complètement la lèpre, la maladie du sommeil, etc. C'est vrai que cette indépendance était prématurée. (...) Mais que voulez-vous que j'y fasse ? (...) Et puis (il baisse la voix), vous savez, c'était pour nous une chance à saisir : nous débarrasser de ce fardeau, beaucoup trop lourd maintenant pour nos épaules, à mesure que les peuples ont de plus en plus soif d'égalité. Nous avons échappé au pire ! (...) Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance. » (Charles de Gaulle cité par Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Ed. Fayard, 1994)

« Vous savez, cela suffit comme cela avec vos Nègres, vous me gagnez à la main : alors, on ne voit plus qu’eux. Il y a des Nègres à l’Elysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de Nègres ici (…) Cela fait très mauvais effet à l’extérieur. On ne voit que des Nègres tous les jours à l’Elysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt. » (Charles de Gaulle cité par Jacques Foccart, Tous les soirs avec De Gaulle. Journal de l’Elysée, 1965-1967, Ed. Fayard 1997)

De Gaulle dixit, bis repetita placent


Alexandre Gerbi





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12 févr. 2011

L'étonnant binôme Mai-58 / Mai-68

Tandis que d’aucuns s’inquiètent de lendemains islamistes
en Tunisie et en Egypte, et à terme d’un basculement de toute l’Afrique du Nord, voire de l’Europe





L’étonnant binôme

Mai-58 / Mai-68




par


Alexandre Gerbi



A
ux dramatiques origines de notre époque, en Afrique et en France, Charles de Gaulle assassina la pensée politique des Français nègres et de Claude Lévi-Strauss… Après avoir annoncé, cynisme suprême, vouloir accomplir leur rêve ! Tout cela se passa dans le sillage des événements de Mai 1958, invraisemblable imposture désormais pour ainsi dire entièrement (et opportunément…) effacée des mémoires.

Or il est bon de se rappeler que dix ans presque jour pour jour après l’immense rêve trahi que fut Mai-58, surgit un autre rêve : celui de Mai-68. A la lumière de ce qu’on vient de dire, on comprend que celui-ci déploya ses merveilles sur un fond vicié par celui-là…

Pareils chevauchements brouillent sévèrement les pistes de nos jours. Car en confondant les causes, ils empêchent d’identifier la vraie source du mal qui ronge notre époque…

Mai-58 ou la Trahison – cynisme, duplicité et mépris du peuple mis ensemble au service d’une forme rampante du racisme et de l’exploitation de l’homme par l’homme ; complot contre la démocratie, contre les principes républicains, contre l’esprit de l’Afrique et de la France. Afin d’organiser un apartheid à l’échelle intercontinentale et de relancer, du même coup, l’ignominie colonialiste. Pour miner l’avenir et abîmer ses plus beaux espoirs.

Et l’on s’étonne que notre consternante époque en subisse l’effroyable héritage…





Il est de bon ton, de nos jours, de se polariser sur Mai-68.

Et les uns de prêter au joli mois de Mai, à raison, bien des merveilles ; et les autres de le charger, à tort, de bien des maux…

Pourtant, beaucoup plus que de Mai-68, notre époque est tributaire d’une autre révolution survenue dix ans plus tôt : celle de Mai-58.

Cette évidence échappe à presque tous nos contemporains. Et pour cause : Mai-58, page fondamentale de notre histoire, n’est presque jamais évoqué, sinon pour le travestir.

Or bien davantage que celle de Mai-68, la révolution avortée et oubliée que fut Mai-58 est responsable de nos difficultés actuelles, ou plutôt de nos désastres.


« Désastres » et ironie des dates

Je dis « désastres ». Il y a encore cinq ans, a fortiori dix ou quinze, l’expression eût sans doute choqué une majorité de lecteurs, et m’eût valu de sévères reproches, voire quelques injures. D’aucuns auraient crié à l’exagération, voire à la paranoïa, et que sais-je encore. Mais nous sommes présentement en l’an 2011 et le désastre, flagrant aux yeux de presque tous, tient désormais de l’évidence...

Mai-58, donc, vraie source de nos désastres. Ou plutôt : nos désastres sont la conséquence du cinglant échec de Mai-58 ou, si l’on préfère, de l’anéantissement de la révolution qu’il portait…

Sourions au passage devant l’ironie des dates et l’apparentement des faits. A dix ans de distance, pile poil, Mai-68 ressemble à Mai-58 comme un frère. En ce sens que ces deux passages historiques consistèrent en une puissante révolte contre la bêtise conservatrice du temps ; et à ceci près que Charles de Gaulle y tint, du moins initialement, et seulement en apparence, un rôle inversé…

Profitons de ce parallèle qui en fera suffoquer plus d’un, pour, dès à présent, soulever cette question qu’éclairera la suite de notre propos : l’échec de Mai-58 n’eut-il pas notamment pour effet de soustraire l’Afrique, le Maghreb en particulier, à la fermentation progressiste et libertaire qui couvait en métropole depuis des lustres et qui, justement, éclata à nouveau en Mai-68 ? De même, ne priva-t-il pas la métropole d’une salutaire vague africaine dont elle avait grand besoin, afin, comme disait Senghor, de féconder la France des mânes barbares et fières du continent noir ?

Avec un demi-siècle de recul, faudrait-il penser que l’exaltation du libre arbitre et de la liberté sexuelle que fut Mai-68, la force qui affirmait l’égalité hommes/femmes, rejetait les carcans moraux, sociaux et culturels d’une société périmée, auraient été, en plus d’un grand saut égalitaire et fraternel, un bienfait pour l’Afrique en général et l’Afrique du Nord en particulier, comme elle le fut pour l’Hexagone ? Et que la déferlante africaine, nègre, arabe et berbère, aurait apporté à l’Hexagone tout à la fois la vigueur de son sang et de ses génies ?

Mais trêve de questions, qui ne font que compliquer l’exposé !

Revenons donc à Mai-58…


Fond du monde, unité franco-africaine, euro-africaine, et panafricanisme

Si le rêve de Mai-58 n’avait été qu’une tocade, sans doute sa destruction n’eût pas été bien grave, ni sans grandes ni funestes conséquences. Mais ce rêve, qui prenait la forme d’une révolution que le général de Gaulle fit aussi magnifiquement qu’hypocritement semblant de vouloir accomplir, remontait des profondeurs de la France. Et de l’Afrique. Et de l’Europe. Et du fond du monde, pourrions-nous ajouter, en songeant à Schelling autant qu’à Tierno Bokar, au Grand Esprit Nkoué Mbali autant qu’à Jésus-Christ.

Sans aller si loin, avançons que c’est le fil naturel de l’Histoire française et africaine, enfin franco-africaine ou afro-française, qui fut ainsi contrarié.

Parenthèse. Pour le dire vite, dans l’expression « franco-africaine » ou « afro-française », on peut lire bien sûr aussi, par extension, « euro-africaine », ou encore « afro-européenne ». Panafricanisme compris. Je souligne en rouge ce dernier point. Remarque qui vaut pour la suite de l’article comme pour la totalité de mes écrits.

Chaque lecteur et lectrice qui découvre ici mes humbles théories devrait prendre dix minutes pour réfléchir à ces divers aspects des choses. Chaque lecteur et lectrice devrait relire les discours d’Alger et de Mostaganem du général de Gaulle, en juin 1958. Chaque lecteur et lectrice devrait songer à la réciprocité d’une union lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre égalitaire, à ses échanges, à ses influences réciproques, à ses communes métamorphoses, et surtout à ses solidarités préservées.


Conséquences de l’assassinat de Mai-58

L’élan de la « Révolution de 58 », révolution égalitaire, aurait dû conduire à la fusion des populations et des cultures dans un grand peuple franco-africain. Cet élan fut contré par toutes sortes d’alliances mensongères. Au premier rang, on trouve les deux superpuissances de l’époque, grandes adeptes de la duperie et de la violence d’Etat : les USA ségrégationnistes et l’URSS totalitaire. Tous deux furent les grands théoriciens, véritables Tartuffes du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et de l’humaine dignité. Charles de Gaulle, pièce majeure du dispositif, porta logiquement la duplicité à son paroxysme.

Le projet de Mai-58 visait, officiellement et fondamentalement, à offrir à toutes et à tous les bénéfices de la social-démocratie, dans un cadre républicain (liberté, égalité, fraternité et laïcité). A la clef, des nations réunies dans une urbanité partagée, un humanisme permettant de retenir le meilleur des cultures, des arts et des sagesses ancestrales, classiques et modernes. Pour mieux se départir des obscurantismes politiques ou religieux et des superstitions qui asservissent et entravent, parfois broient l’esprit humain, les sociétés et les civilisations. Un projet grandiose aux enjeux intercontinentaux et planétaires, inscrit dans un continuum historique, et répondant à l’aspiration populaire.


Suicide africain de la France, régression politico-sociale et élimination

Le Système triompha pourtant de la Révolution de 58… Au gré d’un scénario surréaliste et sacrilège, celui qui prétendait conduire la révolution, Charles de Gaulle, était en fait son adversaire le plus fanatique. Le nouveau chef de l’Etat ne promettait l’égalité par delà les races que pour recevoir les suffrages du peuple après avoir obtenu, sur ce programme, l’aide de l’Armée. Une fois élu, Charles de Gaulle s’allia donc avec le Système qu’il prétendait abattre, en le reconvertissant à son profit, après certains élagages. Avec Mollet, Pflimlin et Thorez comme complices et, à la fois, dindons de la farce…

Désormais rendu tout puissant par l’usage sans limite du mensonge, de la ruse et de la comédie, souvent aussi par le crime, le général-président Charles de Gaulle démantela l’ensemble franco-africain. Il mentit aux uns et aux autres, manipula autant qu’il fascina la foule, et brutalisa, bâillonna ou élimina les gêneurs.

Quant aux Africains, une fois le largage accompli, ils furent encouragés à accomplir un retour aux « origines », religion comprise, les Métropolitains étant poussés quant à eux vers le modèle américain – aux caves cosmopolites et très parisiennes du Saint-Germain-des-Prés des années 50 succédèrent les yé-yé beaucoup plus anglo-saxons des années 60 –, selon l’adhésion du pouvoir français à une certaine idée de la civilisation blanche et des rapprochements de bon aloi.

Ainsi furent mis en place, sous couvert d’une étrange renaissance française qui ne disait pas son nom – et qui passait par le suicide africain de la France – les éléments de la régression, de la catastrophe sociétale, idéologique et finalement sociale, qui s’amplifie à présent chaque jour sous nos yeux. Car pour permettre la séparation non désirée, et même non voulue, des populations africaines et des populations métropolitaines, les masses ultramarines furent déclarées « peuples » (au mépris de toute réalité ethnique, géographique, historique) pour mieux interdire l’émergence d’un grand peuple franco-africain. Pour mieux préserver, aussi, la prétendue identité raciale (« blanche »), religieuse (« chrétienne ») et civilisationnelle (« grecque et latine ») de la France, c’est-à-dire de l’Hexagone. L’aveuglement, l’hypocrisie ou la duplicité des chefs politiques métropolitains qui succédèrent à de Gaulle, ainsi que leurs prolongements, leurs valets intellectuels, fit le reste.

Fait singulier, l’élément populaire révolutionnaire qui avait permis la révolution de Mai-58, à savoir l’alliance des Arabo-Berbères d’Algérie avec les Pieds-Noirs (sans rien dire des Noirs africains), fut anéanti : abandonnés, livrés à la tyrannie et parfois au massacre pour les uns (avec en point d’orgue la tragédie des Harkis) ; chassés de leur terre natale et éparpillés afin de les faire mieux disparaître pour les autres.

Et l’on s’étonne qu’un demi-siècle plus tard, le peuple français, dont l’avant-garde progressiste et révolutionnaire fut « punie » et finalement broyée pour avoir cherché à faire basculer l’Histoire de France, se soit tristement assagi…


Héritages du remord

Rapidement, surtout après que de Gaulle eut disparu, les héritiers du Système (ci-devant Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac et consorts) se trouvèrent sinon perclus de remords, du moins embarrassés par le gigantesque scandale de la « décolonisation » auquel ils avaient prêté leur concours actif ou silencieux, et auquel ils travaillaient encore à travers le néocolonialisme fondé sur d’amicales et magouilleuses connivences. Tous ne savaient que trop bien combien le mot magique d’indépendance cachait en réalité un largage raciste et lucratif, entre « antibougnoulisation » et néocolonialisme, de l’Afrique. Mais ils feignaient de ne pas le voir. N’était-ce pas, en effet, indicible autant qu’inavouable… et surtout très juteux ? Et puis, comme tout cela s’était accompli dans le dos des peuples présentés, non sans un toupet puissamment cynique, comme les maîtres du jeu, le scandale touchait à l’incommensurable. Il valait mieux donc, définitivement, le taire…

Dix ans après Mai-58, en Mai-68, la cocotte-minute explosa une seconde fois. Malheureusement, le vent vivifiant de la révolution de Mai s’abattit sur un pays réduit comme peau de chagrin, et démoli de l’intérieur par la contre-révolution et l’écrasement du rêve des « Nègres », des « Bougnoules », des « Pieds Noirs » et de Claude Lévi-Strauss. Démoli, aussi, par l’instauration, en Afrique et dans l’Hexagone, d’un régime odieux, traître aux principes les plus fondamentaux de la République et de la démocratie, artisan du néocolonialisme et de l’aliénation du peuple, par la tyrannie, l’opulence crasse et l’américanisation…

En 2010, le peuple, y compris par ses individus placés à la tête de l’Etat, des médias, des industries et des banques, en France comme en Afrique, va-t-il enfin parler, ou persévérer dans sa tragique agonie ?

Tout semble indiquer, quand l’hypocrisie du Système bat tous les records, que le pire reste à venir…

Alexandre Gerbi




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24 mars 2010

Décolonisation : « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » théorique et déni démocratique bien réel

Dans le cadre du Cinquantenaire
des Indépendances africaines...




Décolonisation :


« Droit des peuples

à disposer d’eux-mêmes »

théorique

et déni démocratique bien réel



par


Alexandre Gerbi

.


A Gilbert Comte et à Samuel Mbajum


Appréhender l’histoire de la décolonisation française sans idée préconçue, c’est découvrir la trajectoire d’un pays qui se désagrégea par refus du métissage et appât du gain. Ou, si l’on préfère, qui mourut du refus de la métropole d’accorder l’égalité politique réelle aux populations d’outre-mer, et préféra s’en débarrasser.

Pareil état de fait devrait scandaliser tout esprit républicain attaché à l’expression démocratique, en particulier tout esprit de gauche. Or il n’en est rien. Pourquoi ?

C’est qu’il est difficile, voire impossible pour beaucoup de nos contemporains, d’envisager les choses sous cet angle. L’origine de la difficulté, ou plutôt du blocage, sont multiples. Nous essaierons de les envisager une à une, malgré leurs entrelacements.

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Parmi l’éventail des leurres qui brouillent le jugement sur la décolonisation, il en est un crucial : le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Celui-ci permit à la fois de justifier et de maquiller en victoire démocratique et humaniste inscrite dans « le sens de l’Histoire », ce qui fut en réalité un dégagement répondant à des considérations raciales, civilisationnelles et financières.

La dimension populaire et démocratique, voire spontanée, de la « marche des peuples vers l’indépendance » fut la grande raison toujours invoquée pour justifier, parfois en toute bonne foi, un processus qui consista fondamentalement en la mise à l’écart et à la neutralisation démocratique des populations africaines, leur assujettissement et la vassalisation de leurs Etats, enfin la mise en coupe réglée de leurs territoires.

Or au-delà des affirmations et des slogans, qu’en fut-il concrètement du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ?

A travers tout le domaine ultramarin de la France, seuls deux territoires firent l’objet d’un référendum d’autodétermination sur la question de la sécession : le petit comptoir de l’Inde Chandernagor en 1949, et l’Algérie en 1962. Dans les deux cas, les référendums furent organisés dans des territoires déjà investis, depuis plusieurs mois, par les troupes « adverses », avec le consentement des autorités françaises. Les résultats en portent les stigmates : 99% de OUI à Chandernagor pour la sortie de l’Union française en 1949, 99,72% de OUI en Algérie en 1962 pour l’indépendance. Partout ailleurs, de l’Indochine à l’Afrique en passant par les quatre autres comptoirs de l’Inde française, aucun référendum ne fut organisé. Tous les territoires accédèrent à l’indépendance sans que les populations soient consultées. En d’autres termes, la Constitution, qui exigeait que les populations se prononcent, fut chaque fois contournée, transgressée ou violée.

A examiner les faits de plus près encore, c’est-à-dire en allant se faufiler dans les coulisses du pouvoir, là où l’on parle sans souci des micros et de leurs fâcheux échos, ce que permet en particulier le trop méconnu C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte (Fayard, 1994), on découvre que l’indépendance fut imposée par le gouvernement métropolitain dans des conditions antidémocratiques, au gré de considérations civilisationnelles (notamment religieuses, l’Islam étant perçu comme un extrême danger), raciales, et enfin financières.

Car bien davantage que l’indépendance, ce que réclamaient les Ultramarins, c’était l’égalité. Tel était le grand problème. A Paris, chacun le savait et feignait de ne pas s’en apercevoir. Bien entendu, face aux journalistes sagement assis en conférence de presse, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que perpétuellement bafoué, servait de justification autant que de paravent…


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Il n’est pas si banal, dans l’histoire du monde, de voir un pays abandonner volontairement des territoires et des populations. A fortiori quand ceux-là représentent plus des neuf dixièmes de sa superficie totale, et quand celles-ci représentent les trois quarts de sa population totale – et à terme encore davantage.

Ce processus étonnant – et majeur, puisqu’il concerna l’une des principales puissances d’Europe et la moitié d’un continent, l’Afrique – put avoir lieu à condition que se conjuguent de puissants facteurs. On sait, en particulier, le rôle que jouèrent dans cette affaire les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Or leurs relais en France étaient nombreux, dans la classe politique, les syndicats et les milieux intellectuels. En dépit de leur antagonisme sur d’autres sujets, l’ensemble de ces forces jouèrent un rôle important, et convergèrent pour le « largage » de l’Outre-Mer français.

Justifiées par d’honorables motifs dont en particulier le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la décolonisation prônée par les Etats-Unis et l’Union Soviétique répondait évidemment à de tout autres objectifs. Sortis grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, Etats impérialistes et volontiers oppresseurs de leurs propres minorités, « démocraties » guère pluralistes (dangereux d’être communiste aux USA, dur-dur d’être capitaliste en CCCP…), tous deux cherchaient à faire reculer leurs rivaux communs à l’échelle planétaire, au nom, respectivement, des idéologies dites « libérale » ou « socialiste ». La France faisait évidemment partie de leurs principaux rivaux à terme, dans tous les domaines, économique, politique, culturel, idéologique... Or le choc de deux guerres mondiales consécutives, dont la dernière tout récemment, laissait la France momentanément très affaiblie. Le moment semblait venu de peser le plus possible, en profitant de l’occasion pour l’abattre. Mieux encore, son démembrement marquerait l’ouverture possible de nouvelles zones d’expansion…

Dans ce contexte où la pression s’exerçait officiellement, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Hexagone, en vertu de nobles et généreuses causes, dans les faits à des fins âpres et peu soucieuses de la vie humaine et de son bien-être, l’Outre-Mer français joua sa partie, en réclamant l’égalité politique.

Le programme affiché par les Ultramarins, en particulier par les Africains, retentissait comme un cri : l’égalité ! pour bâtir avec la métropole une grande République égalitaire et fraternelle, où les cultures, au lieu de s’affronter, de se dénigrer ou de se nier absurdement, se fécondent et s’enrichissent mutuellement.

Telle était la vision politique avant-gardiste défendue par la plupart des Africains à la Libération et dans l’immédiat après-guerre. Or ce projet suscita chez les hommes politiques métropolitains les plus extrêmes réticences. Certains craignant ouvertement que la France devînt la « colonie de ses colonies » (Edouard Herriot).

Entre 1945 et 1958, chez les représentants politiques africains, face aux frilosités métropolitaines aux insoutenables relents, par pragmatisme autant que par amour-propre, les schémas évoluèrent globalement du jacobinisme vers le fédéralisme, voire vers le confédéralisme. Une évolution qui bénéficia, bien entendu, du bienveillant assentiment des milieux politiques métropolitains…

Au demeurant, pendant la période, en Afrique subsaharienne, en dépit d’une surenchère autonomiste provoquée par l’attitude métropolitaine et encouragée par elle, l’indépendantisme ne fut invoqué qu’à titre de menace (comme chez Senghor par exemple, chez qui elle fut toujours un choix par défaut, voire par dépit). A condition d’excepter, bien entendu, la frange communiste africaine, puisque celle-ci était soumise, par le PCF et la CGT, à l’influence de Moscou aux intérêts bien compris. Au reste, l’influence communiste demeura, en Afrique subsaharienne, minoritaire à peu près partout, et jamais suffisante pour se constituer en maquis armé. A l’exception du Cameroun, territoire sous mandat, avec l’UPC ; encore Ruben Um Nyobè justifiait-il son engagement initial par le refus de la France d’accorder les mêmes droits aux Camerounais et aux Français…


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Sans qu’il faille évidemment s’en étonner, il est frappant d’observer qu’entre 1945 et 1958, jamais la question de l’instauration de l’égalité politique ne fut posée au peuple, pas plus aux populations métropolitaines qu’à celles de l’Outre-Mer.

Sous la IVe République, à la quasi-absence de référendums sur l’autodétermination des populations d’outre-mer répondit l’absence de référendum sur l’octroi de l’égalité politique aux populations d’outre-mer posée (ou plutôt pas posée !) aux Métropolitains. Il était bien sûr malaisé, pour la classe politique métropolitaine, de demander leur avis à des populations ultramarines qu’elle voulait abandonner contre leur gré… De même qu’il lui était délicat de consulter un peuple métropolitain dont elle n’approuvait, sur ce point précis, ni les convictions ni les choix…

En effet, les enquêtes d’opinions de l’époque laissent à penser que si la question avait été posée aux Métropolitains, ceux-ci auraient majoritairement approuvé l’octroi de l’égalité politique pleine et entière aux Ultramarins, conformément d’ailleurs à l’esprit de la Constitution de 1946 et de la Révolution française. De fait, en 1958, consacrant la naissance de la Ve République, les Français approuvèrent à 80% le projet du nouveau régime, dont la caractéristique majeure et « fondatrice » était l’octroi de l’égalité pleine et entière aux Algériens, enfin accordée après quelque 130 années de colonisation et plus de trois ans d’une guerre abominable. Ainsi 47 députés arabo-berbères prirent place au Palais-Bourbon, fait aujourd’hui bien oublié... Pour la première fois dans l’Histoire de France, un groupe de populations d’outre-mer était représenté à l’Assemblée nationale en proportion de son poids démographique. Il s’agissait ni plus ni moins que d’une révolution…

Selon toute vraisemblance, si les populations ultramarines avaient été librement consultées, elles auraient pour la plupart approuvé, comme l’écrasante majorité de leurs leaders, Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Léon Mba, Hamani Diori, Lamine Guèye, Ahmed Sékou Touré, Modibo Keita, Barthélémy Boganda, etc., la création d’un ensemble franco-africain républicain, égalitaire et fraternel. On sait que les populations africaines ne furent d’ailleurs pas consultées, puisqu’à la veille des indépendances africaines, la très méconnue Loi 60-525 (mai-juin 1960) permit, au prix d’une quadruple violation de la Constitution qui provoqua de sérieux remous à l’époque, de déposséder la totalité des populations d’Afrique noire du droit à l’autodétermination sur la question de l’indépendance. On sait aussi que dès octobre 1958, le gouvernement français avait refusé la départementalisation au Gabon, en violation de l’article 76 de la Constitution. L’épisode demeura longtemps un secret d’Etat, et ne fut finalement révélé que vingt ans plus tard par l’un de ses principaux protagonistes, l’ancien gouverneur Louis Sanmarco, et confirmé ultérieurement par le Mémorial du Gabon et par Alain Peyrefitte.

Si le petit Gabon (à peine 400.000 habitants à l’époque) en était arrivé à espérer pouvoir obtenir ce que seules les Quatre Vieilles (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion) étaient parvenues à arracher de haute lutte en 1946, c’est qu’en mai-juin 1958, avait eu lieu une révolution qu’il faut bien dire incroyable, et aujourd’hui oubliée…


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Cette révolution, cette « République de 58 » fut portée par le général de Gaulle. Elle était d’ailleurs conforme à l’histoire de la France et à son idéologie officielle, comme en écho à la Révolution française dont elle était une forme d’accomplissement tardif. La France, grosse de ses populations africaines, en tenant enfin les promesses qu’elle avait toujours faites, assumait soudain son modèle et lançait du même coup à la face du monde comme à elle-même un défi sans précédent. Une sorte d’« antinazisme » en avance de plusieurs décennies sur tous ses rivaux, en particulier les Etats-Unis, encore quant à eux à l’âge de la ségrégation. Dix ans plus tard, à Mexico, les athlètes noirs américains lèveraient toujours un poing ganté.

Cette nouvelle révolution française ne tenait pas du hasard : la France avait, de longue date, au-delà des belles promesses, fait une place aux Nègres dans ses assemblées et ses gouvernements. Parfois au plus haut niveau, comme avec Gaston Monnerville, président du Sénat, ou Félix Eboué, gouverneur de l’AEF.

Or l’octroi de l’égalité politique – pierre de touche du passage de l’Etat colonial à l’Etat républicain – induisait le passage à l’Etat multiracial, et à terme le métissage à grande échelle de la France et de son personnel politique, avec à la clef un Africain à la tête de l’Exécutif. En outre, l’opération, en plaçant le pouvoir du bulletin de vote, sans restriction, entre les mains des citoyens ultramarins, menaçait directement le colonialisme, ses exploitations et ses crimes.
On le devine, de telles perspectives inquiétaient dans certains milieux français, et à vrai dire dans tous les états-majors politiques, de droite comme de gauche. Car pas plus qu’ailleurs, le racisme et l’appât du gain en France ne sont le monopole de la droite…

Coule de source le parti que les Etats-Unis et l’Union Soviétique purent tirer de telles convulsions. On sait comment leurs réseaux, de l’ONU aux grands-messes des « Non Alignés » en passant par leurs chantres et adeptes français, servirent l’issue finale : la liquidation de l’ensemble franco-africain, sous le prétexte très officiel et noble du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Nous n’avons pas ici la place d’étudier tous les méandres qui, sous les feux de la rampe et dans l’ombre du pouvoir parisien, conduisirent au démantèlement de l’ensemble franco-africain. Il convient toutefois d’insister, en rappelant que la révolution égalitaire eut bien lieu en France, en mai-juin 1958, et que nous touchons là au cœur du second problème.


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1958-1962 est la chronique d’une révolution qui répondait au vœu des Ultramarins et du peuple français, qui eut bien lieu, fut démocratiquement approuvée, et fut ensuite assassinée.

Car en lieu et la place de la révolution de 1958 triompha une véritable contre-révolution, marquée par de terrifiantes régressions. Grâce à la collusion d’une grande partie de la classe politique, et de la volonté d’un homme « hors norme » : Charles de Gaulle.

L’extrême gravité, l’exceptionnelle ampleur de ce scandale impose encore aujourd’hui l’omerta. Deux ou trois tours de passe-passe, dont l’usage trompeur du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » est l’un des exemples éclatants, servent d’écran de fumée. Dans cet esprit, on évite de revenir sur ce qui s’est réellement passé à l’époque. Sur le chapitre, quelques clichés et beaucoup d’amnésie tiennent lieu de mémoire collective. Signe des temps, le cinquantenaire de la Ve République, en 2008, a été commémoré sur la pointe des pieds. Car à force, même si on ne veut pas savoir, on sait. Au reste, en l’an 2010, dans les coulisses des appareils, de l’Elysée au Colonel Fabien ou rue de Solférino, ont cours des formules telles que : « C’est vrai que l’indépendance fut imposée aux Africains, mais on ne peut pas le dire. » Parole d’orfèvre quand le silence est d’or…

En mai-juin 1958, et dans les mois qui suivirent, la révolution égalitaire eut lieu. Portée par le général de Gaulle appuyé sur l’armée, au prix d’un quasi coup d’Etat militaire. Investi par la force, de Gaulle fut triomphalement élu sur le programme de l’Intégration, annoncé par ses soins, non sans emphase, à Alger et à Mostaganem, devant des foules en délire. C’est que pour justifier son retour aux affaires et le moyen employé pour y parvenir – le coup d’Etat – de Gaulle ne pouvait que se réclamer d’un programme hautement démocratique et républicain : ce qu’il fit.

Le programme que de Gaulle affirmait vouloir appliquer rejoignait, à trois ans de distance, les conclusions énoncées par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955) et défendues par son ami Jacques Soustelle. Celui-ci, ancien militant anti-fasciste et anti-raciste dans les années 1930, ancien de la France libre, ethnologue de réputation internationale, grand gaulliste de gauche, fut nommé gouverneur général d’Algérie sous le Ministère Mendès France, en 1955. Ainsi l'ami de Lévi-Strauss et de Germaine Tillion posa en Algérie les premiers jalons de l'Intégration, futur programme du Général en 1958. Soustelle, aujourd’hui, fait figure de fasciste, au même titre que Georges Bidault, ancien successeur de Jean Moulin à la tête du CNR pendant la Résistance. Il est vrai que tous deux firent partie des rares hommes politiques français qui s’opposèrent à de Gaulle…

Ce premier programme de la Ve République que Soustelle et Bidault défendirent jusqu’à l’exil valait bien, du reste, celui que de Gaulle appliqua finalement…

Ne serait-ce parce que ce premier programme avait le mérite de répondre à la principale revendication des populations africaines, y compris algériennes, à savoir l’égalité dans la fraternité, dont le refus par l’Etat français avait poussé certaines d’entre elles, en particulier l’algérienne, à s’engager dans la lutte armée. Au demeurant, parmi les sympathisants indépendantistes, nombreux auraient volontiers troqué l’indépendance contre l’égalité, encore en 1958. C’est ainsi que la Casbah d’Alger, le 16 mai 1958, avait rallié le mouvement lancé le 13 par les Pieds-Noirs sous l’œil bienveillant de l’armée. Par la suite, on dénonça une manipulation des militaires (qui avaient effectivement joué les émissaires dans la Casbah), tandis que sur ce mouvement de fraternisation, bien réel, vacillait non seulement le destin de l’Algérie, mais aussi celui de tout l’ensemble franco-africain. Comme l’expression soudaine d’un murmure profond et ancien. Ce que la République avait toujours promis et n’avait jamais su tenir, voici que la France, par de Gaulle, s’engageait solennellement à l’accomplir, à la faveur des fraternisations des populations et du soulèvement de l’armée !

Mais le miracle n’en était pas un : l’officier de filiation « nationaliste et conservatrice voire monarchiste », admirateur de Maurras et grand lecteur de Barrès, comptait faire l’exact contraire de la révolution égalitaire interraciale et multi-civilisationnelle qu’il annonçait. Les « Arabes » et les « Nègres » à ses yeux ne pouvaient être « Français », incompatibles comme huile et vinaigre. Il leur promettait monts et merveilles fraternelles pour se les mettre dans la poche, en même temps que l’armée et le reste du pays. Pour mieux n’en faire qu’à sa tête, puisqu’il se pensait mieux placé que quiconque pour juger de l’intérêt, et de l’identité, de la France.

Elu triomphalement sur le programme de l’Intégration, c’est-à-dire de l’égalité politique pleine et entière aux Algériens dans le respect de la personnalité musulmane, De Gaulle tissa dès lors patiemment sa toile.

Cachant son jeu, brouillant les pistes, maniant à l’envi mensonge et double langage, il fit progressivement volte-face, insinuant le doute puis la peur parmi les populations algériennes. Pour ce faire, il détruisit méthodiquement l’ensemble franco-africain, l’Afrique noire servant finalement de levier pour extirper le cas algérien. En liaison continue avec les Etats-Unis (le contact ne fut jamais rompu entre de Gaulle et les Américains, depuis la guerre jusqu’en 1958 ; revenu au pouvoir, il leur rendit compte régulièrement de l’avancée de ses « travaux »), puis avec l’appui des Soviétiques et surtout de leurs relais en France, sous le regard vigilant de l’ONU, il musela les populations, au besoin les terrorisa, dans le droit fil de la IVe République, avec la complicité active ou passive de la classe politique métropolitaine qui en était issue. Last but not least pour ce qui est de convaincre les milieux autorisés et les foules, une grande partie de l’intelligentsia française, libérale, communiste ou catholique, soudain beaucoup moins regardantes en matière de droits de l’homme et de « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (sans pour autant cesser de s’en réclamer), lui prêta main-forte. Le tout à grand renfort de propagande et de manipulations parfois sanglantes, et de vent de l’Histoire soufflant depuis Washington et Moscou, en passant par Le Caire et Pékin.

Sans doute eût-il fallu destituer le président de la République, puisqu’en détruisant l’ensemble qu’il avait promis de maintenir, il trahissait radicalement le mandat reçu du peuple, en piétinant pour y parvenir la démocratie et la Constitution, les principes les plus fondamentaux de la République, après avoir fait un coup d’Etat militaire.

Or on sait qu’il n’en fut rien. De Gaulle ne fut pas destitué. Au contraire, il fonda un nouveau régime, qui est encore le nôtre aujourd’hui.

Evidemment, depuis cinquante ans, le système a, du moins officiellement, connu son chemin de Damas sur le chapitre raciste. Aucun mérite à cela, même les Etats-Unis, qui partaient pourtant de fort loin, se sont fait un président noir, ou supposé tel. Mais au-delà de ses métamorphoses ou de ses liftings, le système fondé il y a cinquante ans a survécu jusqu’à nous, et partage avec lui-même ses petits secrets et ses tabous.

Au cœur du non-dit, l’assassinat de la Ve République égalitaire par son double inversé, la Ve République blanciste, qui bien qu’ayant toutes les caractéristiques d’un fascisme français – un fascisme « mou » – accusa ses adversaires d’être collectivement des fascistes... La puissance et la diversité de ses soutiens et alliés objectifs rendirent cette rhétorique efficace, en France comme à l’étranger. Dans pareil étau, l’unité franco-africaine égalitaire, la grande thèse défendue par les Africains et l’avant-garde de l’école anthropologique française, fut définitivement contrée. La puissance de l’anathème et du manichéisme, au service en dernière analyse de l’inversion des rôles, s’ajoutant à l’habileté, à la duplicité, au cynisme, à la détermination mais aussi au prestige de l’« Homme du 18 juin », du « plus illustre des Français », conduisirent à sa victoire finale de son projet, c’est-à-dire au comble de la transgression politique.


*
* *

Nous touchons ici au cœur de l’inavouable, de l’inassumable. Nous touchons à l’impossibilité du dire que nous évoquions plus haut.

Faut-il s’étonner que pareils motifs et collusions se soldèrent par une vaste régression démocratique, sociale, économique au sud de la Méditerranée, selon un apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, l’ensemble franco-africain continuant d’être, en grande partie, téléguidé depuis l’Elysée ?

Contenu dans l’idée même de la prétendue « décolonisation » gaullienne, le néocolonialisme était né, aux dépens d’une Afrique transformée en ring d’affrontement de tous les appétits, dont ceux, sans surprise, des Américains et des Soviétiques ou de leurs amis ou alliés.

Mais si le contexte international pesa de tout son poids, son importance ne doit pas être exagérée.

Avant tout, le largage de l’Afrique ne fut rendu possible que par les efforts conjugués de la classe politique métropolitaine, en particulier d’une gauche fourvoyée car aveuglée et manipulée (et méconnaissant souvent profondément l’Afrique), au mépris de populations muselées, dont il fut finalement convenu d’affirmer qu’elles souhaitaient ardemment l’indépendance, ou qu’elles le devaient. Tout fut mis en œuvre dans ce sens, notamment en termes de propagande.

Par la suite, une fois le largage accompli, il fallut conjurer tout retour à une revendication d’unité franco-africaine. Plus que jamais, on martela que l’indépendance avait été le fruit de l’ardente volonté des peuples, au nom du « droit de peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que ceux-ci ne furent pour ainsi dire jamais consultés. De la période coloniale, on brossa de plus en plus un tableau apocalyptique, pour justifier la soif d’indépendance. Or si l’histoire coloniale française avait eu son lot d’abomination et de crime contre l’humanité, si elle avait charrié le mépris du Nègre et, nous l’avons vu, le déni démocratique plus souvent qu’à son tour, elle pouvait aussi s’enorgueillir d’avoir simultanément proclamé la dignité de l’homme noir, en allant jusqu’à lui donner accès aux plus hautes fonctions politiques – ce que la France actuelle, qui juge si impitoyablement cette France ancienne, est bien incapable de faire. Et pour cause…

Le système tout entier de la Ve République blanciste s’est construit autour de ce mensonge fondamental aux conséquences vertigineuses.

Comment restituer l’enfer de misère, de souffrance, de tragédie, de terreur parfois, que connurent, hier comme aujourd’hui, des millions d’hommes à travers les dizaines de pays anciennement colonisés par la France ?

Comment décrire les ravages de l’histoire fictive qu’on raconte depuis des décennies à la jeunesse pour noyer le poisson ? La jeunesse française d’origine africaine peut-elle aisément aimer un pays dont on lui répète que ses arrière-grands-parents le détestaient et voulurent à toute force s’en séparer, après qu’il les eut patiemment écrasés et relégués au rang de bête ? Quand les zoos humains, la guerre d’Algérie et la torture effacent définitivement Lyautey, les Quatre Communes et Gaston Monnerville.

C’est l’ampleur du désastre autant que les culpabilités et la perversité des mensonges qui embarrassent les responsables (et nous avons ci-devant la totalité de la famille politique française, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par le centre, intellectuels compris), faites de complicité ou d’aveuglement, et rendent l’aveu indicible.

Car au fond, ce sont les plus hauts principes auxquels nous sommes tous attachés, et qui furent longtemps l’apanage de la France : liberté, égalité, fraternité, démocratie et esprit républicain, rejet du racisme, laïcité, bref une précieuse idée de l’humanisme et des Lumières, qui furent ensemble sacrifiés par la « décolonisation » gaullienne. Au plus grand mépris du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pourtant perpétuellement présenté, suprême hypocrisie, comme l’idée directrice.

Pour notre génération, pareilles impostures et transgressions sont évidemment difficiles à approuver, et par conséquent difficiles à assumer pour leurs auteurs. Et à avouer.

La Ve République blanciste, l’Etat gaullien a privé la France de sa vocation africaine, sa vocation est donc revenue à elle. Sous nos yeux, la France s’africanise à grande vitesse, et s’africanisera de plus en plus à mesure des années. Il nous est permis de continuer à le refuser, et d’aller au désastre. Il nous est également possible de l’assumer, en acceptant que la France est d’ores et déjà, pour partie, un pays africain, et ce depuis des décennies, et même des siècles. Mais pour embrasser ce beau devenir, ce bel avenir qui ressemble à des retrouvailles tellement espérées, il faut d’abord une fois pour toutes solder un passé odieux qui nous a tous trahis. En disant ce qui s’est réellement passé, pour pouvoir enfin bâtir, entre égaux, sur des bases saines. Et conformément au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de pouvoir vivre ensemble et de se mêler s’ils le désirent.

Puisse l’année 2010 être le moment des aveux. La balle est dans le camp de la Gauche, mais aussi dans celui de Nicolas Sarkozy. Et de l’Afrique, et des Africains.


Alexandre Gerbi




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5 mars 2010

Discours de Libreville : L’outrage aux ancêtres de Nicolas Sarkozy

Cinquante ans après, au Gabon...



Discours de Libreville :

L’outrage aux ancêtres

de Nicolas Sarkozy





par


Alexandre Gerbi
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Il y a quelques mois, nous riions ensemble des belles leçons d’histoire de Nadine Morano, qui prétendait tirer argument de l’indépendance du Sénégal pour convaincre un passant africain, alpagué sur un marché, qu’il n’était pas chez lui en France. Nous pointions que la secrétaire d’Etat à la famille se livrait là à une falsification dans le droit fil de l’histoire officielle de la Ve République blanciste, qui prétend que les citoyens de l’Outre-Mer français exigèrent l’indépendance. Nous rappelions que les Africains, il y a cinquante ans, réclamaient bien davantage l’égalité et la fraternité, qui leur furent définitivement refusées.

En se débarrassant des populations africaines au lieu de bâtir la grande République franco-africaine égalitaire et fraternelle, le gouvernement français entendait esquiver la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et relancer le (néo)colonialisme. Evidemment, cela ne fut jamais assumé par les pouvoirs publics, et n’est par conséquent presque jamais dit. A tel point que rien ne permet d’affirmer que Nadine Morano ne pèche pas simplement par ignorance…

Or voici que le comble de la falsification historique vient d’être accompli tout récemment par Nicolas Sarkozy, face à des centaines de personnes, à Libreville, au Gabon. Encore par ignorance ? Cette fois, difficile de le croire…

Le 24 février 2010, Nicolas Sarkozy, apparemment très à l’aise, à tu et à toi avec son homologue gabonais, avait pourtant bien commencé, puisque pour la première fois un grand tabou était levé par une bouche officielle : « Au seuil de l’Indépendance, certains de vos grands aînés ont souhaité la départementalisation ».

Episode longtemps très secret, ignoré et même nié, et pour cela absent de presque tous les livres jusqu’à ce jour, le Gabon a en effet demandé la départementalisation en 1958. Mais le gouvernement métropolitain d’alors s’y opposa vertement. Ce que l’historien Sarkozy commente en ces termes : « Heureusement, il en fut autrement, parce que vous aviez compris que si l’amitié est précieuse, la liberté, elle, est vitale. Et c’est ce choix qui fut celui de nos amis gabonais ».

On a le droit de divaguer et même celui de dire n’importe quoi. Pourtant, si l’on parle d’Histoire, les Gabonais ne firent, à l’époque, aucun choix. Car le général de Gaulle, comme le rappelle implicitement et sans le nommer Nicolas Sarkozy, refusa la départementalisation (en violation de l’article 76 de la Constitution, octobre 1958), puis il donna des ordres (janvier 1960) pour pousser l’auteur du projet en personne, Léon Mba, à réclamer l’indépendance (août 1960). De l’aveu même du Général, les services français eurent toutes les peines du monde à le convaincre…

Ayant imposé le principe de l’indépendance à Léon Mba et à son gouvernement, de Gaulle eut encore à museler les populations gabonaises largement favorables à l’unité franco-africaine égalitaire et fraternelle. En particulier, justement, du côté de Libreville, à l’époque vieille ville franco-gabonaise largement métisse. Pour déposséder les Gabonais du droit à l’autodétermination, de Gaulle fit donc voter à Paris la Loi 60-525 (mai-juin 1960, au prix d’une quadruple violation de la Constitution, qui fit d’ailleurs pas mal de vagues).

Tout cela, Nicolas Sarkozy le sait très bien, ou devrait le savoir. Dans ces conditions, comment peut-il invoquer la « liberté » et le « choix » des Gabonais, sinon en espérant flatter un auditoire théoriquement complice et, surtout, tenu au silence depuis un demi-siècle ? Au reste, probablement gênée par l’ampleur de l’imposture, la salle a très timidement applaudi…

Omar Bongo, dont Nicolas Sarkozy se flatte d’être allé honorer la tombe à Franceville, avait ordonné la publication, dans les années 1980, d’un gros ouvrage consacré à l’Histoire de son pays : le Mémorial du Gabon. L’« Affaire gabonaise », la départementalisation refusée y était sèchement relatée. L’ouvrage rappelait le soutien populaire dont bénéficiait le projet de départementalisation porté par Léon Mba. C’est peu dire qu’en entendant Nicolas Sarkozy gloser sur la « liberté » et le « choix » des Gabonais en 1960, Omar Bongo et Léon Mba ont dû se retourner dans leur tombe, en même temps que tous les anciens qui jadis se rêvaient Français, ou Franco-Africains... Mais après tout, au diable le respect des ancêtres, pourtant « sacré » en Afrique selon Nicolas Sarkozy.

Vous avez dit « cynisme », encore et toujours ?

D’évidence, cet outrage à la mémoire des morts place sous de bien funestes auspices le projet soi-disant « gagnant-gagnant » que Sarkozy entend substituer, avec l’aide de son « ami » Bongo, à la dite "Françafrique". Les « indépendances » assorties de la « coopération », rappelons-le, étaient également censées être, au beau temps de papa de Gaulle, une opération « gagnant-gagnant ». On sait ce que cela a donné, et le rôle que tint le mensonge – majuscule – dans cette sinistre et criminelle affaire…

Aucune fraternité réelle entre la France et ses anciens territoires et populations d’Afrique ne pourra être sainement reconstruite sur d’autres bases que l’honnêteté face au passé et à l’Histoire. Il est bien triste que même la gauche et l’extrême-gauche, en France, soient incapables de le rappeler à Nicolas Sarkozy. Tout simplement parce qu’elles sont l’une et l’autre, comme lui, intimement liées au système de la Ve République blanciste agonisante.

Face à pareil scandale et à la paralysie du système, les grands médias ne peuvent-ils donc rien faire, rien dire ? Et les Africains ne devraient-ils pas réclamer à cor et à cri la vérité, par fidélité aux ancêtres et au Grand Esprit Nkoué Mbali ?

Puissent ces quelques réflexions ne pas tomber dans l’oreille de sourds…



Alexandre Gerbi




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11 nov. 2009

Claude Lévi-Strauss : La tragédie de la Ve République

Lévi-Strauss est mort...



Claude Lévi-Strauss :


La tragédie de la Ve République




par


Alexandre Gerbi
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Claude Lévi-Strauss est mort, vieux d’un siècle. Un siècle qui vit, en France, en Afrique et dans le monde, l’anéantissement de ses rêves. Le génie, l’ancêtre Lévi-Strauss est mort à Paris, brisé et désespéré.

Evidemment, comme il y a six mois pour son centième anniversaire, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction. Europe abîmée de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Anniversaires à géométrie variable

Amusant empressement que cette fébrilité dont glapit derrière l’auguste cercueil tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance fut l’un des grands vaincus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fêta l’an dernier, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième... Or cet anniversaire fit l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion…

Cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss…

Ces ondulations – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallisent dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Le cimetière des idées sales

Le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République. Mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que dans l’actuelle France d’en-haut politique et médiatique, personne ne conserve, semble-t-il, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras de fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui au cimetière des idées sales.

« Un autre destin est possible »

La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants, et comme la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son chef-d’œuvre, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

Fraternité longtemps espérée

C’est aujourd’hui une vérité interdite, que rappellent volontiers les vieux Africains : l’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée. Construire pour de bon l’avenir dans le vaste espace républicain, dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

Les figures héroïques, de nos jours trahies et déguisées, de Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Barthélémy Boganda et même Ahmed Sékou Touré, en portent l’éternel témoignage.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, se tâtait. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes, les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale, ancien de la France Libre et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer, y compris en Algérie. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au gré d’un scénario sidérant, « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossait le programme de Claude Lévi-Strauss… En apparence. Car il n’en pensait pas un mot :

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, admirateur de Maurras et de Barrès, se travestit en héraut de la pensée lévi-straussienne. Ainsi revenu au pouvoir, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges, de trahisons et d’innombrables crimes, il fit le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser le précédent régime, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Le contraire de ce qu’avait rêvé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques.

Au nom, ahurissante audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme ! Une inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais présenté comme un visionnaire et sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer. Ils se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange.

Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France. Et pour, aussi, le reste du monde.

Adieu et au revoir, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi




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