31 janv. 2012

Cinquantenaire de l'indépendance algérienne : Que sera 2012 ?




A tous les lecteurs et visiteurs du blog Fusionnisme, j'adresse mes meilleurs vœux pour l’année 2012. Que cette nouvelle année vous apporte la bonne santé, du bonheur et bien des joies, dans un monde qui cesse enfin d’être aveugle et fou, ou le soit un peu moins le 31 décembre prochain, c’est-à-dire dans onze mois déjà…

Alexandre Gerbi






Cinquantenaire

de l’indépendance algérienne :

Que sera 2012 ?



par


Alexandre Gerbi





Année du Cinquantenaire de l’indépendance algérienne, devra-t-on subir en 2012 la manipulation et de déferlement de contrevérités habituelles ?

Ou bien nous racontera-t-on, enfin, l’histoire de ce morceau du peuple franco-africain, dont certains fils se soulevèrent contre le mépris colonialiste, mépris d’Etat qui les reléguait au rang de sous-citoyens, de sous-Français, et partant de sous-hommes ? Nous racontera-t-on enfin le drame et l’exacte nature de leur soulèvement, où beaucoup laissèrent leur jeunesse ou la vie ? Si tous combattaient le mépris et l’injustice colonialiste, combien parmi ces révoltés qui avaient choisi l’indépendance comme seule issue aux mensonges, aux promesses non tenues, aux vains sacrifices sur l’autel d’une Mère-Patrie incapable de les regarder enfin comme ses enfants, combien aimaient, admiraient pourtant la France qu’ils combattaient ? A vrai dire, combien combattaient la France, combien combattaient son peuple, combien combattaient son gouvernement ? Combien de ces martyrs de l’indépendance auraient préféré la fraternité proclamée, l’unité franco-algérienne dans l’unité franco-africaine, dans une grande République intercontinentale, sociale, égalitaire par delà les races et les religions ? En face de cette révolte, de ces aspirations légitimes, les uns après les autres, les gouvernements de la IVe République ont opposé le visage fermé de la guerre. La violence, la destruction préférées à l’égalité et à la fraternité. Là gît toute la tragédie de la IVe République, de la France, de l’Algérie, de l’Afrique, de l’Indochine, et delà, avec un demi-siècle de recul, peut-être du monde…

Alors il y eut mai 1958. La révolution oubliée. Sans doute ce qui eût dû être un événement comparable, par son importance historique et par ses enjeux, à la Révolution française. Mais la fresque grandiose abritait un scénario de comédie sanglante. Le héraut de la Révolution en était l’ennemi. L’ennemi le plus acharné. Déguisé en son inverse. Ci-devant trône Charles de Gaulle, monstre infâme, machiavélique et, au bout de la route, sorte de petit Hitler français, créature infecte autant qu’est immense la gloire dont l’exalte le régime fondé sur ses mensonges et sur ses crimes : la Ve République, à présent agonisante, mais sous laquelle nous vivons encore… et à laquelle revient l’effarante charge de célébrer l’anniversaire des « indépendances » africaines, en l’occurrence la pire sans doute : celle de l’Algérie…

En 2010, nous avons vu la puissante hypocrisie dont le Système est encore capable. Alors que l’ambassadeur du Congo-Brazzaville à Paris, Henri Lopès, acheva l’année en divulguant l’effarante vérité, toute l’année fut consacrée à noyer le poisson. Ce que son excellence Henri Lopès a dit (de manière presque plus radicale…), c’est ce que j’ai montré dans Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses, publié chez L’Harmattan en 2006, ainsi que dans les articles publiés depuis lors sur le blog Fusionnisme et ailleurs (Bakchich, Camer.be, Rue89, IciCemac, Afrik.com, Mediapart, etc.). Pourtant, le Système, aussi bien son chef, Nicolas Sarkozy, que ses serviteurs, Jacques Toubon par exemple, et les intellectuels, et les médias ont menti pendant l’année entière. Le cinquantenaire des indépendances africaines fut, comme il fallait s’y attendre, une vaste manipulation. De colloque en colloque, d’émissions en émissions, l’alibi du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » a battu son plein…

Au seuil de l’année 2012, ce constat s’impose : la réalité du largage de l’Afrique subsaharienne mais aussi de l’Algérie, parfaitement connue en haut lieu, continue d’être officiellement tue. Mieux encore, la version essentiellement fallacieuse, qui prévaut depuis un demi-siècle, continue d’être la ligne de l’Etat français et de ses ramifications.

Au demeurant, le procès de Charles de Gaulle ne pourra être éternellement différé. Non en tant qu’homme, car il est mort maintenant, mais en tant qu’ancien chef de l’Etat. Un procès symbolique, bien sûr, mais dont il ressortira nécessairement que cet homme, par le nombre de crimes et des morts qu’il a sciemment provoquées (des centaines de milliers, voire des millions, si, au-delà de la tragédie algérienne, l’on impute à Charles de Gaulle la responsabilité des désastres du néocolonialisme sous son règne, si ce n’est au delà…) ne peut plus occuper la place qu’il occupe actuellement dans notre Panthéon national. Si l’Homme du 18 juin mérite cette place, le menteur cynique et bientôt criminel de mai-juin 1958 et de ses suites doit être déboulonné d’urgence. Pour l’honneur de la République et de la France.

Ainsi la vérité doit être enfin dite : c’est la condition sine qua non de toute réconciliation franco-algérienne. Mais tout autant, c’est la condition sine qua non de toute réconciliation franco-française, c’est-à-dire de la France avec elle-même, dans toutes les composantes de son peuple, mais aussi avec l’Afrique, avec tous ses enfants bientôt mêlés dans la grande République franco-africaine, ou afro-française, et plus vastement afro-européenne, ou euro-africaine, telle que l’avaient rêvée Senghor et Lévi-Strauss éplorés, comme tant d’autres, il y a cinquante ans...



Alexandre Gerbi






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11 nov. 2009

Claude Lévi-Strauss : La tragédie de la Ve République

Lévi-Strauss est mort...



Claude Lévi-Strauss :


La tragédie de la Ve République




par


Alexandre Gerbi
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Claude Lévi-Strauss est mort, vieux d’un siècle. Un siècle qui vit, en France, en Afrique et dans le monde, l’anéantissement de ses rêves. Le génie, l’ancêtre Lévi-Strauss est mort à Paris, brisé et désespéré.

Evidemment, comme il y a six mois pour son centième anniversaire, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction. Europe abîmée de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Anniversaires à géométrie variable

Amusant empressement que cette fébrilité dont glapit derrière l’auguste cercueil tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance fut l’un des grands vaincus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fêta l’an dernier, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième... Or cet anniversaire fit l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion…

Cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss…

Ces ondulations – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallisent dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Le cimetière des idées sales

Le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République. Mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que dans l’actuelle France d’en-haut politique et médiatique, personne ne conserve, semble-t-il, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras de fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui au cimetière des idées sales.

« Un autre destin est possible »

La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants, et comme la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son chef-d’œuvre, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

Fraternité longtemps espérée

C’est aujourd’hui une vérité interdite, que rappellent volontiers les vieux Africains : l’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée. Construire pour de bon l’avenir dans le vaste espace républicain, dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

Les figures héroïques, de nos jours trahies et déguisées, de Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Barthélémy Boganda et même Ahmed Sékou Touré, en portent l’éternel témoignage.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, se tâtait. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes, les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale, ancien de la France Libre et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer, y compris en Algérie. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au gré d’un scénario sidérant, « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossait le programme de Claude Lévi-Strauss… En apparence. Car il n’en pensait pas un mot :

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, admirateur de Maurras et de Barrès, se travestit en héraut de la pensée lévi-straussienne. Ainsi revenu au pouvoir, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges, de trahisons et d’innombrables crimes, il fit le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser le précédent régime, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Le contraire de ce qu’avait rêvé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques.

Au nom, ahurissante audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme ! Une inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais présenté comme un visionnaire et sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer. Ils se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange.

Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France. Et pour, aussi, le reste du monde.

Adieu et au revoir, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi




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4 déc. 2008

Claude Lévi-Strauss

Hommage à
Claude Lévi-Strauss
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Le cocu glorieux
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de la Ve République
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par
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Alexandre Gerbi
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Le hasard est un magicien malicieux qui sait cligner de l’œil discrètement. Il possède aussi un goût prononcé pour les complexités subtiles ou, comme disait le poète, pour le travestissement et le masque…

En cette année 2008, Claude Lévi-Strauss fête ses cent ans.

Toujours avide de grand-messes consensuelles servant de laudanum à une société en déréliction, l’infime microcosme français s’est donc éployé en vibrants hommages à la gloire du vieil homme, afin de célébrer l'éminente stature, le rôle majeur qu’il a joué dans la mue de l’anthropologie moderne.

Du petit roi de la bienpensance, Bernard-Henri Lévy, jusqu’au chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction, abîmé de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Amusant empressement que cette fébrilité dont s’émeut tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance est, déférence gardée pour ce vieillard génial et vénérable, l’un des grands cocus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fête cette année, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième, ça ne s’invente pas... Or cet anniversaire a fait l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion, justement… Puisqu’on vous dit que le hasard est malicieux !

C’est que cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss, comme les lois méandreuses et facétieuses du hasard magicien… Cette géométrie fluctuante – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, et puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallise dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Car le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République, mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que ni Bernard-Henri Lévy, ni le président Sarkozy ne conservent, manifestement, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras-de-fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui dans les oubliettes de l’Histoire, au cimetière des idées sales...


La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants et que la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son maître-ouvrage, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

L’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée, afin de construire l’avenir dans le vaste espace républicain dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, voyait ce grand saut avec de telles réserves qu’elle ne savait s’y résoudre. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes et les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être aussi l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient se résoudre à voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au nom de l’égalité politique entre tous les enfants de France, qu’ils fussent métropolitains, pieds-noirs ou arabo-berbères, qu’ils fussent chrétiens, juifs ou musulmans. Au gré d’un scénario sidérant, l'«officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossa le programme de Lévi-Strauss. En apparence. Car il n’en pensait pas un mot.

« Qu'on ne se raconte pas d'histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges et de trahisons, d’innombrables crimes, fit en définitive le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser la IVe République, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Bref, le contraire de ce qu’avait préconisé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Au nom, suprême audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme. Une sidérante inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer, et se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange. Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France.

Bon anniversaire et longue vie, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi

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13 mai 2008

Mai 1958 à Alger

Article publié sur le site
Afrique Liberté
du 5 mai 2008

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Il y a 50 ans :

Les folles journées
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de mai 1958 à Alger
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Ce n’est pas une règle, ni un principe, juste une tendance : plus l’homme est médiocre, plus il s’enorgueillit d’être lui-même ; plus il est grand, plus il est modeste. Ainsi en va-t-il d’Hélie de Saint Marc.

Françoise Giroud disait de lui : « C’est un homme d’honneur, dont on voit la vie dans le regard ».

L’œil bleu blanc dont parlait Rimbaud luit sur le visage calme d’Hélie de Saint Marc. Quand il parle, le temps semble suspendu, le silence se fait, et chaque mot paraît remonter d’un livre patiemment ciselé. Peut-être parce que sa vie fut celle d’un héros, qui alla chercher dans les horreurs de la guerre des fleurs d’humanité. De la Résistance à la révolte des généraux d’Avril 1961, du camp de Buchenwald aux geôles de la Ve République, des tortures de la Gestapo à la guerre d’Indochine, de l’expédition de Suez aux folles journées de mai 1958 à Alger, la vie d’Hélie de Saint Marc ressemble à une épopée tragique, à la confluence exacte du rêve et du désastre, des fièvres de l’amour et de la tragédie.

Rescapé d’innombrables rendez-vous manqués avec la mort, Hélie de Saint Marc a livré, à travers de nombreux ouvrages de souvenirs, sa part de vérité. C’est dans cet esprit qu’il a bien voulu nous autoriser la reproduction d’un chapitre de son livre terrible, Les Champs de braises (Ed. Perrin, 1995), où il se rappelle le 16 mai 1958 à Alger, le jour où la Casbah déferla sur la ville en révolution. En nous autorisant cette publication, c’est avec cette humilité propre aux seuls géants qu’il nous a simplement dit de sa voix lente : « Dites bien que ce n’est qu’un point de vue… Seulement un point de vue ».

Puissent l’Histoire et les générations futures en juger en conscience.

Alexandre Gerbi
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Les Champs de braises, d’Hélie de Saint Marc avec Laurent Beccaria, Ed. Perrin, 1995.



11.

L’espoir



L
’orage tant redouté éclata le 13 mai 1958. Le général Massu entra brutalement dans mon bureau : « Saint Marc, ils ont pris le GG ! » Les pieds-noirs avaient assailli le bâtiment du Gouvernement général, dit le GG. J’eus à peine le temps de sauter dans sa Jeep jusqu’au Forum, la grande place qui bordait le palais officiel. Je le vois encore monter quatre à quatre, l’œil furieux, l’escalier du Gouvernement général, bousculant les activistes et les papiers volants…

Dès le lendemain, l’onde de cette journée chaotique parvint jusqu’en France. Salan et Massu prirent la tête des comités de salut public. Alger s’enivrait de son audace. Les rancoeurs et les frayeurs accumulées par les pieds-noirs depuis la Toussaint 1954 se libéraient d’un coup. Les rues étaient bondées. L’été algérien jetait ses premiers feux, avec sa lumière nue, sans rémission, ses odeurs violentes sur les étalages, son ciel marin, ses draps aux fenêtres. La foule défilait sans relâche sur le Forum. Des passants s’apostrophaient d’un trottoir l’autre. A la terrasse des cafés étudiants, de jeunes Européens chantaient à tue-tête la Marseillaise. Les voitures, fenêtres grandes ouvertes, klaxonnaient continuellement de manière assourdissante les sons rituels de l’Al-gé-rie fran-çaise.

Comme lors de toute période de rupture, le passé semblait aboli. Je comprenais ce qu’avaient pu éprouver les révolutionnaires de 1789 ou de 1830. Le Forum était un bocal où grenouillaient toutes les ambitions, mais aussi le réceptacle de tous les espoirs et de tous les idéaux. Des inconnus bombaient le torse. Des activistes paradaient. Des gradés prenaient des allures de conspirateurs. Versatile, la foule acclamait chaque jour le nom du général de Gaulle après l’avoir si longtemps conspué. Ce n’était pas encore la révolution, mais déjà une insurrection.


Les fraternisations du Forum

Au cours de ma vie, peu de jours ont eu autant d’importance que le 16 mai 1958. Par Massu, je savais qu’un Comité de salut public, composé uniquement de musulmans, avait été constitué dans la Casbah, là où un an plus tôt un militaire ne pouvait se risquer seul. Une grande manifestation, à laquelle l’armée prêtait ses camions, était organisée. L’impulsion venait d’en haut. Mais quelle allait être la réaction des musulmans ? J’aurais donné cher pour le savoir. J’étais allé chercher un jeune musulman que je connaissais. Fils de harki, militant de l’intégration, excellent joueur de football, il avait dix-sept ans. Le teint mat, les yeux très noirs et brillants, j’appréciais sa vigueur et sa droiture. Installé à l’arrière de ma Jeep, il tenait la hampe d’un drapeau tricolore qu’il agitait généreusement. Je guettais les regards. Les passants européens nous dévisageaient d’un air étonné. Quelques-uns étaient méfiants. D’autres souriaient, un peu inquiets. Au Gouvernement général, Massu, la mâchoire tendue, accueillait une à une les délégations venues lui apporter leur soutien. A mon arrivée, il me prit à part : « Saint Marc, la foule musulmane a quitté la Casbah. Elle monte vers le forum. Allez voir comment cela se passe. »

Je partis avec ma jeep et mon ami qui agitait toujours son drapeau. La ville était un vacarme. Le chauffeur s’arrêta à la hauteur de la grande poste. C’est là que je les ai vus. Ils étaient une multitude. Vingt mille, peut-être plus. Ils avançaient derrière des drapeaux français et des pancartes. Six mois auparavant, à quelques rues de là, il y avait eu des ratonnades et, un an plus tôt, des attentats FLN. Les hommes de la Casbah étaient les voisins, parfois les complices, de ce terrorisme clandestin que nous avions éradiqué « par tous les moyens ». Les Européens se tenaient par petits groupes sur les trottoirs. Il y eut un silence angoissant, oppressant. La foule ne s’est peut-être pas tue, mais le silence, du moins, s’est fait en moi. J’entendais battre mes tempes. Un jeune Européen en chemise blanche descendit du trottoir et s’avança vers le premier rang de la manifestation. Il embrassa un musulman du même âge, à peine trente ans, et le serra dans ses bras. La clameur s’éleva jusqu’aux voûtes d’Alger.

Les musulmans continuèrent leur lente montée vers le Forum. Je les devançai à toute allure, pour ne pas manquer leur arrivée. Du balcon du Gouvernement général, on entendit la voix d’un homme qui, par l’effet de la sonorisation un peu sourde de l’époque, fit résonner toute la place, avec un écho terrible dans ce chaudron de soleil : « Mes amis / mes amis, nos frères musulmans arrivent / nos frères musulmans arrivent. Faites-leur de la place / faites-leur de la place. » Les derniers mots furent couverts par les acclamations. En rangs serrés, les musulmans débouchèrent sur le rectangle colonial, éblouissant de blancheur, dans un délire de drapeaux. Sans un mot, je contemplais la houle humaine. Je découvrais que l’on pouvait pleurer de bonheur. Autour de moi, je reconnaissais les visages de quelques camarades dont les traits étaient dilatés par l’émotion. Nous étions le 16 mai 1958. Il était cinq heures de l’après-midi. Les martinets volaient haut dans le ciel d’Alger. Par instants, mes paupières se fermaient. Je pensais aux partisans thos, aux parachutistes indochinois du BEP, aux camarades tombés au Vietnam, aux égorgés et aux suppliciés des deux camps, à ceux qui, jour après jour, avaient bâti dans la solitude d’une SAS ou d’une école les fondations de cet instant de réconciliation. Ils n’avaient pas donné leur vie en vain.

Le soir, je me suis longuement promené avec ma femme dans les rues près du port. Manette attendait notre premier enfant. Le parfum de la ville avait changé. Les frères ennemis avaient découvert dans leur histoire commune – et parfois dans leur haine mutuelle – les racines de l’attachement. Des pieds-noirs et des musulmans conservaient un regard humide. Il existait une part d’irrationnel dans ce mouvement, comme une vague qui culmine avant de retomber. Les inégalités et la dépendance politique n’avaient pas été abolies en une journée. Cependant, une frontière invisible avait été franchie. Le journaliste Jean Daniel – pourtant peu suspect de sympathies envers l’Algérie française – n’a pas fait le parallèle entre le 16 mai 1958 et le 4 août 1789 par hasard. Cette journée de mai avait conduit des dizaines de milliers d’hommes et de femmes à accomplir un geste qui les dépassait et qui les engageait. L’enthousiasme dura plusieurs jours. Le FLN était hors circuit. Des foules immenses venaient dire leur volonté de bâtir un avenir commun sans qu’une seule grenade soit jetée ou sans qu’éclate le moindre coup de feu.

Au cours de ces jours d’allégresse, le général Salan, recevant l’archevêque d’Alger, Mgr Duval, évoqua les fraternisations du Forum. « Je ne crois pas aux miracles », répondit le prélat, qui était depuis longtemps favorable à une indépendance négociée avec le FLN. Certains observateurs pensaient, comme lui, qu’il ne s’agissait que d’un feu de paille ou d’un feu de joie. Nous étions persuadés du contraire. Pour en avoir fait l’expérience dans la Résistance ou au combat, nous savions qu’une simple phrase ou une poignée de main d’homme à homme pouvait décider de l’orientation d’une vie. Nous avions découvert la force et l’ivresse des révolutions. Un monde ancien avait jeté son écorce et sa gourme. Les Américains, durant la Seconde Guerre mondiale, avaient diffusé auprès de leurs soldats des brochures sur les raisons de mourir au combat. Si nous avions voulu faire de même, il aurait suffi de publier sans légendes les photos du 16 mai 1958 et quelques visages musulmans creusés par les larmes.

Depuis mon entrée dans le réseau Jade-Amicol, les foules avaient toujours défilé de l’autre côté de mes choix : grandes messes nazies, fascistes et communistes, usines à soldats du Vietminh en Chine, coulées de lave de la Casbah d’Alger. Nous n’étions plus marginaux ou solitaires. L’Histoire nous rejoignait. Je vivais donc ces journées avec une grande intensité, malgré le flegme que j’affichais en conformité avec mes fonctions et mon uniforme.



Les Champs de braises, d’Hélie de Saint Marc avec Laurent Beccaria, Ed. Perrin, 1995, pp. 230-234.

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