27 déc. 2010

Irresponsabilité internationale en Côte d'Ivoire






Irresponsabilité internationale

en Côte d'Ivoire


ou

De l'utilité de marcher sur la tête




par

Alexandre Gerbi




D'ores et déjà, et d'ailleurs depuis bien des années, le sang coule en Côte d'Ivoire.

De toute évidence, la Côte d'Ivoire est un sac de noeuds. Indépendamment du récent micmac électoral où bien malin qui peut affirmer où est la vérité, la situation générale du pays est explosive. Parce que ce pays est en pleine mutation démographique, le Nord débordant un Sud traditionnellement maître du jeu politique. Phénomène dont il résulte, nécessairement, de fortes tensions. Or les deux camps sont à présent, jusqu'à preuve du contraire, équilibrés en forces. Les ingrédients sont donc réunis pour un choc important et, il faut le craindre, durable.

Dans pareilles conditions de fait, le minimum que l'on pouvait attendre de la communauté internationale, en particulier de la France avec ses innombrables et infâmes casseroles "françafricaines" (je préfère dire "néocolonialistes", le terme me semblant plus juste), c'était une bienveillante et prudente neutralité, conforme au principe de non ingérence, mais aussi, aux grandes déclarations de Nicolas Sarkozy sur la fin du système françafricain.

La France, acteur majeur et traditionnel du Continent et en particulier de la sous-région, aurait dû inciter le reste du monde à promouvoir le dialogue entre les deux (ou trois...) parties qui se disputent, y compris par les armes, le pouvoir depuis dix ans. Face des Etats-Unis favorables à Alassane Ouattara et prêts à tout pour l'aider à accéder au pouvoir, la France aurait dû afficher une parfaite, mais dynamique, neutralité.

Au lieu de cela, avec la communauté internationale (ou plutôt l'Occident, ses organes et ses vassaux), la France appuie à fond Ouattara, condamne et menace Gbagbo, et pousse, ce faisant, depuis des jours, le premier et ses partisans à l'offensive contre ce dernier, avec les immenses risques d'escalade, finalement de guerre civile et peut-être, à terme, de partition définitive du pays. Et voici que maintenant, la CEDEAO elle-même, évidemment liée à la France et aux Etats-Unis, envisage d'intervenir militairement...

Quels que soient les moyens choisis, si la guerre civile ou la guerre tout court (ou les deux mon capitaine) qu'on nous annonce en Côte d'Ivoire devaient finalement avoir lieu, si le bilan devait se chiffrer en milliers, en dizaines de milliers de victimes voire davantage, la Communauté internationale n'en portera-t-elle pas une responsabilité majeure?

Sans en conclure pour autant, bien évidemment, que Laurent Gbagbo est un saint homme (combien de morts a-t-il sur la conscience ?) ou qu'Alassane Ouattara n'est pas le vainqueur des élections (l'alliance avec Henri Konan Bédié ne lui a-t-elle pas assuré une majorité plausible ?), est-il si compliqué de constater qu'au-delà des voeux pieux et autres professions de foi en faveur de la démocratie, la situation générale et objective (et, pour le coup, bien réelle...) du pays est complexe autant qu'explosive, et que c'est surtout du dialogue en vue d'un gouvernement d'union nationale que la Côte d'Ivoire a besoin ?

Au lieu de pousser au crime Ouattara et Gbagbo ainsi que leurs partisans, pourquoi ne pas les inciter à l'entente ? D'autant que la pression internationale exercée sur Gbagbo a eu, tout de même, pour effet positif de pousser l'intéressé à ouvrir le dialogue avec son adversaire... Pourquoi la communauté internationale n'a-t-elle pas, à l'instar du Vatican, saisi la balle au bond ?

Pendant cinq ans, ne serait-il pas utile de travailler à la stabilisation du pays sur fond d'apaisement et de réconciliation nationale, au profit de son développement économique et social, tout en préparant des élections pour 2015 dans des conditions, enfin, de parfaite transparence?

Sur le chemin de la démocratie, est-on à donc à cinq ans près, quitte à provoquer un désastre ?

Mais il faut croire qu'il est bien utile à certains de marcher sur la tête...


Alexandre Gerbi






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1 juil. 2010

1960 ou la neutralisation de la pensée politique nègre

 Après le désastre des Bleus... 




« 1960 » 

ou 

La neutralisation 

de la pensée politique nègre




par


Alexandre Gerbi
.




Aspect méconnu de l’Histoire franco-africaine, avec la prétendue « décolonisation » et le largage des populations subsahariennes, c’est la pensée politique nègre qui fut en définitive contrée puis neutralisée.


Négritude et altérité

Dès les années 1920, à travers des hommes tels que Blaise Diagne, René Maran ou Lamine Senghor, puis par la suite, grâce à des figures immenses telles que LS Senghor, Aimé Césaire ou Alioune Diop, la pensée politique nègre se caractérisait par sa révolte non seulement contre le racisme et le mépris de la race noire, mais aussi contre tous les esclavages et contre tous les crimes, quelle que soit la couleur de la victime et celle du bourreau.

Au nom de l’humaine grandeur, la Négritude affirmait la nécessité de bâtir un monde moderne débarrassé de toutes les tyrannies politiques, religieuses ou superstitieuses. Un monde qui serait nécessairement nourri, pour se constituer dans la richesse et dans la gloire, de toute la chair du monde et des civilisations. Chaque civilisation apportant son génie à l’universel développement, tout en abandonnant ses tares grâce à la rencontre de l’altérité, par un serein équilibre entre la conscience ardente de ses forces mais aussi une exigeante lucidité quant à ses faiblesses. 

 Pour qui connaît les errements et les fourvoiements délétères, à la même époque, de bien des discours politiques, en particulier occidentaux et européens, pareille hauteur de vue peut fasciner…

Dans les années 1945-1958 en France, ce courant de pensée majeur et visionnaire, en phase avec l’avant-garde de l’école anthropologique française (notamment Claude Lévi-Strauss), pouvait accéder aux commandes. Il suffisait pour cela d’accomplir une étape décisive réclamée avec constance et acharnement par la quasi-totalité de la classe politique africaine et ultramarine : l’égalité politique.

Une telle réforme aurait permis aux représentants africains, soutenus et renforcés par les suffrages de dizaines de millions de citoyens d’outre-mer, de défendre les populations ultramarines, particulièrement vulnérables au sortir du colonialisme. Mais elle leur aurait aussi permis de porter jusqu’au sommet de l’Etat leurs conceptions non seulement de l’homme noir, mais aussi de l’homme tout court, dans un monde tellement bête. Ce fut d’ailleurs partiellement le cas sous la IVe République : entre 1945 et 1958, là où les Africains avaient le plus d’influence, à savoir en Afrique subsaharienne (AOF et AEF), les progrès, en termes de développement économique, social, et d’esprit démocratique, bref, d’abolition du colonialisme, furent spectaculaires et incontestables. Kwamé Nkrumah lui-même, qui visitait la Côte d’Ivoire en 1957, s’en émerveilla. 


La « République de 58 » 

On en était là, lorsqu’en 1958, profitant de la crise ouverte par l’atroce guerre d’Algérie, conséquence de la politique infâme autant que désastreuse de la IVe République, Charles de Gaulle fit un coup d’Etat militaire.

L’ancien chef de la France libre accusa le « Système », par son refus de reconnaître égaux tous ses enfants, de trahir la « vocation » de la France. Sur ce grief, il s’empara du pouvoir en promettant à tous, « [en Algérie] et ailleurs », l’égalité politique pleine et entière (Discours d’Alger et de Mostaganem, 4 et 6 juin 1958). Auréolé de son prestige, se réclamant du souffle de l’Histoire, le plus illustre des Français s’affirmait décidé à réaliser le grand projet fraternel défendu par les Africains depuis des décennies !

Exaltant la fraternité franco-africaine devant des foules en liesse, de Gaulle s’engageait à achever le processus d’intégration égalitaire esquissé mais finalement rejeté par le précédent régime. Cette révolution se solderait par l’accession des Africains aux plus hauts postes de l’administration et de l’Etat français, devenu ipso facto franco-africain. Selon un schéma que la IVe République, dans le sillage de la IIIe, avait déjà plus qu'ébauché, sous la pression démocratique des populations franco-africaines, conjuguée à la force de l’héritage de 1789. Se rappeler que sous ces régimes, des Africains et des Antillais furent députés, ministres, vice-présidents de l’Assemblée nationale ou encore président du Sénat…

Avec la « République de 58 », Charles de Gaulle, porté au pouvoir par l’Armée et bientôt confirmé triomphalement par le peuple après des décennies de luttes, d’hésitations et de palabres, un vaste processus ancien touchait à son plein accomplissement. Le conservatisme le plus enkysté était sommé de rendre la parole au peuple, qui se trouvait justement disposé à accomplir cette mue grandiose : le 28 septembre, le référendum sur la nouvelle Constitution fut très largement approuvé par plus de 80% de OUI. Pouvait enfin s’accomplir la métamorphose de la France et de son empire en une vaste République franco-africaine fraternelle, égalitaire et sociale à vocation universelle. En ces extraordinaires journées de 1958, par le verbe de Charles de Gaulle, d’âcres réticences succombaient, tandis que triomphait la pensée politique nègre mêlée à celle de Claude Lévi-Strauss…

C’est ce projet, véritable âme du monde, qui fut détruit en même temps que furent évincés les grands théoriciens politiques franco-africains des années 1950. Notre monde actuel, obsédé par les races, gagné par l’obscurantisme et perclus de superstitions, englué dans le sous-développement ou l’opulence crasse, est la consternante conséquence de leur défaite. A ce monde tristement dépourvu de rêves et si plein de cauchemars, saurons-nous en substituer un autre, construit en mémoire de ces splendides vaincus ?

Il faudrait pour cela dévoiler dans sa terrible réalité le divorce franco-africain, survenu entre 1958 et 1962.


Anéantissement de la « République de 58 »

Charles de Gaulle, barrésien notoire, pensait l’exact contraire de ce qu’il avait promis et annoncé d’une voix vibrante pour revenir aux affaires, c’est-à-dire pour bénéficier des soutiens du peuple, en Métropole comme en Afrique, et de l’appui de l’Armée. Une fois aux manettes, il incurva progressivement son discours et détruisit méthodiquement l’unité franco-africaine. Au prix d’une duplicité permanente et de transgressions gravissimes, en une sorte de triptyque infernal : l’Affaire gabonaise en 1958, la Loi 60-525 en 1960, la Tragédie des Harkis en 1962. Pour éviter, selon ses confidences, la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et plus confidentiellement encore, afin d’organiser le néocolonialisme. Sur fond d’intrigues du monde entier (USA, URSS, Ligue Arabe, Vatican, ONU, etc.) et d’âpres calculs drapés de vertus, le grand rêve franco-africain (ou euro-africain) se heurta aux sombres et torves vues des élites parisiennes, européennes et occidentales.

Par la suite, ce gigantesque scandale fut caché à coups de travestissements de l’Histoire, de menaces et d’anathèmes. Avec d’autant plus d’efficacité que le consensus était pour ainsi dire planétaire, puisque tout le monde et tous les partis avaient trempé dans l’opération. Au nord comme au sud de la Méditerranée et sur tous les continents, l’exaltation de la figure du Général, présenté comme un phare immense doublé d’un saint homme, permit d’opportuns et colossaux escamotages. En France, au fil des décennies, la statue du commandeur enfla jusqu’à la démesure, selon un crescendo qui s’amplifia à mesure que le scandale se dévoilait dans les coulisses du pouvoir et du savoir.

Au point qu’en ce mois de juin 2010, sous prétexte de 70e anniversaire de l’appel du 18 juin 1940, Charles de Gaulle fut glorifié ad nauseam. Alors qu’on est censé célébrer cette année le tragique et monstrueux Cinquantenaire des indépendances africaines dont il fut le principal artisan, sinon le cerveau…

Aujourd’hui, au bout de l’enfer déclenché il y a cinquante ans, la France se disloque, à l’image de son équipe nationale de football en terre africaine, gangrénée par le projet insensé de la Ve République blanciste, né de la négation de ce qu’elle prétendit être pour pouvoir naître. En anéantissant la « République de 58 », de Gaulle et ses alliés ne se posèrent pas seulement en imposteurs. Ils détruisirent aussi « une certaine idée » de la France, en la faisant fossoyeuse de ses plus grands idéaux, de ses plus hauts principes et ogresse de ses innombrables enfants d’Outre-Mer. Faut-il s’étonner qu’aujourd’hui, nombre d’entre leurs descendants la tiennent pour ennemie, jusqu’à parfois la haïr ? Tandis que le pays tout entier bascule dans la folie, perclus de remords et d’inavouables culpabilités raciales, qui pourtant sont celles de l’Etat, et non de son bouc-émissaire, le peuple…

Serait-il permis de regretter qu’en 2010, en cette tragique année anniversaire du grand déchirement, de la trahison et du crime, on n’ait pas davantage modéré, à Paris, ses ardeurs hagiographiques à l’endroit du Général ?

Serait-il incongru d’attendre qu’à l’avenir, le personnel politique, de droite comme de gauche, les intellectuels, la presse et les médias français cessent d’exalter sans bornes Charles de Gaulle, au gré d’un ubuesque et surtout obscène crachat au visage de tant d’Africains, de Métropolitains et d’Ultramarins qui, comme certains Bleus sans doute, ont tellement mal à la France ?

Alexandre Gerbi

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11 juin 2010

De Hitler au largage des Africains

A l'approche des commémorations
de l'appel du 18 juin 1940




De Hitler

au largage des Africains




par


Alexandre Gerbi

.




Le général de Gaulle et les hommes politiques métropolitains qui organisèrent la prétendue « décolonisation » avaient forcément lu Mein Kampf. « Tout Français doit lire ce livre » avertissait le maréchal Lyautey.

« Un Etat africain sur le sol de l’Europe »

Or on lit dans le livre de Hitler, publié en 1925-1926 :

« (…) la France est, et reste, l’ennemi que nous avons le plus à craindre. Ce peuple, qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met sourdement en danger (…) l’existence de la race blanche en Europe. Car la contamination provoquée par l’afflux de sang nègre sur le Rhin, au cœur de l’Europe, répond aussi bien à la soif de vengeance sadique et perverse de cet ennemi héréditaire de notre peuple qu’au froid calcul du Juif, qui y voit le moyen de commencer le métissage du continent européen en son centre et, en infectant la race blanche avec le sang d’une basse humanité, de poser les fondations de sa propre domination. Le rôle que la France, aiguillonnée par sa soif de vengeance et systématiquement guidée par les Juifs, joue aujourd’hui en Europe, est un péché contre l’existence de l’humanité blanche (…) [l’]envahissement [de la France] par les nègres fait des progrès si rapides que l’on peut vraiment parler de la naissance d’un État africain sur le sol de l’Europe. »

Le venin et ses brûlures

Hitler avait de bonnes raisons de cracher son venin. A l’époque, en effet, et selon un crescendo jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la propagande officielle française proclamait fièrement l’égalité des races et, si elle ne l’appliquait encore que très imparfaitement, joignait le geste à la parole, en nommant des Nègres ministre (Blaise Diagne) ou vice-président de l’Assemblée nationale (Gratien Candace).

Vingt à trente ans plus tard, nombre d’analyses, de stratégies et de motifs parfois contradictoires présidèrent à la décolonisation. Parmi eux, la crainte de la « bougnoulisation » de la France (selon l’expression, en coulisses, de Charles de Gaulle) et, partant, de l’Europe, tint une place éminente.

L’éviction des populations d’Afrique répondait-elle, selon des voies souterraines, aux anathèmes du Führer ? En substituant l’alliance européenne à l’alliance africaine au lieu de l’y ajouter, sacrifia-t-on à d’obscurs démons ?

De Gaulle expliquait en Conseil des ministres, en 1962 : « Cette Europe, il faudra bien qu’elle se bâtisse un jour. On en parle depuis Jules César, Charlemagne, Othon, Charles Quint, Louis XIV, Napoléon, Hitler. »

« La France ne serait plus la France »

Au même moment, avec l’appui ou le consentement silencieux de ses alliés, le Général achevait le démantèlement de l’ensemble franco-africain. En choisissant d’offrir l’Algérie au FLN, meilleur garant d’un divorce franco-algérien irréversible.

Au nom d’un principe que l’ermite de Colombey, revenu aux affaires par un putsch militaire et sur un programme totalement inverse, avait énoncé à l’Elysée, in petto, en 1959 :

« Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Terrible héritage.

Alexandre Gerbi




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9 mars 2010

Les manipulations pro-gaullistes du Dada "FOG" et de Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa

Dans le cadre du cinquantenaire
des indépendances africaines…





Les manipulations pro-gaullistes

du Dada Franz-Olivier Giesbert

et de Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa



par


Alexandre Gerbi
.

à Claude Garrier


Dans les petites sphères politiques et médiatiques françaises, on sait depuis longtemps qu’il est interdit de critiquer le général de Gaulle. On sait également qu’il est permis, en revanche, d’en faire l’apologie la plus débridée. Car en ce domaine particulier, l’éloge, même hors limites, n’expose à aucun sarcasme. Dire que le Général était « un génie » au sens fort et plein du terme (politique, historique, littéraire…), affirmer qu’il est « le plus grand homme de l’Histoire de France », lui tresser des couronnes de laurier pendant des heures avec un petit sourire béat aux lèvres, tout cela est parfaitement possible, et même conseillé. L’exercice ouvre les portes et allume autant de spotlights que la critique du même Général menace celui qui la profère d’anathème et de bannissement. Dans le petit monde médiatique, chacun sait tout cela, et se comporte en fonction…

Ils sont par conséquent rarissimes ceux qui se permettent de flinguer le grand homme. De mémoire de téléspectateur, depuis vingt ans sur le petit écran, personne ne s’est risqué à mettre en cause Charles de Gaulle. Hormis Georges-Marc Benamou, lors de la sortie de son livre Un mensonge français, en 2003, et Pierre Bénichou, dans une furtive mais puissante salve lancée dans l’émission 93, Faubourg Saint Honoré, en 2006. Mais à part cela, rien, ou presque.

Illustration de l’extrême actualité du phénomène, vendredi 5 mars 2010, dans Vous aurez le dernier mot !, l’émission de Franz-Olivier Giesbert (alias « FOG »), sur France 2.

Sous prétexte d’organiser un débat autour du Général, « FOG » invite autour de la table… trois gaullistes invétérés (Max Gallo, Eric Zemmour et Paul-Marie Coûteaux) et un quatrième larron (Benoît Duteurtre) qui s’abstint de contredire en quoi que ce soit les trois autres, et alla jusqu’à placer la pensée du « plus illustre des Français », en dépit de son caractère « archaïque», à la « pointe de l’altermondialisme »... Autour d’un thème lui-même nettement orienté dans le sens habituel (« De la grandeur gaullienne au défaitisme actuel »), on vit pendant une demi-heure les trois principaux intervenants se disputer le titre de plus grand « gaullologue » (selon l’expression de Giesbert) sous le regard complice du quatrième.

Franz-Olivier Giesbert est bien sûr en droit de transformer une émission culturelle du service public en machine à glorifier de Gaulle, en éliminant du plateau toute voix discordante, et en orientant les débats dans le sens hagiographique le plus caricatural. Il est en droit de mettre en scène, dans une logique presque dadaïste, le pro-gaulliste Eric Zemmour multipliant les assauts pro-gaullistes en direction du pro-gaulliste Max Gallo sous l’œil vigilant du pro-gaulliste Paul-Marie Coûteaux et du néo-pro-gaulliste Benoît Duteurtre. En termes de déontologie journalistique ou médiatique, rien de plus digne et respectable… En revanche, ce qui semble plus douteux, c’est d’intituler « débat » ce qui ne confronte que des avis essentiellement convergents, autour d’un sujet lui-même dénué de toute neutralité.

Des confins de sa mise en scène, dadaïste disions-nous, Dada FOG a tout de même signé son œuvre, à la presque fin du « débat », en balançant dans la figure d’un Zemmour arrêté dans l’extase :

« Ce passéisme, et puis ce culte aussi du général de Gaulle, est-ce que ce n’est pas lié aussi à un certain refus de la mondialisation, de la France pluriethnique ? D’ailleurs il y a des phrases du général de Gaulle (…) qui sont frappantes sur les Français musulmans et les Français chrétiens… Il les compare, il dit que c’est l’huile et le vinaigre, vous mélangez ça dans la bouteille, vous reposez la bouteille, et l’huile et le vinaigre seront à nouveau séparés »

Eric Zemmour : « Il dit pas les Français musulmans et les Français chrétiens, il dit les Arabes et les Français. Et il dit c’est comme l’huile et le vinaigre, vous les mélangez ensemble, ça finit par se séparer après ».

A la minute 1h06 :

http://programmes.france2.fr/vous-aurez-le-dernier-mot/index.php?page=article&numsite=4199&id_article=12407&id_rubrique=4202

La nuance, subtile, n’est certes pas à l’avantage de de Gaulle… Au demeurant, ni Eric Zemmour ni ses comparses ne se sont aventurés à s’étendre davantage sur cette citation, ni bien sûr à la critiquer, en cette année de cinquantenaire des indépendances africaines, Algérie en ligne de mire (2012)… Les sacrosaints « codes » furent dûment respectés. On passa immédiatement à autre chose. La remarque de FOG et le ricochet « zemmourien » firent plouf. Et pour cause, Max Gallo, par exemple, a déjà démontré par le passé son talent, en pareil cas, pour noyer le poisson (voir notre article Les flous de mémoire de Max Gallo sur France Inter).

De tels comportements ne sauraient étonner celui qui connaît la véritable histoire de la Ve République blanciste. Car celle-ci fut originellement bâtie sur des considérations totalement anti-républicaines, considérations raciales, civilisationnelles, religieuses et financières cachées sous de gigantesques mensonges (avec le monde entier faisant chorus, depuis cinquante ans, Etats-Unis et ONU en tête). Le travestissement de l’histoire de la décolonisation est la spécialité de notre cher régime, puisqu’il en est né, dans la duplicité (relire les discours d’Alger et de Mostaganem de Charles de Gaulle en 1958).

Cela est si vrai que le 26 février dernier, à Libreville, en parfait continuateur du Système, bafouant ses promesses de « rupture », Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa, au moment de refonder les relations franco-gabonaises ou franco-africaines, balança sans vergogne d’énormes mensonges historiques aux enjeux immenses, à la figure d’un parterre gabonais bien embarrassé, tant était grand le scandale de voir ainsi violée la réalité historique, sous le patronage dès lors nécessairement usurpé des morts : certains de leurs noms avaient été prononcés, invoqués, et le respect qui leur est dû exalté par Nicolas Sarkozy lui-même, ce jour-là…

A se demander si Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa ne joue pas avec le feu…

L’âme africaine, dans sa profonde grandeur, sait comprendre l’humaine faiblesse, faire la part des choses et par conséquent pardonner. Elle l’a souvent démontré tout au long de sa douloureuse histoire, en particulier à l’égard de la France, et de cela l’Afrique peut s’enorgueillir.

Pour cela, il n’est peut-être pas trop tard pour bien faire, malgré tout. C’est-à-dire qu’il est encore temps pour Nicolas Sarkozy d’en finir et d’avouer les choses, le largage, le travestissement et le masque, le déni d’égalité, le mépris racial, la défiance civilisationnelle, le vaste crime contre l’humanité (je pèse mes mots) que fut la prétendue « décolonisation ». Crime contre l’Afrique, contre la France, contre la République et contre la démocratie. Pour enfin désigner le grand coupable, l’ennemi commun : la classe politique métropolitaine de l’époque, en particulier Charles de Gaulle, prétendument décolonisateur, en réalité destructeur de l’unité franco-africaine, et euro-africaine, et donc ennemi du panafricanisme, de la Nation, et grand faiseur de désastres.

Mais après tout, puisque tant de nos contemporains ont l’air de s’en tamponner le coquillard ou de ne rien comprendre, et surtout de fort, fort bien s’en porter…



Alexandre Gerbi




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6 mars 2010

Sarkozy à Libreville : Pire que le discours de Dakar ?





Sarkozy à Libreville :

Pire que le discours de Dakar ?





par


Alexandre Gerbi
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A priori, difficile de faire pire que le discours de Dakar de 2007, qui par ses grossières approches déchaîna un tollé à travers toute l’Afrique. Or voici que le comble de la falsification historique vient d’être accompli tout récemment par Nicolas Sarkozy, face à des centaines de personnes, à Libreville, au Gabon. Encore par ignorance ? En tout cas, cette fois-ci, les énormités sarkozyennes n’ont eu le don de révolter personne…

Le 24 février 2010, à Libreville donc, Nicolas Sarkozy, apparemment très à l’aise, à tu et à toi avec son homologue gabonais, Ali Bongo, avait pourtant bien commencé, puisque pour la première fois un grand tabou était levé par une bouche officielle : « Au seuil de l’Indépendance, certains de vos grands aînés ont souhaité la départementalisation ».

Episode longtemps très secret, ignoré voire nié, et pour cela absent de presque tous les livres jusqu’à ce jour, le Gabon a en effet demandé la départementalisation en 1958. Mais le gouvernement métropolitain d’alors s’y opposa vertement. Ce que l’historien Sarkozy commente en ces termes : « Heureusement, il en fut autrement, parce que vous aviez compris que si l’amitié est précieuse, la liberté, elle, est vitale. Et c’est ce choix qui fut celui de nos amis gabonais ».

On a le droit de divaguer et même celui de dire n’importe quoi. Pourtant, si l’on parle d’Histoire, les Gabonais ne firent, à l’époque, aucun choix. Car le général de Gaulle, ce que Nicolas Sarkozy se garde bien de rappeler, refusa la départementalisation (en violation de l’article 76 de la Constitution, octobre 1958), puis il donna des ordres (janvier 1960) pour pousser l’auteur du projet en personne, Léon Mba, à réclamer l’indépendance (août 1960). De l’aveu même du Général, les services français eurent toutes les peines du monde à le convaincre…

Ayant imposé le principe de l’indépendance à Léon Mba et à son gouvernement, de Gaulle eut encore à museler les populations gabonaises largement favorables à l’unité franco-africaine égalitaire et fraternelle. En particulier, justement, du côté de Libreville, à l’époque vieille ville franco-gabonaise largement métisse. Pour déposséder les Gabonais du droit à l’autodétermination, de Gaulle fit donc voter à Paris la Loi 60-525 (mai-juin 1960, au prix d’une quadruple violation de la Constitution, qui fit d’ailleurs pas mal de vagues).

Tout cela, Nicolas Sarkozy le sait très bien, ou devrait le savoir. Dans ces conditions, comment peut-il invoquer la « liberté » et le « choix » des Gabonais, sinon en espérant flatter un auditoire théoriquement complice et, surtout, tenu au silence depuis un demi-siècle ? Au reste, probablement gênée par l’ampleur de l’imposture, la salle a très timidement applaudi…

Omar Bongo, dont Nicolas Sarkozy se flatte d’être allé honorer la tombe à Franceville, avait ordonné la publication, dans les années 1980, d’un gros ouvrage consacré à l’Histoire de son pays : le Mémorial du Gabon. L’« Affaire gabonaise », la départementalisation refusée y était sèchement relatée. L’ouvrage rappelait le soutien populaire dont bénéficiait le projet de départementalisation porté par Léon Mba. C’est peu dire qu’en entendant Nicolas Sarkozy gloser sur la « liberté » et le « choix » des Gabonais en 1960, Omar Bongo et Léon Mba ont dû se retourner dans leur tombe, en même temps que tous les anciens qui jadis se rêvaient Français, ou Franco-Africains... Mais après tout, au diable le respect des ancêtres, pourtant « sacré » en Afrique selon Nicolas Sarkozy…

Vous avez dit « cynisme », encore et toujours ?

D’évidence, cet outrage à la mémoire des morts place sous de bien funestes auspices le projet soi-disant « gagnant-gagnant » que Sarkozy entend substituer, avec l’aide de son « ami » Ali Bongo, à la dite « Françafrique ». Les « indépendances » assorties de la « coopération », rappelons-le, étaient également censées être, au beau temps de papa de Gaulle, une opération « gagnant-gagnant ». On sait ce que cela a donné, et le rôle que tint le mensonge – majuscule – dans cette sinistre et criminelle affaire…

Aucune fraternité réelle entre la France et ses anciens territoires et populations d’Afrique ne pourra être sainement reconstruite sur d’autres bases que l’honnêteté face au passé et à l’Histoire. Il est bien triste que même la gauche et l’extrême-gauche, en France, soient incapables de le rappeler à Nicolas Sarkozy. Tout simplement parce qu’elles sont l’une et l’autre, comme lui, intimement liées au système de la Ve République blanciste agonisante.

Face à pareil scandale et à la paralysie du système, les grands médias ne peuvent-ils donc rien faire, rien dire ? Et les Africains ne devraient-ils pas réclamer à cor et à cri la vérité, par fidélité aux ancêtres et au Grand Esprit Nkoué Mbali ?

Puissent ces quelques réflexions ne pas tomber dans l’oreille de sourds…


Alexandre Gerbi




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5 mars 2010

Discours de Libreville : L’outrage aux ancêtres de Nicolas Sarkozy

Cinquante ans après, au Gabon...



Discours de Libreville :

L’outrage aux ancêtres

de Nicolas Sarkozy





par


Alexandre Gerbi
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Il y a quelques mois, nous riions ensemble des belles leçons d’histoire de Nadine Morano, qui prétendait tirer argument de l’indépendance du Sénégal pour convaincre un passant africain, alpagué sur un marché, qu’il n’était pas chez lui en France. Nous pointions que la secrétaire d’Etat à la famille se livrait là à une falsification dans le droit fil de l’histoire officielle de la Ve République blanciste, qui prétend que les citoyens de l’Outre-Mer français exigèrent l’indépendance. Nous rappelions que les Africains, il y a cinquante ans, réclamaient bien davantage l’égalité et la fraternité, qui leur furent définitivement refusées.

En se débarrassant des populations africaines au lieu de bâtir la grande République franco-africaine égalitaire et fraternelle, le gouvernement français entendait esquiver la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et relancer le (néo)colonialisme. Evidemment, cela ne fut jamais assumé par les pouvoirs publics, et n’est par conséquent presque jamais dit. A tel point que rien ne permet d’affirmer que Nadine Morano ne pèche pas simplement par ignorance…

Or voici que le comble de la falsification historique vient d’être accompli tout récemment par Nicolas Sarkozy, face à des centaines de personnes, à Libreville, au Gabon. Encore par ignorance ? Cette fois, difficile de le croire…

Le 24 février 2010, Nicolas Sarkozy, apparemment très à l’aise, à tu et à toi avec son homologue gabonais, avait pourtant bien commencé, puisque pour la première fois un grand tabou était levé par une bouche officielle : « Au seuil de l’Indépendance, certains de vos grands aînés ont souhaité la départementalisation ».

Episode longtemps très secret, ignoré et même nié, et pour cela absent de presque tous les livres jusqu’à ce jour, le Gabon a en effet demandé la départementalisation en 1958. Mais le gouvernement métropolitain d’alors s’y opposa vertement. Ce que l’historien Sarkozy commente en ces termes : « Heureusement, il en fut autrement, parce que vous aviez compris que si l’amitié est précieuse, la liberté, elle, est vitale. Et c’est ce choix qui fut celui de nos amis gabonais ».

On a le droit de divaguer et même celui de dire n’importe quoi. Pourtant, si l’on parle d’Histoire, les Gabonais ne firent, à l’époque, aucun choix. Car le général de Gaulle, comme le rappelle implicitement et sans le nommer Nicolas Sarkozy, refusa la départementalisation (en violation de l’article 76 de la Constitution, octobre 1958), puis il donna des ordres (janvier 1960) pour pousser l’auteur du projet en personne, Léon Mba, à réclamer l’indépendance (août 1960). De l’aveu même du Général, les services français eurent toutes les peines du monde à le convaincre…

Ayant imposé le principe de l’indépendance à Léon Mba et à son gouvernement, de Gaulle eut encore à museler les populations gabonaises largement favorables à l’unité franco-africaine égalitaire et fraternelle. En particulier, justement, du côté de Libreville, à l’époque vieille ville franco-gabonaise largement métisse. Pour déposséder les Gabonais du droit à l’autodétermination, de Gaulle fit donc voter à Paris la Loi 60-525 (mai-juin 1960, au prix d’une quadruple violation de la Constitution, qui fit d’ailleurs pas mal de vagues).

Tout cela, Nicolas Sarkozy le sait très bien, ou devrait le savoir. Dans ces conditions, comment peut-il invoquer la « liberté » et le « choix » des Gabonais, sinon en espérant flatter un auditoire théoriquement complice et, surtout, tenu au silence depuis un demi-siècle ? Au reste, probablement gênée par l’ampleur de l’imposture, la salle a très timidement applaudi…

Omar Bongo, dont Nicolas Sarkozy se flatte d’être allé honorer la tombe à Franceville, avait ordonné la publication, dans les années 1980, d’un gros ouvrage consacré à l’Histoire de son pays : le Mémorial du Gabon. L’« Affaire gabonaise », la départementalisation refusée y était sèchement relatée. L’ouvrage rappelait le soutien populaire dont bénéficiait le projet de départementalisation porté par Léon Mba. C’est peu dire qu’en entendant Nicolas Sarkozy gloser sur la « liberté » et le « choix » des Gabonais en 1960, Omar Bongo et Léon Mba ont dû se retourner dans leur tombe, en même temps que tous les anciens qui jadis se rêvaient Français, ou Franco-Africains... Mais après tout, au diable le respect des ancêtres, pourtant « sacré » en Afrique selon Nicolas Sarkozy.

Vous avez dit « cynisme », encore et toujours ?

D’évidence, cet outrage à la mémoire des morts place sous de bien funestes auspices le projet soi-disant « gagnant-gagnant » que Sarkozy entend substituer, avec l’aide de son « ami » Bongo, à la dite "Françafrique". Les « indépendances » assorties de la « coopération », rappelons-le, étaient également censées être, au beau temps de papa de Gaulle, une opération « gagnant-gagnant ». On sait ce que cela a donné, et le rôle que tint le mensonge – majuscule – dans cette sinistre et criminelle affaire…

Aucune fraternité réelle entre la France et ses anciens territoires et populations d’Afrique ne pourra être sainement reconstruite sur d’autres bases que l’honnêteté face au passé et à l’Histoire. Il est bien triste que même la gauche et l’extrême-gauche, en France, soient incapables de le rappeler à Nicolas Sarkozy. Tout simplement parce qu’elles sont l’une et l’autre, comme lui, intimement liées au système de la Ve République blanciste agonisante.

Face à pareil scandale et à la paralysie du système, les grands médias ne peuvent-ils donc rien faire, rien dire ? Et les Africains ne devraient-ils pas réclamer à cor et à cri la vérité, par fidélité aux ancêtres et au Grand Esprit Nkoué Mbali ?

Puissent ces quelques réflexions ne pas tomber dans l’oreille de sourds…



Alexandre Gerbi




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4 sept. 2009

Troubles au Gabon : La vérité peut-elle encore attendre ?

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Troubles au Gabon :


La vérité peut-elle

encore attendre ?


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par
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Alexandre Gerbi
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Les événements inquiétants qui adviennent ces jours-ci au Gabon – avec en point d’orgue, pour le moment, l’incendie du consulat de France à Port-Gentil – méritent de rappeler quelques secrets de la Ve République blanciste…

De la sorte, on comprendra mieux, et en profondeur, ce qui se joue actuellement du côté de Libreville…

Largage gaullien de Nègres

En 1960, le général de Gaulle largua les anciennes colonies de l’Afrique dite française, au motif que les Français sont des Blancs et les Africains des « Nègres » ou des « Bougnoules ». Selon ses propres mots. Les uns et les autres étant évidemment, selon lui, incompatibles.

De fait, l’octroi de l’égalité politique aurait conduit au métissage de la France, et entravé, par-dessus le marché, l’exploitation colonialiste. L’égalité politique ayant ceci de détestable qu’elle implique l’égalité sociale…

A l’époque, bien entendu, l’habile Général prétendit satisfaire le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Et tout le monde fit semblant d’y croire. Soviétiques et Américains en tête, relayés en France par les communistes et les libéraux, Sartre et Aron comme figures de proue.

Quant aux Africains, ils durent la boucler. Les élites, parce qu’elles restaient soumises à la toute-puissance de Paris – ceux qui prétendirent s’en affranchir le payèrent de leur pouvoir ou de leur vie. Du reste, on fit en sorte qu’elles y trouvent leur compte…

Le peuple, lui, fut simplement méprisé : au dernier moment, la Loi 60-525 (mai-juin 1960), au prix d’une quadruple violation de la Constitution, le priva du droit à l’autodétermination.

Ainsi le largage put avoir lieu dès le mois suivant, sans que les masses africaines puissent y opposer leurs suffrages…

1958 : la départementalisation refusée

Dans ce vaste scandale, le Gabon présentait un cas extrême.

En 1958, cherchant à tirer partie des événements (relire le discours de Mostaganem de Charles de Gaulle le 6 juin 1958) s’appuyant sur l’article 76 de la Constitution, le Conseil de gouvernement du Gabon, dont le président était Léon Mba, demanda que le territoire devienne un département français. Transgressant la Constitution, de Gaulle refusa vertement. Ainsi, deux ans plus tard, le Gabon prit « paisiblement le chemin de l’indépendance », selon l’expression du Général.

Dès cette époque, pourtant, l'avenir pétrolier du Gabon s'annonçait grassouillet. Mais sachant que l’indépendance – fictive – n’entraverait nullement l’exploitation du pétrole gabonais (entre autres ressources) et que, par ailleurs, la départementalisation risquait de montrer le mauvais exemple aux autres territoires africains qui auraient pu, dès lors, s’engouffrer dans la brèche et réclamer le même statut, l’Etat français imposa donc la sécession à Libreville...

Le règne de l’agent Bongo

Par la suite, le pétrole gabonais tint ses promesses. En 1967, succédant à Léon Mba, l’agent secret français Albert-Bernard Bongo devint donc président de la République.

Ainsi s’ouvrit un règne de 41 ans durant lequel Bongo, devenu Omar pour simplifier les choses à l’OPEP – organisation à laquelle le Gabon avait adhéré –, servit à la perfection les intérêts de l’Etat français. Notamment au plan pétrolier, conformément à sa mission initiale. En coulisse, le Gabon reçut le surnom de « colonie Elf ».

Dans le même temps, Bongo maqua le pays en arrosant une clientèle pléthorique à sa dévotion. Il neutralisa l’opposition politique selon la même méthode. En contrepartie, le peuple fut de plus en plus laissé pour compte, comme les infrastructures. A Paris, nul ne songea à lui en faire grief, puisque Omar arrosait aussi à l’extérieur, en particulier les partis politiques français…

Le cas Verschave

Au milieu des années 1990, en France, surgit un chevalier blanc : François-Xavier Verschave, qui disséqua dans plusieurs ouvrages retentissants les réseaux africains de l’Etat français (Foccart-Pasqua-Mitterrand), dont le Gabon était l’un des suprêmes sanctuaires.

Dans ses livres, étrangement, l’érudit Verschave ne mentionna jamais le versant politiquement incorrect de l’Histoire du Gabon. Jamais le chevalier blanc ne rappela que le Gabon avait souhaité devenir département français en 1958, et s’était vu envoyer paître…

C’est que, sous ses apparences d’iconoclaste et de boutefeu, M. Verschave sacrifiait à une doxa qui, d’une façon ou d’une autre, glorifiait en France et dans le reste du monde le divorce franco-africain…

Toujours est-il que ses travaux, remarquablement documentés et pertinents dans leur critique du néocolonialisme, firent florès, et frappèrent bien des esprits en Afrique subsaharienne, y compris au Gabon.

Le pays coupé en deux

Tout cela permet de comprendre deux choses de l’actuelle situation gabonaise.

D’une part, que le Gabon est aujourd’hui coupé en deux, entre partisans de Bongo et ennemis de Bongo. Hier Omar, aujourd’hui Ali, son fils, proclamé président le 3 septembre 2009.

D’autre part, que les Gabonais, objets comme les Français d’un lavage de cerveau orchestré tant par la Ve République gaullienne que par la gauche stalino-trotsko-verschavienne, sont voués à s’opposer à la France dans tous les cas de figure.

Si l’Etat français soutient Bongo, les Gabonais anti-Bongo dénonceront violemment la France néocolonialiste. En revanche, si l’Etat français soutient les ennemis de Bongo, les Gabonais pro-Bongo hurleront contre la France… néocolonialiste ! C’est tellement commode…

Gabon, France, Europe

Dans ce superbe piège, Sarkozy et le pauvre Kouchner, tous deux prisonniers des mensonges fondateurs de la Ve République blanciste, sont condamnés à affecter une subtile neutralité, c’est-à-dire à caresser tout le monde dans le sens du poil. En espérant que ça n’explose pas.

Et si ça explose, que faire ?, dira-t-on.

Que la France se taise enfin !, triompheront certains…

Et si tout simplement, dès maintenant, sans attendre le pire, Paris commençait par dire la vérité sur l’Histoire franco-africaine ? Et qu’à partir de là, adossée à l’Europe, la France, libérée des turpitudes gaullo-sartriennes, se décide à parler cartes sur table et, surtout, les yeux dans les yeux, avec le Gabon et ses populations meurtries.

Quitte à en tirer toutes les fraternelles conséquences…



Alexandre Gerbi




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16 juin 2009

Ode au grand homme

Article publié sur le site
Afrique Liberté en mai 2008
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Ode

au grand homme

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par
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Anne-Proserpine Diop
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Il y a un peu plus d’un an, à l'occasion du 50e anniversaire de la prise du pouvoir par le général de Gaulle en Mai-Juin 1958, Anne-Proserpine Diop publiait cette tribune décapante sur le site Afrique Liberté, aujourd'hui disparu. A l'approche du 50e anniversaire des indépendances d'Afrique subsaharienne (1960-2010), nous croyons utile de la republier. Attachez donc bien vos ceintures et... bonne lecture !




Merci à toi, Ô fondateur de la glorieuse Vème République et son seul grand président, merci d’avoir purifié la France, Ô grand alambic, toi sans qui nous aurions été horriblement précipités !

Certes, nous perdîmes dans l’affaire 95 % de notre territoire et la moitié de notre population, mais qu’importe ?

Certes, les « indigènes » devinrent souvent ensuite des pauvres parmi les pauvres et innombrables martyrs, les bourgeoisies-intelligentsias africaines et maghrébines pataugent dans le nationalisme, l’ethnicisme voire le racisme et l’antisémitisme, et cultivent à plaisir des sentiments anti-français dont elles tentent d’abreuver leurs peuples avec notre bénédiction, mais qu’importe ?

Certes, dans ce contexte de mensonge, de mépris et d’injures, les banlieusards de nos villes, « blacks » ou « beurs », sont complètement paumés et vomissent l’Etat français blanciste et retors, ainsi que la République, ses valeurs, la France et son peuple qu’ils confondent avec lui, mais qu’importe ?

Certes, tout cela réjouit nos concurrents qui n’en espéraient pas tant – la France non seulement dépossédée de la totalité de son Empire, mais encore confrontée aux conséquences catastrophiques du choix blanciste sur sa propre population ! – , mais qu’importe ?

L’essentiel c’est que nous te disions grand merci, Ô génie des Alpes en ce sens que tu planes très haut sur les sommets aristocratiques de la vision nationale et de la pensée.


Merci à toi, Ô esprit prodigieux et fulgurant, incarnation zélée du courage et du prestige, toi qui nous as légué l’Europe blanche et propre et riche plutôt que l’Afrique noire et grise, crasseuse et incapable !


Merci à toi, Ô Père Noël – que Dieu ne t’a-t-il fait éternel pour conduire les veaux à jamais ! – merci à toi, grâce à qui j’allume en l’an 2008 ma télé à 20 heures tous les jours pour admirer mon président blanc, mon Assemblée nationale blanche et mon Sénat blanc, mes maires blancs, mes partis politiques blancs, mes intellectuels blancs, mes écrivains et mes écrivaines blancs, ma France d’en-haut obèse et blanche, avec sa minimale écume métèque.

Merci à toi, Ô élixir de France, en ce sens que la France blanche éternelle s’incarna en toi comme Dieu en Jésus-Christ !

Merci à toi, Ô l’ami des peuples, d’avoir rendu nègres et ratons à la Liberté qui nous profite et les assassine !

Et merci à toi, Ô gardien de l’ordre harmonieux, merci encore d’avoir ranci dans la consommation opulente les sans-culottes françois de la sorte muselés !

Ô oui, infiniment merci à toi d’avoir guéri le peuple français de l’absurde lubie d’apporter au Monde entier Liberté, Egalité, Fraternité et Laïcité, ces marottes qui ne valent que pour lui, et encore, et merci aussi pour les Amerloques et pour Ben Laden : plus la France est réduite et modeste, plus le peuple français tourne le dos au monde, plus ceux-là sont prospères et puissants !


Enfin merci, merci mille fois à toi, Ô le bien nommé et le bien taillé, grand fils de Gaule, protège dans tes mains fermes et rugueuses les mânes de nos ancêtres blancs et blonds, toi qui deux fois sauvas la France en pourfendant le péril étranger ! A l’heure où mugissent les banlieusards basanés et enragés, désintégrés et intégristes, oranges mécaniques vivantes preuves de ta clairvoyance, il fallait s’en débarrasser, ces gens-là ne peuvent être la France, ces gens-là ne sauraient être la France, jamais deux sans trois, Ô premier d’entre les Gaulois, que le ciel nous tombe sur la tête, ressuscite et reviens encore une fois nous sauver !


Anne-Proserpine Diop




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5 mai 2008

Lettre de Gilbert Comte à Fernand Wibaux


Article publié
sur le site Afrique Liberté
le 4 mai 2008
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DOCUMENT INEDIT :
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Une lettre de Gilbert Comte à Fernand Wibaux


Journaliste au quotidien Le Monde de 1962 à 1983, écrivain, Gilbert Comte a derrière lui une grande carrière dans l’ombre politique : il été conseiller du président nigérien Diori Hamani, conseiller du Premier ministre Edith Cresson, membre du cabinet du ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement, membre de la Haute Autorité de l’Audiovisuel nommé sous la présidence de François Mitterrand.
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Gilbert Comte est aussi un des derniers africanistes. Homme de haut orgueil intellectuel, il fuit les positions convenues qui confèrent à bon compte l’honorabilité. Ses propos n’en ont que plus de prix. Ce qui est écrit là ne relève ni de la pause ni de la tactique, mais du point de vue sincère totalement dépourvu de fard. Une telle approche est rare pour qui sait les précautions de langages, les postures, les faux-semblants, les hypocrisies et surtout les profonds mépris qui affleurent dès qu’on parle d’Afrique aujourd’hui, et depuis longtemps déjà.
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A travers cette lettre inédite, écrite en 1997, dont il a bien voulu nous confier la publication, on découvre par l’œil de Gilbert Comte les dessous de la « Françafrique », tels qu’ils furent aussi constatés et déplorés, en France, dans les plus hautes sphères de l’Etat. Son destinataire, Fernand Wibaux, est l’un des hommes qui firent la politique africaine de la France jusque sous la présidence de Jacques Chirac. La force aveugle et absurde d’un système s’éploie dans sa sidérante pérennité, autour de la figure étrange de Jacques Foccart. Avec, finalement, cette question terrible et lancinante : pourquoi ?
Alexandre Gerbi


Gilbert Comte à Fernand Wibaux

Paris le 4 février 1997


Mon cher Wibaux,


Au rythme d’une rencontre occasionnelle – je n’ose dire accidentelle – tous les cinq ou six ans et aux âges où nous arrivons, nous revoir encore me semble bien improbable. Personnellement, je m’en désole. Depuis nos premières conversations à Fort Lamy, en 1970, j’ai toujours apprécié la vôtre. Vous parlez des choses de ce monde, singulièrement de celles de l’Afrique, en homme de bon sens, instruit par l’expérience. A Beyrouth, vous avez vu le feu de près et affronté le pire avec un courage impavide. Toutes ces qualités vous rendent intéressant et sympathique. Mais je n’y puis rien si, à vos yeux, j’en présente sans doute beaucoup moins, à en juger par votre peu d’empressement à me rappeler au téléphone quand je laisse un message à votre secrétaire ou chez vous. Ma dernière tentative remonte à 1993 ou 1994 et me suis fort bien porté de son médiocre résultat. Il faut prendre la vie comme elle marche, quand rien n’oblige à presser le pas. Et dans ce cas précis, rien ne m’aiguillonnait. J’aurais été heureux d’avoir de vos nouvelles, de connaître votre opinion sur les événements. Rien de plus.
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Avec bonne grâce, la nature m’a pourvu des moyens de vivre à l’aise dans ma bibliothèque sans aucun besoin de représentation sociale. J’ai donc déploré votre mutisme, mais sans en tomber malade. Il existe de plus grandes misères. Par exemple, celles de l’Afrique.
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Ses désordres actuels épouvantent. Pourquoi ne pas vous en dire quelques mots, puisqu’en raison de vos responsabilités officielles et professionnelles, découvrir et appliquer des remèdes vous incombe directement ? Vous le savez sans doute, je ne figurais pas en 1960 parmi les chantres éperdus de la décolonisation. Dans la ligne des fonctionnaires qualifiés d’« indigénophiles » avant 1939, il me semblait d’abord indispensable d’établir une égalité de droit réelle entre blancs et noirs. A ce titre, la loi cadre de 1956 comblait mes vœux. Je souhaitais qu’elle modernise les territoires et leurs populations pendant une vingtaine d’années. La décision gaullienne, d’octroyer au nom du nationalisme, l’indépendance à des pays sans nation, me parut bien aléatoire, c’est le moins qu’on puisse dire.
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Sous l’effet de la guerre d’Algérie, il existait curieusement à cette époque une bonne volonté générale. Pour ne pas revivre au sud du Sahara les drames du Maghreb, nous étions tous prêts à aider l’émergence de nouvelles républiques, afin qu’elles échappassent à la guerre civile ou à la misère. Dans leur intérêt bien compris et le nôtre, nous souhaitions aussi les arracher aux tentations de style guinéen, c’est-à-dire à la dictature et à de stupides et coûteuses improvisations.
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Comme le ciel m’a pourvu de convictions communicatives, je me dépensais beaucoup par la parole, par la plume, pour soutenir et expliquer cette politique. Plusieurs présidents voulurent bien m’entendre, m’écouter, à commencer par Houphouët-Boigny.
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Mes idées trouvaient aussi un excellent accueil au Ministère de la Coopération. Au fond, je donnais un contenu doctrinal à une politique officielle d’un pragmatisme généralement dépourvu d’ambitions intellectuelles. Quelques-uns des gens au pouvoir aimaient me voir soutenir ou défendre des actes qu’ils jugeaient nécessaires, mais ne se souciaient pas d’expliquer. La décision et le débat ne font pas toujours bon ménage. En ce temps-là, certains responsables appréciaient encore l’argumentation. Pour prendre de l’altitude, ils ne confiaient pas, comme aujourd’hui, leurs intérêts à des publicitaires, conseillers en communication, marchands de rêves et autres courants d’air.
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Quand Jacques Foccart prit ses fonctions, le chef du service de presse de l’Elysée, Jean Chauveau, me conseilla de le voir et m’obtint immédiatement un rendez-vous. Cette première rencontre, fort décevante, avec le nouveau maître des affaires africaines, détermine très largement ma lettre d’aujourd’hui. A vingt-huit ans, je n’étais plus tout-à-fait un novice, et commençais à savoir comment m’y prendre pour parler aux officiels. En cet automne 1959, de Gaulle se préparait à soutenir « ceux du Mali » contre les quatre Etats du Conseil de l’Entente. A tort ou à raison, je soutenais les amis d’Houphouët. Mon propos ne devait pas manquer de flamme. Il en existe toujours dans les vraies convictions. Mon interlocuteur m’observait d’un œil rond, poissonneux, globuleux, soupçonneux. Il répondait par monosyllabes à des questions précises, remuait de temps à autre un dossier. Ce fut notre plus longue conversation. Par la suite, je le croisais de loin en loin dans un cocktail. Il me tendait une main molle, un vague sourire aux lèvres, mais ne m’invita jamais à un seul déjeuner de presse, comme si je figurais parmi ces journalistes douteux qu’il vaut mieux ne pas fréquenter. En 1962, cependant, il donna l’aide convenable aux nombreux amis, émus par mon internement administratif pour mon appartenance à l’OAS, non démontrée, ni démontrable, puisqu’elle n’existait pas. Les responsabilités éminentes qu’il exerçait dans la lutte contre les activistes lui donnaient d’ailleurs les moyens de savoir à quoi s’en tenir sur ma prétendue culpabilité. A ma libération, je le remerciai aussitôt par une visite. L’occasion était bonne pour établir enfin quelques rapports personnels. Cette fois encore, le courant ne passa pas. J’avais sans doute le tort d’avoir des opinions sur trop de choses, de fonder mes jugements sur un examen le plus possible équitable entre des faits contradictoires et des opinions opposées. On me disait et on me savait « de droite ». J’acceptais bien volontiers ce terme très pesant. Malgré son poids, il m’affranchissait des conformismes intellectuels de l’époque et me donnait beaucoup de liberté. J’en profite encore.
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Je ne me reporte pas ainsi en arrière par plaisir d’égrainer mes souvenirs, mais parce qu’ils se rattachent à bien des choses, à commencer par les impasses de l’Afrique, trente-cinq ans après.
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Comme certains hommes, Jacques Foccart pourrait s’envelopper de silences, de distances, parce qu’il n’a pas le don ou le goût des confidences. Chacun sa nature. En définitive, seul compte le résultat de l’action. Non la façon de la taire ou de la mettre en valeur. Les siennes et celles qu’il patronne encore furent-elles conformes à nos intérêts nationaux ? En d’autres termes, le maintien des positions françaises dans nos anciennes colonies résulta-t-il de sa clairvoyance ou de l’incommensurable bonne volonté des dirigeants locaux, conscients de leurs faiblesses et, par conséquent, désireux dès l’origine de maintenir d’excellents rapports avec nous ?
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Une réponse globale exigerait un examen circonstancié au cas par cas. Il suffit de regarder les choses comme elles se passèrent, pays par pays, pour aboutir à des conclusions éloignées des thèses officielles et des légendes officieuses. Auprès de ses amis comme de ses adversaires, Jacques Foccart passe pour un homme au flair redoutable, sans pareil dans l’art ténébreux de maîtriser les gens et les événements. Pour les seconds, constatons qu’il s’y adapta souvent plus qu’il n’y changea quelque chose, même quand l’adaptation conduisait la France à se soumettre au pire ou à l’absurde. En 1963, nous avons ainsi accepté en République Centrafricaine le remplacement de David Dacko par Bokassa, au terme d’un coup d’Etat, suivi de meurtres et de viols. En 1964, nous avons laissé l’équipe de Massemba-Débat introduire les Russes à Brazzaville. Ils n’en ont disparu qu’avec l’effondrement de l’URSS, et certes pas à cause de nous. En 1968, au Mali, les successeurs de Modibo Keita se cramponnèrent pendant des années à un système économique désastreux sans réactions sérieuses de notre part. En 1970, nous avons soutenu, contre toute raison, la sécession biafraise, sans aucun profit pour nous, malgré, localement, des pertes effroyables en vies humaines. Qu’on ne m’explique pas cette passivité par un respect scrupuleux du droit des gouvernements africains à choisir leur politique. Bokassa n’était certes pas un « gouvernement » comme les autres. En 1969, Jacques Foccart n’en organisa pas moins pour lui, une visite officielle en France. Il incomba même au général de Gaulle le triste sort de recevoir en lui le dernier chef d’Etat qu’il accueillit comme Président de la République avant sa démission.
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Pour les Africains, cependant, la politique n’empruntait pas toujours des voies aussi aimables. Lorsqu’en 1974, Diori Hamani tenta d’obtenir une juste rémunération pour l’uranium du Niger, un putsch le chassa promptement du pouvoir, avec en prime l’assassinat de son épouse. Ensuite, il passa en prison dix ans de sa vie, jusqu’à ce qu’en 1984, je m’en aille convaincre Kountché de le libérer avec l’accord de Guy Penne et l’assistance, à Niamey, de notre ambassadeur, Maurice Courage. Je suis donc bien placé pour savoir qu’il ne s’agissait pas d’un exploit hors de portée d’un homme normal. Il fallait seulement du cœur et de l’application. Vous-même vous souvenez sans doute comment après mon passage au Tchad, en 1970, je m’y suis pris pour rendre invraisemblables toutes les sornettes alors à la mode sur le FROLINAT et son fameux Abba Siddick. Maintenir Bokassa au pouvoir et laisser Diori Hamani en prison résume à mes yeux beaucoup de la politique africaine de la France en ces années funestes. Vous comprendrez qu’elle ne me pénètre pas d’une grande admiration.
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J’entends bien qu’en trente-sept ans, Jacques Foccart n’a pas seulement commis des erreurs là où il passait. Sans doute a-t-il bien assuré la succession de Léon M’Ba. En 1964, j’avais d’ailleurs été l’un des rares journalistes français à soutenir notre intervention militaire à Libreville. Je n’ai aujourd’hui aucune information particulière sur les événements de Bangui. Mais, à s’en tenir aux explications officielles, il n’en demeure pas moins navrant qu’à trente-six ans des indépendances, nous en soyons toujours à tirer des coups de fusil quelque part avec, dans ce cas-là, l’utilisation d’hélicoptères et de blindés.
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Aux abords de Sarajevo, voici quelques années, quand les Serbes assassinèrent, sous leurs yeux, je ne sais plus quel homme politique bosniaque important dont nous garantissions la sécurité, nos soldats se montrèrent beaucoup moins braves. Sans doute parce qu’ils avaient devant eux des adversaires autrement redoutables.
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Vous vous en doutez, je crois connaître suffisamment bien le monde noir pour m’illusionner sur les vertus de la démocratie, selon Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau, des Tropiques à l’équateur, et même un peu au Sud et au Nord. Sans doute n’existe-t-il même pas de peuple centrafricain au sens moderne du terme. Seulement des tribus éparses, opposées par des haines séculaires. Qu’en trente-six ans, nous n’ayons pas été capables de former les deux ou trois-cents personnes capables de constituer une élite digne de ce nom ne m’en semble pas moins abominable. A défaut d’accélérer la formation d’une conscience historique, parmi des peuples encore très rudimentaires, selon nos lois, nous pouvions tout du moins, dans ce cas, pourvoir à leur essor. Tous ne peuvent sans doute pas pratiquer ce qu’on appelle la démocratie avec ses bluffs, trucages et subterfuges, mais tous ont droit au respect. Celui-ci impliquait quelques aménagements dans vos méthodes.
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A l’époque où je découvrais la politique africaine, nos Administrations parisiennes préparaient l’avenir avec tout un personnel sorti de l’Ecole de la France d’Outre-mer. Ces gens-là m’émerveillaient par leurs connaissances. Ils se caractérisaient aussi par une vitalité exceptionnelle, communicative et par une bienveillance inépuisable. J’en trouvais toujours deux ou trois pour expliquer dans le détail le fonctionnement des choses. A la retraite déjà, Robert Delavignette se mêlait à nous, donnait son avis, avançait des hypothèses, des remarques, en imposait à tous par une majesté seigneuriale. Fort célèbre, il ne semblait pas craindre, comme M. Foccart, mes questions ou ma compagnie. Les hommes de grande valeur transmettent volontiers leur savoir. Ils ne se retranchent pas dans une distance familière, de nos jours, à tant de solennelles nullités. Je n’ai certes jamais cru à la politique fondée sur le bavardage. Le sérieux exige de la discrétion. Mais les responsables de l’époque, je pense à Jean Foyer, Raymond Triboulet plus tard, ne manquaient ni de l’un ni de l’autre. En gens normaux, ils distinguaient le secret de la cachotterie.
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Associé à une morgue récente dans l’Administration, l’autre système a produit de curieux personnages. Un matin des années 70, je vous rendais visite dans votre bureau de Directeur de Cabinet du Ministre de la Coopération, Lipkowski peut-être – et vous arriviez, avec une drôle de tête de la rue de Babylone toute proche : « Delavignette vient de mourir, m’avez-vous dit, je suis allé m’incliner sur son cercueil ». Je vous demandai aussitôt si le Ministre faisait déposer une gerbe. Personne n’y songeait. Vous en avez donc chargé l’un de vos collaborateurs : « Noailles, il faudrait déposer des fleurs chez Delavignette ». « Qui est-ce ? » demanda le sémillant aristocrate. Trois jours plus tard, je racontais la scène à mon ami Pierre Fanguinoveny, l’un de ces Africains admirables produits par la colonisation. Il hocha tristement la tête et murmura : « Petit con ! »
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Quand Foccart disparaîtra, son nom entouré d’une réputation propre à frapper les naïfs subsistera peut-être mieux, malgré l’ignorance des jeunes fonctionnaires. Mais quelle idée auront-ils de son œuvre ? Quel poids pèse-t-elle dès à présent ? Le bilan peut s’imposer d’un jour à l’autre. Avec le sien, celui de M. Dupuch et le vôtre, l’âge des trois hommes responsables de notre politique au sud du Sahara, totalise deux cent dix-neuf années. Sans aucune muflerie, croyez-moi, cette évaluation relève aussi de la politique. Vous n’avez en outre autour de vous aucune équipe de gens jeunes, compétents. En trente-sept ans de responsabilités, Jacques Foccart n’a formé personne. Il ne laissera aucun successeur, aucun disciple digne de ce nom. Peut-être convient-il de s’en féliciter ! Mais aussi, quel involontaire aveu d’insuffisance.
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Avec la meilleure volonté du monde, je me demande comment vous pouvez bien vous y prendre pour connaître, mesurer en profondeur les mouvements du continent noir. Ses ambassadeurs se pressent, paraît-il, dans vos antichambres. En dehors de faveurs personnelles, je me demande bien ce qu’ils peuvent venir y chercher. Je me demande aussi quels conseils incomparables ils reçoivent pendant leurs visites. Votre recours à Mobutu dans la crise actuelle du Zaïre démontre bien les limites de vos choix. Vous n’aviez personne d’autre, objecterez-vous peut-être. Connaissez-vous suffisamment bien les générations nouvelles du pays pour pouvoir en jurer ? N’êtes-vous pas, depuis longtemps, séparé d’elles par des multitudes épaisses de quémandeurs, de flagorneurs, de courtisans ? Si un homme de talent se dresse un jour dans quelques banlieues ou forêt zaïroise, vous apprendrez son existence avec six mois de retard par les journaux américains.
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A l’inverse des grands coloniaux, Jacques Foccart et son système n’ont strictement formé personne : pas de disciple, pas d’héritier pour recueillir au moins l’élémentaire savoir qu’apporte l’existence. Parmi les hommes d’entre quarante et soixante ans nécessaires, indispensables même pour concevoir une politique adaptée aux forces nouvelles en mouvement de Nouakchott à Kinshasa, qui peut se réclamer de son enseignement, de ses leçons ? Et encore, des quadra-sexagénaires forment une génération familiarisée depuis déjà longtemps avec les affaires. Brazza avait vingt-trois ans lorsqu’il reçut les crédits, les moyens matériels utiles à sa première mission gabonaise. Marchand en avait trente-six quand il marcha sur Fachoda. A ces noms, j’entends déjà les gros rires du Cabinet présidentiel. Pourquoi pas le marquis de Montcalm, le Chevalier Bayard pendant que j’y suis ! Qu’importent ces antiquailles à des gaillards sains de corps et d’esprit, munis du téléphone pour correspondre avec Patassé ou quelques autres funambules irremplaçables ?
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J’assure qu’il faut mal me connaître pour attribuer ces constatations à un âcre goût des railleries. Elles obéissent non au plaisir de me moquer, mais à une profonde tristesse. Patriote banal, je souffre de voir mon pays en de si profondes ornières. Même plus des chemins de traverse ! Je ne suis pas assez naïf pour confondre la politique avec une avenue ensoleillée sous les fleurs. Plus prosaïquement, je crois aux vertus du travail, de l’application, du courage, de la conscience. Elles ont leur place dans cette activité-là. Quand elles ne l’occupent pas, nous allons vers l’amateurisme, l’arrivisme, l’improvisation, la prétention et, pour finir, l’échec, l’humiliation.
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Lors de la dernière de ces rencontres fortuites qu’il nous arrive d’avoir, vous avez dit en m’entendant, sans qu’il me soit possible de savoir s’il s’agissait d’une remarque amicale ou d’un propos excédé : « Je reconnaîtrais votre voix entre mille, à l’intonation du sarcasme ! ». Grand compliment, peut-être à votre insu, dans une époque où tant de gens se confondent, tellement ils n’ont plus rien à dire de personnel. Dans ce monde étouffant, essayons quand même de ne pas nous laisser convertir en cadavres. Le ciel m’a doté d’une curieuse aptitude : celle de parler en toute franchise, d’appeler un chat un chat, même devant les puissants de ce monde. Croiser Jacques Foccart dans un salon ne m’inflige nulle tremblote, ni n’éveille en moi beaucoup d’intérêt. Pour tout avouer, je le trouve terne, immobile, et bloqué devant le monde. Notre époque aime surtout les craintifs. Mais enfin, on ne se refait pas. Je garde donc aujourd’hui assez de bonne humeur pour souhaiter à vous et aux vôtres la meilleure année possible. Et si, comme l’hypothèse me semble très réalisable, nous ne nous revoyions jamais, du moins cette lettre éveillera peut-être en vous quelques besoins de réfléchir sur le bilan de vos œuvres. Il faut vous dépêcher. Le temps presse. Et bonjour.

Gilbert Comte

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7 avr. 2008

Chute d’un colonel à Anjouan



Chute d’un colonel à Anjouan :

Et après,

M. Sarkozy ?
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par
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Anne-Proserpine Diop


Morte ou pas morte la « Françafrique » ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que M. Sarkozy s’est souvent montré brouillon sur le sujet. Question-Quizz de la semaine : à Anjouan, le président de la République française joue-t-il les hérauts de la démocratie, les parrains néo-gaulliens, ou les apprentis sorciers ?


Par un joli matin d’automne dans l’hémisphère sud, le 25 mars dernier, à soixante kilomètres des côtes mahoraises de la France, porté par une coalition internationale, un débarquement militaire a eu lieu. Nos aimables confrères des médias hexagonaux ont couvert l’événement avec une extrême discrétion, préférant concentrer les débats sur l’agitation au Tibet, la flamme olympique et ses pérégrinations militantes, mai 68 et les chiens écrasés. Les Comores, c’était pourtant de l’or en barre pour un grand reporter… La bande-annonce mettait l’eau à la bouche.

Ambiance Apocalypse Now, lumière rouge, hélicos ukrainiens sur fond de soleil levant, treillis, casquettes, fusils automatiques : une équipée digne d’un roman d’espionnage des années 50. Sur la photo avec lunettes noires, Bush, Ahmadinejad, Kadhafi et Sarkozy, incarnations splendides des Etats-Unis, de l’Iran, de la Libye et de la France. Les quatre compères autour d’une table, sur la table une carte, sur la carte l’immensité bleue de la mer, au milieu un minuscule point triangulaire : Anjouan… contre le reste du monde ! Nom de code : « Démocratie aux Comores ».

Plus prosaïquement, le colonel Bacar, président contesté d’Anjouan, a été soufflé comme un veau de lait par une explosion atomique. Grande victoire du Droit.

Epilogue. A Mayotte, au cours d’émeutes, certains Comoriens très expansifs, furieux que la France prît en charge le tyranneau en fuite, molestèrent des passants innocents. Qu’aurait voulu la foule ? Qu’on lui livrât Mohamed Bacar afin qu’elle l’étouffât avec ses tripes ?

Nous ne flétrirons pas outre mesure l’humanisme sarkozien qui s’est illustré dans cet asile politique. Le sang n’efface pas le sang. Que la justice mène une enquête impartiale, et tranche le cas Bacar sans faiblesse. Vous doutez ? Nous aussi. Mais nous attendons surtout de voir la suite. Car c’est le plus important.



Comme disaient Démosthène et Plutarque, il faut toujours remettre les choses dans leur contexte et à leur juste échelle. Vincent Kraft et Alexandre Gerbi l’ont utilement rappelé la semaine dernière dans nos colonnes : avec ce débarquement, Anjouan sort d’une période de dix ans de quasi-indépendance.

L’indépendance avait été proclamée, le 14 juillet 1997, dans un climat présentant de singulières analogies avec celui qui a préparé la chute du colonel Bacar – fonctionnaires impayés, pénuries en tous genres, absence de perspectives pour la jeunesse, mécontentement populaire contre le gouvernement, misère, abus de pouvoir multipliés, violence d’Etat.

A l’époque, les Anjouanais révoltés ne s’étaient pas contentés de faire sécession de la République islamique des Comores. Ils avaient aussi, simultanément, proclamé leur rattachement à la France, dans une ambiance de révolution. Un vrai 1789 en miniature, survenu comme il se doit un 14 juillet….

La France ? Elle n’avait rien voulu savoir. A Paris, on craignait trop de devoir réintégrer, après Anjouan et déjà la petite Mohéli, bientôt Grande-Comore elle-même, et donner de la sorte de dangereuses idées à l’Afrique continentale. Selon une réaction en chaîne incompréhensible vue de métropole, mais pas si étonnante pour qui connaît bien l’Histoire et les secrets de l’âme africaine, l’Afrique profonde, sa mémoire d’éléphant, ses grands rêves avortés, et son fol amour pour la France.

Pendant l’été 1997 à Paris, fidèle aux principes inviolables de la « Françafrique », depuis quelque plage ou quelque terrasse convenablement éventées, le gouvernement chiraco-socialiste répondit « Niet » aux Anjouanais rattachistes. Ce fut simple, et par la suite un peu meurtrier, à cause du choléra. Las ! A l’époque, le débarquement armé dépêché par Moroni avec l’aval du Quai d’Orsay échoua, et Anjouan resta quasi-indépendante de Grande-Comore… La réponse consista en un embargo qui, nonobstant les ravages du choléra qu’il secréta, n’atteignit pas son but, puisque Anjouan demeura « libre ».

De cette époque à nos jours, la malédiction put reprendre ses droits. La tyrannie, qui avait poussé le peuple anjouanais à en appeler à la France, descendit cette fois dans le corps d’un certain Mohamed Bacar. Progressivement, la prévarication, les trafics, les détournements, l’arbitraire, la terreur armée et barbouzarde s’abattirent à nouveau sur Anjouan, qui continua longtemps à célébrer, année après année, le 14 juillet, anniversaire de son indépendance, malgré le refus de la France de la réintégrer… La révolution anjouanaise, qui avait réclamé l’avènement de la République vertueuse et généreuse, fut progressivement assassinée avec la complicité de celle-là même qui devait l’en délivrer, et s’abîma dans une nouvelle dictature ubuesque sous le règne d’un colonel francophile.



La semaine dernière, le 25 mars 2008, cette même France, qui ne sait plus quoi faire à Mayotte surpeuplée où déferlent jour après jour, mois après mois, années après années, décennies après décennies, des flots continus de Comoriens et en particulier d’Anjouanais fuyant la misère et le désespoir, cette même France a parrainé un nouveau débarquement armé à Anjouan, bénéficiant cette fois, contrairement à 1997, du renfort d’un important contingent tanzanien, à la grande sérénité de Moroni, et la grande inquiétude de Moutsamoudou.

Dans cette situation, que compte faire Nicolas Sarkozy ? Imposer à Anjouan un retour dans le giron de la République islamique des Comores devenue Union Comorienne, dont le peuple anjouanais pourrait bien ne pas vouloir ? Qu’en penseront ses alliés subsahariens dans cette affaire, tous là pour conjurer les sécessions qui couvent ou brûlent chez eux : Zanzibar pour la Tanzanie, Casamance pour le Sénégal, Darfour pour le Soudan… Quant à l’Afrique du Sud, le géant diplomatique de l’Afrique subsaharienne traditionnellement très puissant dans la région, qui plaida jusqu’au bout une autre méthode et une autre issue, la pression diplomatique et les négociations, M. Sarkozy a préféré lui tourner le dos et opter pour la force, flanqué de bien étranges acolytes…

Dans cette confusion des alliances et des genres, sur fond de tabou gaullien dont la Ve République est pétrie – le vieux catéchisme top secret du blancisme, entre « blanchitude » et « catholocité » –, le président de la République osera-t-il jouer la carte de la démocratie à Anjouan et aux Comores, pays nègres et musulmans ?

Prenant acte de la Révolution anjouanaise de 1997, l’homme de la « Rupture » saura-t-il convaincre Moroni, l’ONU et ses multiples alliés de laisser enfin la parole au peuple d’Anjouan et de Mohéli, dans le cadre d’élections vraiment libres et démocratiques, afin que les populations de ces deux îles choisissent librement leur statut ?

Enfin, quel que soit le verdict des urnes, celui-ci sera-t-il vraiment respecté par la communauté internationale ? Comment réagira la France si Anjouan et Mohéli souhaitent redevenir des territoires de plein droit de la République française ?

La discrète opération « Démocratie aux Comores » s’annonce par bien des aspects, notamment le black-out médiatique qui l’a accompagné, comme une nouvelle imposture aux dépens des peuples anjouanais et mohélien, comorien et français.

Pourrait-elle cacher, en embuscade, l’aube d’une « Rupture » digne de ce nom ?


Anne-Proserpine Diop


Article d'Anne-Proserpine Diop publié sur le site Afrique Liberté le 5 avril 2008

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25 mars 2008

Débarquement militaire à Anjouan

Article de Vincent Kraft
publié sur le site Afrique Liberté
le 26 mars 2008
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Eclairage

Débarquement militaire à Anjouan
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ou
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Le stade suprême
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de la «Françafrique»


Ce matin, mardi 25 mars 2008, sur l’île comorienne d’Anjouan, un débarquement armé a commencé. Objectif officiel : renverser le colonel Mohamed Bacar, chef de l’île autonome depuis 2002, accusé notamment, bien qu’il s’en défende, d’avoir truqué les élections en juin 2007 pour se maintenir au pouvoir. Si le trucage des élections était avéré, un tel crime serait insupportable, on s’en doute, sur un continent où la démocratie est la règle, scrupuleusement respectée par tous…
Logiquement baptisée « Démocratie aux Comores », cette opération militaire, encore en cours à l’heure qu’il est, présente une particularité : elle est soutenue et orchestrée par un attelage hétéroclite réunissant, outre la France de M. Sarkozy et l’Union Africaine, l’Iran de M. Ahmadinejad, la Libye du colonel Kadhafi, les Etats-Unis de M. Bush. Autant de pays très en pointe en matière de démocratie et de droits de l’homme…


* * *

Etrangement, si la presse écrite française a ouvert ses colonnes à cette nouvelle crise comorienne, les médias de masse, télévisions et radios, n’en ont que peu parlé, et le plus souvent pas parlé du tout.
Il est vrai que sur le chapitre anjouanais, nos aimables confrères de la presse française font preuve, de longue date, d’une conception très particulière de l’éthique journalistique, qui les conduit régulièrement à jouer la carte du black-out, ou à procéder à une présentation pour le moins partielle des faits.
Une méthode qui permet, en réalité, de ménager les intérêts de la "Françafrique", et de servir son petit catéchisme fondamental. A savoir : il faut à tout prix préserver les acquis de la prétendue décolonisation, c’est-à-dire notamment la « blanchitude » de la France (car cette brûlante question est bel et bien, comme on va le voir, au cœur de l’affaire anjouanaise…), et empêcher tout mouvement qui risquerait de remettre en cause les conditions sous lesquelles le néocolonialisme est possible.
Cette fois-ci et comme d’habitude, l’intoxication médiatique française bat son plein, et permet de justifier l’injustifiable. L’Afrique du Sud de M. Thabo Mbeki a eu beau prôner le dialogue avec le colonel Bacar et tout tenter pour différer cette opération, la "Françafrique" et ses alliés de circonstance se sont mis d’accord pour employer la force. Les Anjouanais ne s’en étonneront pas outre mesure, puisqu’ils ont déjà eu l’occasion d’en faire l’expérience, il y a presque dix ans tout juste, en 1997, dans des circonstances étonnantes...
Afrique Liberté a demandé à Alexandre Gerbi l’autorisation de publier un extrait de son ouvrage Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine (Ed. L’Harmattan, 2006), où il aborde ce qu’il appelle « la révolution anjouanaise de 1997 ». Un épisode systématiquement passé sous silence par nos confrères et par les autorités françaises, qui permettra à nos lecteurs de prendre la pleine mesure de ce qui, au-delà de la restauration de la démocratie et des droits de l’homme, se joue aujourd’hui à Anjouan.

Vincent Kraft




La Révolution anjouanaise de 1997
Extrait de Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine
(Ed. L’Harmattan, 2006)


L’Afrique apporte toujours
quelque chose de nouveau.

Rabelais[1]



Le destin de la « Révolution » anjouanaise reflète les positions encore actuelles des autorités françaises – qu’elles soient de droite ou qu’elles soient de gauche – unanimement acquises au catéchisme de la Vème République gaullienne[2].


* * *

Anjouan est l’une des quatre îles qui composent le petit archipel des Comores, non loin de Madagascar, tout près du canal du Mozambique. Outre Anjouan, les Comores comprennent trois autres îles : Grande Comore, Mayotte et Mohéli.

En 1974, répondant à diverses revendications indépendantistes, la France de Valéry Giscard d’Estaing décida d’interroger l’ensemble comorien. Un problème se posa : les résultats du référendum d’autodétermination devraient-ils être considérés en bloc, ou bien île par île ? La question était cruciale, car si le « Oui » à l’indépendance l’emporta finalement très largement avec 96 % des voix à Grande Comore, Anjouan et Mohéli, en revanche le « Non » l’emporta à Mayotte, avec 64 % des suffrages exprimés.

On le voit, procéder à un décompte « en bloc » conduisait à accorder l’indépendance aux quatre îles. En revanche, procéder à un décompte « île par île » conduisait à n’accorder l’indépendance qu’à trois des quatre îles, et par conséquent à maintenir Mayotte dans la République française. Un vrai casse-tête démocratique…

Dans l’affaire, les tenants de l’indépendantisme, comoriens ou français, réclamaient bien sûr que les résultats soient pris « en bloc », et contestaient le décompte « île par île », arguant qu'un tel décompte était contraire aux principes les plus élémentaires du droit international, qui affirme l’intangibilité des frontières et l’indivisibilité des entités territoriales. En face, les partisans du maintien dans la République, comoriens ou français, exigeaient bien entendu que le référendum soit considéré « île par île », dénonçant qu'on puisse imposer l'indépendance à une île (et une population) l'ayant refusée par référendum.

Après moult débats au Parlement français et dans la presse, après moult pressions de toutes sortes et en tous sens dans les coulisses du pouvoir, il fut finalement décidé que les résultats du référendum seraient considérés « île par île ». Ce choix provoqua l’ire des indépendantistes, et la joie de leurs adversaires…

Suite au référendum de décembre 1974, en janvier 1975, Grande Comore, Anjouan et Mohéli proclamèrent leur indépendance (unilatéralement, précipitant « légèrement » le calendrier prévu, la France ne s’en offusqua pas) et formèrent la République islamique des Comores, tandis que Mayotte resta française.


Immédiatement, la République islamique des Comores exigea la rétrocession de Mayotte, au nom du résultat « en bloc » du référendum. Les autorités françaises promirent que d’autres référendums d’autodétermination sur l’indépendance seraient à nouveau organisés à Mayotte.

C’est une des caractéristiques intéressantes (et assez mystérieuse d’un point de vue démocratique) du processus de décolonisation : lorsqu’un territoire accède à l’indépendance par voie de référendum, il ne lui est ensuite jamais proposé de revenir en arrière. En revanche, la volonté inverse, le maintien dans la République (ou dans la France), fait toujours l’objet de nouvelles consultations, et donc de nouvelles remises en cause. Etrange sens unique de l’Histoire, bien difficile à justifier. D’autant que, comme on va le voir, il arrive que la question se pose aussi en ces termes, justement…


* * *

L’indépendance se révéla rapidement décevante pour les Comoriens. Cédant aux tentations dictatoriales, le pouvoir du président Abdallah[3] s’enfonça jour après jour dans le clientélisme et la corruption, avec la complicité armée de Bob Denard, mercenaire français considéré comme le vrai maître du pays, et dont les réseaux couraient de Paris à Johannesburg.

Au spectacle de l’instabilité croissante qui, sur fond de paupérisation accélérée, gagnait ses voisines, Mayotte n’eut plus qu’une réponse à la question de l’indépendance : « Non ». Lors des référendums ultérieurs, Mayotte vota à une écrasante majorité pour son maintien dans la République française.

Devant l’ONU, les autorités comoriennes multiplièrent les démarches et les dénonciations, souvent avec une extrême virulence à l’endroit de la France, pour exiger que Mayotte rejoigne la République islamique des Comores. Dans leurs démarches, les autorités comoriennes bénéficiaient – qui s’en étonnera ? – de nombreux soutiens internationaux. Mais la France et Mayotte tinrent bon, quitte à essuyer mille condamnations solennelles.

Dans ce contexte, les habitants d’Anjouan, la deuxième île de l’archipel par sa population, qui avaient plébiscité en décembre 1974 l’indépendance dans l’espoir de lendemains qui chantent, constatant que ceux qui les avaient poussés dans cette voie, les indépendantistes, en multipliant les promesses mirifiques, les avaient en fait abusés, se prirent à regretter sérieusement la France.


* * *

Pensant que l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand marquait un tournant historique, un collectif réunissant près de 380 notables anjouanais adressa au Président français fraîchement élu une lettre où ils dénonçaient l'incurie et les abus du pouvoir comorien, et réclamaient le rattachement d'Anjouan à la France. Revenu de ses convictions des années 1950[4], Mitterrand ne jugea bon ni de satisfaire cette étrange demande, ni d'en informer le peuple français.

Les années suivantes, les bouillants étudiants comoriens, catalysant comme souvent la jeunesse le mécontentement populaire, se révoltèrent, en particulier à Anjouan. Au cours des manifestations qui se multiplièrent dans le courant des années 1980, il devint même de tradition de s’en prendre aux drapeaux de la République islamique des Comores, et de hisser à leur place des drapeaux tricolores.


* * *

Peu à peu, à Anjouan et Mohéli, îles de plus en plus délaissées par le régime, une rumeur étrange et tenace enfla, qui prétendait que le référendum de 1975 avait été truqué : Giscard d’Estaing, de mèche avec les indépendantistes, s’était débrouillé pour se débarrasser d’eux ! La propagande indépendantiste leur avait fait miroiter monts et merveilles, ils s’étaient laissé séduire par les sirènes d’un nationalisme des lendemains radieux, l'opulence pour la multitude… et ils s’apercevaient que tout cela n’était qu’un sombre attrape-nigaud !

Dans ces circonstances, les vieux Comoriens, anciens combattants de l’Armée française ou petits fonctionnaires, qui se souvenaient des discours de la France coloniale universaliste et généreuse, la République et l’Intégration, osèrent à nouveau laisser libre cours à leurs opinions de « Français de cœur ». Ainsi ressurgit à Anjouan et Mohéli le patriotisme français comorien[5]

Tout au long de la décennie 1980, la France mitterrando-gaullienne (PS-RPR) ignora bien entendu ces revendications incongrues. Les médias n’informèrent pas les Français de ces poussées de fièvre francophile, qui du reste – qui pourrait en douter ? – étaient le fruit d’une âme comorienne versatile et fantasque, et feraient long feu.

Mais ces diables d’Anjouanais s’entêtèrent...

Il faut dire qu’avec le temps, la situation politique et économique n’en finissait pas de se dégrader dans la République des Comores, au rythme d’une démographie galopante[6] et de coups d’Etat en série (vingt-cinq tentatives en vingt-cinq ans d’indépendance).

Pour asseoir leur pouvoir fragilisé chaque jour davantage par les événements, les autorités comoriennes accentuèrent le favoritisme financier dont bénéficiait Grande Comore, siège du gouvernement et du parlement, au détriment d’Anjouan et Mohéli, jugées évidemment moins stratégiques. Ce raisonnement permit en effet de prévenir les mécontentements populaires à Grande Comore, mais exacerba en contrepartie les aspirations sécessionnistes à Anjouan et Mohéli, de plus en plus laissées pour compte, en vertu de l’implacable logique des vases communicants.

Conséquence de la paupérisation généralisée, pendant ces années 1990 plus encore que pendant la décennie précédente, Mayotte la française devint un Eldorado pour Anjouanais et Mohéliens désespérés. Entassés sur des rafiots de fortune ou par tout autre moyen, les réfugiés affluèrent en masse à la recherche d’un salut économique et social qu’ils ne trouvaient plus chez eux[7].

* * *

L'année 1997 marqua un tournant majeur dans l’ère post-coloniale comorienne, voire africaine. Une de ces accélérations de l'Histoire qui ravissent les historiens quand elles ont le bon goût d'aller dans la direction attendue, celle du fameux Vent de l'histoire. Mais cette fois-ci, le vent de l'Histoire tempêta en direction opposée, autant dire en sens interdit…

La tension alla soudain crescendo à partir de janvier 1997. Aux manifestations de fonctionnaires non payés (10 mois d'arriérés) succédèrent celles des lycéens privés de professeurs (ceux-ci étant, logiquement, en grève de longue durée). De nombreux affrontements avec les forces de l'ordre marquèrent la période, avec leur lot de blessés et d'arrestations. Or, loin d'apaiser les esprits, la répression radicalisa l'opinion anjouanaise dans sa détermination à en découdre avec le pouvoir central, désormais plus détesté que jamais.

Le 23 juin, fidèles à une habitude ancienne, des sécessionnistes hissèrent subrepticement le drapeau français devant la préfecture de Moutsamoudou. Les coupables furent prestement mis aux arrêts sur ordre des autorités.

Le 6 juillet, jour de fête nationale, faisant fi des consignes et autres mises en garde officielles, la population anjouanaise refusa de célébrer la fête nationale de l'indépendance. Les fonctionnaires allèrent travailler et les commerçants ouvrirent boutique comme un jour ordinaire.

Huit jours plus tard en revanche, le 14 juillet 1997, le peuple d'Anjouan chôma. A Moutsamoudou, « capitale » de l'île, les drapeaux tricolores fleurirent aux fenêtres, et le slogan « Vive la France » envahit les murs de la ville. Défiant les autorités, dans un immense élan de ferveur populaire, les Anjouanais descendirent dans la rue, brandissant des portraits du président Chirac. Tandis que la foule entonnait la Marseillaise, on hissa les couleurs dans la liesse. La gendarmerie, fidèle au pouvoir central, tenta de s'y opposer. S'ensuivirent de violents affrontements, qui tournèrent à l'avantage des manifestants, trop nombreux pour être contenus. Mais les révoltés d'Anjouan n'avaient pas l'intention de s'en tenir à des symboles. Ce qu'ils entendaient bien conduire, c'était une révolution. Aussi, ce 14 juillet 1997, l'insurrection prit un tour inédit : l'île annonça non seulement qu'elle faisait sécession de la République islamique des Comores, mais encore elle proclama son rattachement à la France…

* * *

La télévision française ne s’avisa d’abord pas d’occulter cette révolution à contre-courant de l’Histoire, que les rédactions avaient naturellement tendance à trouver sympathique. Au 20 heures de TF1, les murs de Moutsamoudou ornés de « Vive la France » s’étalèrent plein écran.

Mais la torpeur estivale ayant ses limites même au Quai d’Orsay (alors socialiste), le tir fut promptement rectifié. Dans les jours qui suivirent, le soudain patriotisme français des Anjouanais, expliquèrent en chœur les télévisions hexagonales reprises en main, n’était motivé que par l’appât du gain, que la « vitrine » Mayotte exposait malencon-treusement à leur convoitise[8]. En d’autres termes, les Anjouanais n’étaient que de vulgaires intéressés, qui drapaient leur détresse dans une francophilie de comédie. Ces hommes et ces femmes qui entonnaient la Marseillaise en brandissant le drapeau bleu, blanc, rouge ? Des immigrés en puissance, avides de prestations sociales made in France, RMI, allocations familiales, etc.

Si ces Comoriens n’étaient, ma foi, que de vils bonimenteurs, pourquoi faire écho à leurs carabistouilles ? Tandis que le gouvernement français réaffirmait son attachement à l’unité territoriale de la République des Comores[9], les médias audiovisuels français cessèrent donc d’informer la « métropole » de l’agitation anjouanaise. Anjouan disparut des écrans de télévision et des journaux des grandes radios. Alors que France 2, TF1 et France Inter avaient sans sourciller tourné la page, RFI seule continua de jouer son rôle, en relatant jours après jour les développements de la crise anjouanaise.


* * *

Car l’Histoire continua de se dérouler, en marge du black-out audiovisuel français. Un black-out bien pratique d’ailleurs, puisque les autorités de Grande Comore, avec l’accord explicite des autorités françaises[10], refusèrent de reconnaître la sécession d’Anjouan, et bien sûr son rattachement à la France.

Le 18 juillet 1997, le leader du mouvement, Foundi Abdallah Ibrahim, adressa au président de la République islamique des Comores une lettre dans laquelle il signifiait que « l'île d'Anjouan appartient aux Anjouanais et qu'elle est officiellement rattachée à la République française depuis le 14 juillet 1997 ».

Le 21 juillet, les leaders de la rébellion, Foundi Abdallah Ibrahim et Ahmed Charikane, furent arrêtés sur ordre de Grande Comore. Mais ce coup de force gouvernemental, loin d’enrayer le mouvement révolutionnaire, qui bénéficiait d'un soutien populaire massif, mit le feu aux poudres : Anjouan s'embrasa de plus belle. Si bien que quatre jours plus tard, les autorités comoriennes firent machine arrière, et ordonnèrent que les leaders anjouanais soient libérés (27 juillet), ceux-ci ayant promis d'appeler la population au calme et d’ouvrir des négociations avec le gouvernement de Grande Comore.

Le pouvoir comorien s'inquiétait d'autant plus que la révolte, chaque jour plus ample à Anjouan, se propageait à présent à Mohéli. Le 29 juillet 1997, d'importantes manifestations tournèrent à l'insurrection sur la plus petite des îles de l’archipel. Imitant les insurgés anjouanais, les manifestants mohéliens hissèrent les drapeaux français et déclarèrent leur intention de proclamer à leur tour l'indépendance de leur île et, bien sûr, son rattachement à la France...

Le 1er août, le président de la République des Comores, Mohamed Taki, monta au créneau. Dans une allocution radiodiffusée, il enjoignit solennellement les sécessionnistes anjouanais et mohéliens de renoncer à leur projet, menaces à l'appui.

Le surlendemain, le 3 août, les sécessionnistes anjouanais réaffirmèrent leur détermination à rompre définitivement avec Grande Comore et, une nouvelle fois, proclamèrent l'indépendance de leur île, et son rattachement à la France. Une semaine plus tard, le 11 août, les sécessionnistes de Mohéli les imitèrent, en proclamant l'indépendance de leur île, et le lendemain, son rattachement à la France.


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Entre-temps, le 9 août, l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine), avait condamné la sécession anjouanaise, qu'elle refusa par conséquent d'entériner. Le 13 août, au lendemain de la sécession mohélienne, ce fut l'Union Européenne qui affirma son attachement à l'unité territoriale et politique de la République islamique des Comores.

Fort de ce soutien international unanime, et exaspéré par l'obstination des Anjouanais et des Mohéliens, le gouvernement comorien crut le moment venu d'employer la force.

Le 3 septembre, quelque deux cents soldats quittèrent Grande Comore et débarquèrent à Anjouan. Les insurgés, animés par l'ardeur révolutionnaire et toujours soutenus par le peuple anjouanais, défirent leurs assaillants. Les combats firent deux morts dans les rangs de l'armée comorienne, une centaine de soldats furent faits prisonniers.

Au spectacle de cette cinglante défaite, la France s'agita, et appela de ses vœux la reprise du dialogue entre les insurgés et les autorités comoriennes. Pour « aider » à la négociation, l'OUA décréta la mise sous embargo d'Anjouan et Mohéli. La manœuvre avait pour but de faire plier les sécessionnistes. Dans les faits, cet embargo eut surtout pour conséquence d'aggraver un peu plus les souffrances et privations des Anjouanais et des Mohéliens, et de les raffermir dans leur détermination séparatiste.

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Par la suite, Anjouan a sombré dans la guerre civile, et le choléra a fait des dégâts. Année après année, le peuple d'Anjouan persista à fêter le 14 juillet et à réaffirmer, encore et toujours, sa volonté d'être reconnu français.

Aujourd’hui, en l’an 2005, la République islamique des Comores n’est plus qu’une entité virtuelle. Anjouan jouit d’une autonomie équivalant à une quasi-indépendance de fait, au sein la République comorienne devenue fédérale. Car malgré les gigantesques pressions comoriennes, africaines, françaises et internationales, l’île n’a jamais vraiment accepté sa réintégration forcée dans l’ensemble comorien.

Quant à sa proclamation de rattachement à la France, elle est restée, bien entendu, lettre morte.

L’attitude des dirigeants français s’explique aisément, qui dans une logique gaullienne ont d’abord espéré voir ces hurluberlus d’Anjouanais et de Mohéliens revenir à la raison à coups de fusils automatiques expressément dépêchés par Grande Comore, sous la molle réprobation de l’OUA et le silence assourdissant de la communauté internationale. En effet, les Anjouanais retrouvant les chemins de la République et de la patrie française, ne risquaient-ils pas de donner un très mauvais exemple aux autres peuples d’Afrique ?

Au Quai d’Orsay comme à l’Elysée, les stratèges qui nous gouvernent ne connaissent que trop les murmures francophiles dont l’incorrigible Afrique est sans cesse parcourue. Pour autant, nul ne doute que prêter l’oreille aux revendications anjouanaises, et leur accorder satisfaction, c’était envoyer un signal fort en direction de tous ces peuples noirs dont le Général avait, pour les raisons que l’on sait, si adroitement « débarrassé » la France.


Réintégrer Anjouan et Mohéli (et demain, c’est à craindre, la Grande Comore elle-même !), c’eût été non seulement réintégrer à l’arrivée un demi million de Comoriens musulmans particulièrement « arriérés » entassés sur une poignée d’îles surpeuplées, mais de surcroît prendre le risque de déclencher une réaction en chaîne à travers tout le continent[11]. L’Afrique subsaharienne se hérissant de drapeaux bleu-blanc-rouge, c’est tout l’édifice rhétorique du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » qui aurait volé en éclats.

L'idéologie de la Vème République, cette construction intellectuelle si pleine de succès auprès du peuple français[12], mise d’un coup à terre par une poignée de Nègres de l’océan Indien : quel gâchis !
Alexandre Gerbi
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[1] Dans Présence Africaine n°1, André Gide citait ainsi Rabelais : « (...) l’Afrique apporte toujours quelque chose de rare », fidèle à la forme sous laquelle il aurait découvert l’aphorisme, chez Flaubert.
[2] Ou plus exactement gaullo-sartrienne. Voir « L’axe de Gaulle-Sartre » in Un Mensonge français de G.-M. Benamou, Robert Laffont, 2003.
[3] Le président Abdallah avait, comme d’autres chefs d’Etat africains, la double nationalité franco-comorienne…
[4] « La France du XXIème siècle sera africaine ou ne sera pas ». « Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul Parlement. C'est la Constitution et c'est notre volonté », déclarait François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, en novembre 1954. Cité par Jean-Pierre Rioux, in La France de la IVème République, Ed. du Seuil, 1983, p. 67.
[5] Certains n’hésitent pas à dévaluer ce pan de l’histoire comorienne et à le réduire à une manipulation de l'extrême droite française et même du Front National. Ainsi, par exemple, quand il relate les événements anjouanais, François-Xavier Verschave (Noir Silence, Ed. Les Arènes, 2000, « Les Comores à l'encan », p. 133 et sq.) se garde bien de dévoiler au lecteur le caractère ancien, populaire et récurrent du phénomène, tout au long des années 1980 et 1990. Il finit par conclure : « Il faudra bien (...) que les Comoriens se ressaisissent de leur histoire, qu'ils produisent un Etat compatible avec leur culture fort peu étatiste. » (Ibid., p. 148). M. Verschave sait sans doute mieux que les Comoriens quel genre d’Etat conviendrait aux Comoriens...
[6] On dénombre aujourd'hui 600 habitants par km² à Anjouan.
[7] La population de Mayotte est passée de 40.000 habitants en 1975 à plus de 150.000 en 2004.
[8] « « Il s’agit d’un problème spécifique, avant tout économique et social. Mayotte qui est restée française en 1975 exerce une attraction sur les trois îles indépendantes », estime un expert gouvernemental des Affaires africaines qui assure que les séparatistes anjouanais « veulent être directement branchés sur la pompe à finance française » ». Sabrina Rouille, « Nouvelle velléité séparatiste », L’Humanité, 7 août 1997.
[9] « Paris plaide pour le maintien de l'intégrité territoriale des Comores. Aux « Vive la France ! » clamés dans l'archipel des Comores, aux drapeaux français hissés sur les bâtiments publics et les mosquées des îles d'Anjouan et de Moheli, Paris répond par une discrétion déterminée. » Rémy Ourdan, « Les séparatistes mettent la France dans l’embarras », Le Monde, 9 août 1997
[10] « Le Quai d'Orsay souhaite le maintien de “ l'intégrité territoriale” de l'archipel » notera Le Monde dans son édition datée du 5 août 1997.
[11] Bien évidemment, les intéressés prirent soin de s’en défendre : « Dans les milieux gouvernementaux (français), on ne croit pas que les revendications « rattachistes » puissent s’étendre à d’autres pays africains. » écrivait Sabrina Rouille dans l’Humanité, le 7 août 1997. En application du principe de la méthode Coué ?
[12] Et de bien des élites, bourgeoisies et intelligentsias africaines…

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