6 janv. 2011

2011 : A mi-chemin de la Révolution

Meilleurs vœux pour l'année 2011 !





2011 :

A mi-chemin

de la Révolution




par


Alexandre Gerbi




Avec cette année 2011 qui commence, c’est l’année 2010 qui s’achève… L’occasion d’un bilan, consternant ; et de vœux dans l’espoir, apparemment fou, de voir enfin se profiler un monde meilleur…

Haïti dévasté et frappé par le choléra… Ingérence internationale et menace de guerre civile en Côte d’Ivoire, dans une Afrique livrée plus que jamais aux rapacités volontiers sanglantes de la mondialisation ultralibérale, dernier visage du néocolonialisme… Banlieues au bord de l’explosion, montée de l’antagonisme de race en France et en Europe… Monde musulman entraîné dans l’intégrisme, au prix d’une manipulation permanente, face à un Occident menteur, hypocrite et décadent… Débat politique en France marqué par l’effarante nullité de la gauche, qui n’a d’égal que l’inconséquence gravissime du président de la République, Nicolas Sarkozy, qui conformément à son portrait dressé par WikiLeaks, se comporte en servile valet des Etats-Unis. Au prix sans doute, dans son esprit, dans le secret de son bureau, d’un habile billard à quinze bandes, puisque l’affaiblissement global de la France et de la fameuse « Françafrique » ne lui laisse plus le choix des armes, quand ses amis américains ne rêvent que de sa perte et de l’abaissement de son pays, auquel ils travaillent du reste sans relâche depuis de nombreuses décennies…

Et comme depuis de nombreuses décennies, la France et ses annexes africaines (en particulier les sphères bourgeoises et les élites officielles) n’en finissent plus de jouer la partition écrite par l’Oncle Sam, et orchestrée par ses fifres, sous-fifres et autres grosses caisses… Avec une pensée émue pour feue l’URSS et ses réseaux qui, sur ce chapitre au moins, servirent si bien les vues états-uniennes, finalement, avant de finir dans les poubelles de l’Histoire…

En l’an 2010 qui s’est achevé et en l’an 2011 qui commence, l’hypocrisie de l’Etat français et du Système qu’il sécrète (hommes et femmes politiques, intellectuels, universitaires, porte-parole du monde associatif, et dans une moindre mesure journalistes) atteint son paroxysme. Car les thèses communes soutenues par le Mouvement Fusionniste et le Club Novation Franco-Africaine, à savoir le largage néocolonialiste, civilisationnel et raciste de l’Afrique organisé contre la volonté profonde de l’Afrique qui souhaitait, quant à elle, l’unité franco-africaine (et euro-africaine) dans l’égalité, la fraternité et la justice sociale… Ces thèses, parfaitement connues et solidement étayées, ont aujourd’hui gagné entièrement la partie en coulisses.

Dans les hautes sphères politiques françaises et africaines, en dépit des grossiers mensonges que se chargent de soutenir encore publiquement quelques figures de proue du monde intellectuel franco-africain (ces personnes étant évidemment tenues et engagées par les mensonges qu’elles profèrent depuis parfois un demi-siècle de carrière au cœur du Système…), chacun sait que Senghor, Houphouët et Léon Mba, comme Barthélémy Boganda, Diori Hamani ou Sékou Touré et tant d’autres, n’optèrent pour le divorce, à savoir l’indépendance, que parce que la République française les y accula, par son refus de fonder la grande République franco-africaine égalitaire, multiraciale et, de fait, multiconfessionnelle. Au bout de la route, c’est même l’Elysée de Charles de Gaulle qui dynamita et étouffa ce qu’on appela un jour l’Union puis la Communauté française, vouant les anciens territoires africains de la France à l’exploitation et au sous-développement dans des indépendances fictives aux prodigieuses régressions…

Aujourd’hui, à Paris, c’est-à-dire dans ce qui reste encore malgré tout la capitale du monde franco-africain, dans les milieux africains aussi bien que français, tout le monde sait ce qui s’est passé à l’époque, mais continue de mentir. Cette mécanique nous intoxique, nous détruit, nous broie ? Peu importe, il s’agit surtout de « jouer le jeu », comme me le disait il y a quelques mois, à la sortie d'un colloque, un homme d'un certain âge

Ainsi, dans ce contexte délétère, l’année 2010 devait être celle du Cinquantenaire des Indépendances africaines et de l’Année de l’Afrique en France.

L’année 2010 fut, au fond sans surprise, l’année du fiasco grotesque du Cinquantenaire des Indépendance africaines, organisé comme une vaste provocation par Jacques Toubon, sur ordre de Nicolas Sarkozy, sixième président de la Ve République blanciste travestie depuis Mitterrand (voire Giscard…) en apôtre du métissage.

En l’an 2010, sous la houlette de la Commission Toubon, dans le sillage du discours de Libreville (24 février 2010) où Sarkozy avait donné le « la » à grand renfort de mensonges, il fut convenu de soutenir la thèse d’une Afrique ayant accédé à l’indépendance parce qu’elle la souhaitait ardemment. La polémique, car il en faut bien une, portant sur la question de savoir jusqu’à quel point le général de Gaulle anticipa sur la demande, ou bien s’il céda sous la pression des foules…

Bien sûr, de telles sornettes défient toute intelligence historique (voir en particulier nos articles sur la Loi 60-525, l’Affaire gabonaise, Aimé Césaire ou Claude Lévi-Strauss). Et dans ce dispositif, le cerveau des uns et des autres, en coulisses, s’effare de plus en plus de l’ampleur de l’hypocrisie, de l'audace dans l'art de mentir. En particulier dans les milieux bien renseignés de la presse française et africaine, on sait parfaitement à quoi s’en tenir. Alors à force, ça suinte. Et prend la forme de documentaires au vitriol, sur Charles de Gaulle ou sur la Françafrique, récemment diffusés sur France Télévision…

Peu à peu, par petites touches, s’esquisse le début de la vérité, malgré le poids énorme de la loi du silence.

Pourtant, comme l’a prouvé le Cinquantenaire des Indépendances africaines, si le mensonge se délite et vacille sur ses fondations vermoulues, il tient encore debout. Le général de Gaulle servant de clef de voûte, d’ailleurs particulièrement renforcé, jour après jour, à grands coups de propagande et d’hagiographie, et ce malgré les (ou en réponse aux) puissantes attaques dont le grand homme fait l’objet en sous-main. Tandis que les Harkis, victimes emblématiques de la cruauté et de la folie gaulliennes en 1962, réclament justice à l’Etat. Nicolas Sarkozy cette fois dans le rôle du parjure.

Répétons-le aux oreilles du grand public : les sphères qui gouvernent la France et l’Afrique savent que l’histoire officielle « bisounours » avec de Gaulle « grand Zorro » est une imposture dont le peuple n’est dupe qu’au prix d’une invraisemblable machination d’ampleur internationale, entre propagande, grossière mythologie et lavage de cerveau. Or ce château de carte va bientôt s’écrouler, tout simplement parce qu’il ne tient plus debout. Et ce grand travail passe, en France et en Afrique francophone, par le déboulonnement de la statue du Commandeur, qui pour l’heure fait encore office de verrou.

C’est pour apporter notre petit tour de clef que Raphaël Tribeca et moi-même avons décidé de publier La République inversée (Ed. L'Harmattan). Histoire, à notre modeste échelle, de tout mettre sur le tapis à mi-chemin, en ce début d’année 2011. Afin d’accompagner et de renforcer, autant que possible, le grand mouvement qui s’ébauche, et devrait conduire à une révolution idéologique, et il faut le croire, politique, d'une ampleur exceptionnelle.

Car après 2011, comme en écho à l’année 2010, mais en plus fort, viendra 2012, Cinquantenaire de l’indépendance algérienne, que doublera l’année présidentielle en France. Tout un programme – Harkis, Africains et autres Français en embuscade…

Bonne année 2011 à tous !

Alexandre Gerbi





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11 août 2010

Festival d’incohérences et de contradictions sur le plateau de C dans l’air



Festival d’incohérences

et de contradictions


sur le plateau de C dans l’air



par


Alexandre Gerbi

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A l’occasion du défilé des troupes africaines sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 2010, l’émission C dans l'air (sur France 5) proposa un numéro consacré aux « indépendances » africaines, intitulé France-Afrique : 50 ans plus tard.

A partir de la minute 34 (accessible à cette adresse : http://skydexter.free.fr/page.php?472), on assista à cet échange éminemment instructif entre le journaliste camerounais Louis-Magloire Keumayou et l’historien français Eric Deroo :

Louis Magloire Keumayou : La France ne peut pas dire qu’elle a octroyé les indépendances (…) Mais il y a eu une autre chose. Parce que, aujourd’hui, il y a un amalgame qui se fait sur le terme d’« indépendances » africaines. Moi je crois qu’il faut resituer les choses dans leur contexte et dans la vérité de l’Histoire. La première chose, c’est que les gens ne demandaient pas l’indépendance à cette époque-là. Ce qu’ils voulaient, c’était l’égalité de droit et l’égalité démocratique à l’intérieur de l’Empire colonial. C’est-à-dire qu’on reconnaisse à tous les citoyens qui étaient considérés comme des indigènes le droit d’être des citoyens au même titre que les Français qui étaient sur leurs territoires. Ça c’était le besoin primordial. (…) C’est après que le besoin d’indépendance est venu. Et là, c’est ce que je voudrais rectifier en disant : il y a eu un référendum qui a été organisé dans la plupart des pays (en 1958). Si vous reprenez les chiffres de ces référendums, je ne pense pas que sur les 14 pays, tout le monde ait voté OUI pour l’indépendance. Or à partir d’août (1960), (…) on a distribué comme des cadeaux ces indépendances-là. A ce moment-là, ça a été des distributions de prix. Mais avant, il était question simplement d’assurer une égalité de droit entre les tirailleurs et les militaires, entre les citoyens et les indigènes…

Eric Deroo : (…) La loi-cadre Defferre en 1956 est très clairement faite pour aller vers l'autonomie et, à terme, vers l'indépendance de l'Afrique. C'est faux de dire que la France octroie l'indépendance à contre-coeur (...). A telle enseigne qu'on crée (la même année, en 1956) l'EFORTOM (...), une école destinée à former des cadres militaires qui vont prendre les charges les plus importantes dans les futures armées nationales (...). D'ailleurs 14 officiers sortant de cette école seront chefs d'Etat dans leurs pays. Ca prouve bien qu’il y a un processus qui se met en place. La France a compris, après l’Indochine, et avec ce qui se passe en Algérie (que l’indépendance est inéluctable) (…).

Eric Deroo parvient donc à faire le grand écart, en admettant simultanément que l’Afrique a été délibérément larguée selon un processus conduit depuis la IVe République et achevé par Charles de Gaulle, tout en faisant droit à la thèse classique selon laquelle ce largage répondait… à la volonté des Africains et au « vent de l’Histoire » ! Ce qui est démenti par ce qu’avance Louis Magloire Keumayou qui rappelle à juste titre – sans d’ailleurs qu’Eric Deroo le contredise le moins du monde sur ce point – qu’au-delà des mouvements indépendantistes qui existaient, la majorité des Africains aspiraient non pas à l’indépendance, mais à l’égalité dans l’unité franco-africaine… Notons que Louis Magloire Keumayou se contredit lui-même, en affirmant que les indépendances n’ont pas été octroyées, en même temps qu’il dit qu’elles ont été imposées (« cadeau », « distribution de prix ») !

Pareilles contradictions, chez Deroo comme chez Keumayou, peuvent étonner un esprit cartésien. En réalité, elles s’expliquent par le fait qu’il est interdit de dire ce que l’un et l’autre sont en train de dire : ils le disent donc (l’indépendance fut imposée par l’Etat français), tout en faisant droit à la doxa (les Africains la souhaitaient). Quitte à tenir, dès lors, des propos parfaitement incohérents, parfois dans la même phrase… Mais l’essentiel est de ne froisser personne…

Cette incohérence flagrante, l’animateur, Thierry Guerrier, cherchera, en vain, de la lever, par cette question à Eric Deroo :

Thierry Guerrier : Monsieur Deroo, attendez… Ce que dit Monsieur Keumayou, si j’ai bien compris, c’est que certes, il y a ce processus (d’indépendance), mais qu’il est, je dirais, asséné d’en-haut, en quelque sorte, de Paris… Et que ce n’est pas forcément ce que souhaitent les peuples à l’époque, qui après tout, certains, seraient prêts à rester dans la Communauté, mais qui veulent simplement l’égalité des droits…

La réponse lapidaire et quelque peu bredouillante d’Eric Deroo, manifestement embarrassé, ne manque pas de sel :

Eric Deroo : Il y avait deux choses dans ce que disait Keumayou, effectivement. Il y a le fait que certains peuples qui, après tout, n’ont pas la mesure, du tout, de ce qui va leur arriver, d’ailleurs. Mais, en revanche, ce que je voulais un peu reprendre, c’est que, si, la France sait qu’on va aller vers l’indépendance des Etats africains, puisqu’elle met en place les structures pour ça…

A chacun d’apprécier la clarté du propos…

Relevons enfin, pour la bonne bouche, la remarque du journaliste de Libération, Jean-Dominique Merchet, qui, évoquant ce que nous avons appelé ailleurs l’« Affaire gabonaise », édulcore la vérité historique sous prétexte de la révéler :

Jean-Dominique Merchet : Une anecdote amusante, quand même… Il a été, à l’époque des indépendances, débattu au Gabon l’hypothèse que le Gabon devienne un département d’outre-mer, comme la Réunion, la Guadeloupe ou la Martinique. La question a été débattue, c’est-à-dire qu’on était dans des processus extrêmement différents de ce qui s’est passé en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. (…) Imaginez que ce petit émirat pétrolier du Gabon soit devenu un département d’outre-mer français… La question s’est posée en ces termes… Je parle sous le contrôle de mon voisin…

Que cette anecdote soit amusante, c’est une question de point de vue… Au demeurant, Louis Magloire Keumayou et Eric Deroo se sont abstenus d’exercer leur « contrôle ». Il y avait pourtant matière à corriger les approximations de Jean-Dominique Merchet, puisque la demande de départementalisation ne se limita pas à faire l’objet d’un « débat » au Gabon. En effet, loin de rester une « hypothèse », la demande de départementalisation, décidée par le Conseil de gouvernement du Gabon en octobre 1958, fut bel et bien présentée par le gouverneur Louis Sanmarco, dépêché à cette fin à Paris, auprès du ministre de l’Outre-mer, Bernard Cornut-Gentille. Celui-ci, sur ordre du général de Gaulle, rejeta violemment la demande…

Dans son ouvrage Le Colonisateur colonisé, Louis Sanmarco explique :

« Le Conseil de gouvernement du Gabon choisit la départementalisation, et Léon (Mba) me chargea de négocier la chose avec Paris. (…) Je pensais bien être reçu comme un triomphateur qui ajoutait une perle de plus à la couronne. Je fus reçu comme un chien dans un jeu de quilles. Le ministre, Bernard Cornut-Gentille, fut même désagréable : « Sanmarco, vous êtes tombé sur la tête !... N’avons-nous pas assez des Antilles ? Allez, l’indépendance comme tout le monde ! »

Or, en refusant cette départementalisation, le gouvernement français ne se bornait pas à rejeter une lubie gabonaise. En effet, la demande de départementalisation présentée par le Gabon s’inscrivait dans le cadre de l’article 76 de la Constitution, qui prévoyait cette possibilité. En la refusant, le gouvernement français violait donc la Constitution…

Bien entendu, cet épisode de la « décolonisation » franco-africaine fut tenu secret pendant près de trente ans, puisqu’il n’a été révélé par Louis Sanmarco que vingt ans plus tard. Longtemps contesté par les historiens (car on voit bien que l’Affaire gabonaise ne cadrait guère avec la doxa officielle d’une Afrique collectivement avide d’indépendance et d’une France contrainte de la lui « octroyer »), l’épisode fut finalement confirmé par Alain Peyrefitte, dans C’était de Gaulle (Fayard, 1994) :

Général de Gaulle : « Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance. »

Les incohérences, les contradictions, les approximations, les réponses bredouillantes qui émaillèrent ce numéro de C dans l’air du 14 juillet 2010 sont à l’image de l’immense gêne et de l’ampleur des tabous qui entourent le Cinquantenaire des Indépendances africaines. Et de ses colossaux mensonges…

Bonnes vacances, et bonne bronzette à tous !

Alexandre Gerbi




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1 juil. 2010

1960 ou la neutralisation de la pensée politique nègre

 Après le désastre des Bleus... 




« 1960 » 

ou 

La neutralisation 

de la pensée politique nègre




par


Alexandre Gerbi
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Aspect méconnu de l’Histoire franco-africaine, avec la prétendue « décolonisation » et le largage des populations subsahariennes, c’est la pensée politique nègre qui fut en définitive contrée puis neutralisée.


Négritude et altérité

Dès les années 1920, à travers des hommes tels que Blaise Diagne, René Maran ou Lamine Senghor, puis par la suite, grâce à des figures immenses telles que LS Senghor, Aimé Césaire ou Alioune Diop, la pensée politique nègre se caractérisait par sa révolte non seulement contre le racisme et le mépris de la race noire, mais aussi contre tous les esclavages et contre tous les crimes, quelle que soit la couleur de la victime et celle du bourreau.

Au nom de l’humaine grandeur, la Négritude affirmait la nécessité de bâtir un monde moderne débarrassé de toutes les tyrannies politiques, religieuses ou superstitieuses. Un monde qui serait nécessairement nourri, pour se constituer dans la richesse et dans la gloire, de toute la chair du monde et des civilisations. Chaque civilisation apportant son génie à l’universel développement, tout en abandonnant ses tares grâce à la rencontre de l’altérité, par un serein équilibre entre la conscience ardente de ses forces mais aussi une exigeante lucidité quant à ses faiblesses. 

 Pour qui connaît les errements et les fourvoiements délétères, à la même époque, de bien des discours politiques, en particulier occidentaux et européens, pareille hauteur de vue peut fasciner…

Dans les années 1945-1958 en France, ce courant de pensée majeur et visionnaire, en phase avec l’avant-garde de l’école anthropologique française (notamment Claude Lévi-Strauss), pouvait accéder aux commandes. Il suffisait pour cela d’accomplir une étape décisive réclamée avec constance et acharnement par la quasi-totalité de la classe politique africaine et ultramarine : l’égalité politique.

Une telle réforme aurait permis aux représentants africains, soutenus et renforcés par les suffrages de dizaines de millions de citoyens d’outre-mer, de défendre les populations ultramarines, particulièrement vulnérables au sortir du colonialisme. Mais elle leur aurait aussi permis de porter jusqu’au sommet de l’Etat leurs conceptions non seulement de l’homme noir, mais aussi de l’homme tout court, dans un monde tellement bête. Ce fut d’ailleurs partiellement le cas sous la IVe République : entre 1945 et 1958, là où les Africains avaient le plus d’influence, à savoir en Afrique subsaharienne (AOF et AEF), les progrès, en termes de développement économique, social, et d’esprit démocratique, bref, d’abolition du colonialisme, furent spectaculaires et incontestables. Kwamé Nkrumah lui-même, qui visitait la Côte d’Ivoire en 1957, s’en émerveilla. 


La « République de 58 » 

On en était là, lorsqu’en 1958, profitant de la crise ouverte par l’atroce guerre d’Algérie, conséquence de la politique infâme autant que désastreuse de la IVe République, Charles de Gaulle fit un coup d’Etat militaire.

L’ancien chef de la France libre accusa le « Système », par son refus de reconnaître égaux tous ses enfants, de trahir la « vocation » de la France. Sur ce grief, il s’empara du pouvoir en promettant à tous, « [en Algérie] et ailleurs », l’égalité politique pleine et entière (Discours d’Alger et de Mostaganem, 4 et 6 juin 1958). Auréolé de son prestige, se réclamant du souffle de l’Histoire, le plus illustre des Français s’affirmait décidé à réaliser le grand projet fraternel défendu par les Africains depuis des décennies !

Exaltant la fraternité franco-africaine devant des foules en liesse, de Gaulle s’engageait à achever le processus d’intégration égalitaire esquissé mais finalement rejeté par le précédent régime. Cette révolution se solderait par l’accession des Africains aux plus hauts postes de l’administration et de l’Etat français, devenu ipso facto franco-africain. Selon un schéma que la IVe République, dans le sillage de la IIIe, avait déjà plus qu'ébauché, sous la pression démocratique des populations franco-africaines, conjuguée à la force de l’héritage de 1789. Se rappeler que sous ces régimes, des Africains et des Antillais furent députés, ministres, vice-présidents de l’Assemblée nationale ou encore président du Sénat…

Avec la « République de 58 », Charles de Gaulle, porté au pouvoir par l’Armée et bientôt confirmé triomphalement par le peuple après des décennies de luttes, d’hésitations et de palabres, un vaste processus ancien touchait à son plein accomplissement. Le conservatisme le plus enkysté était sommé de rendre la parole au peuple, qui se trouvait justement disposé à accomplir cette mue grandiose : le 28 septembre, le référendum sur la nouvelle Constitution fut très largement approuvé par plus de 80% de OUI. Pouvait enfin s’accomplir la métamorphose de la France et de son empire en une vaste République franco-africaine fraternelle, égalitaire et sociale à vocation universelle. En ces extraordinaires journées de 1958, par le verbe de Charles de Gaulle, d’âcres réticences succombaient, tandis que triomphait la pensée politique nègre mêlée à celle de Claude Lévi-Strauss…

C’est ce projet, véritable âme du monde, qui fut détruit en même temps que furent évincés les grands théoriciens politiques franco-africains des années 1950. Notre monde actuel, obsédé par les races, gagné par l’obscurantisme et perclus de superstitions, englué dans le sous-développement ou l’opulence crasse, est la consternante conséquence de leur défaite. A ce monde tristement dépourvu de rêves et si plein de cauchemars, saurons-nous en substituer un autre, construit en mémoire de ces splendides vaincus ?

Il faudrait pour cela dévoiler dans sa terrible réalité le divorce franco-africain, survenu entre 1958 et 1962.


Anéantissement de la « République de 58 »

Charles de Gaulle, barrésien notoire, pensait l’exact contraire de ce qu’il avait promis et annoncé d’une voix vibrante pour revenir aux affaires, c’est-à-dire pour bénéficier des soutiens du peuple, en Métropole comme en Afrique, et de l’appui de l’Armée. Une fois aux manettes, il incurva progressivement son discours et détruisit méthodiquement l’unité franco-africaine. Au prix d’une duplicité permanente et de transgressions gravissimes, en une sorte de triptyque infernal : l’Affaire gabonaise en 1958, la Loi 60-525 en 1960, la Tragédie des Harkis en 1962. Pour éviter, selon ses confidences, la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et plus confidentiellement encore, afin d’organiser le néocolonialisme. Sur fond d’intrigues du monde entier (USA, URSS, Ligue Arabe, Vatican, ONU, etc.) et d’âpres calculs drapés de vertus, le grand rêve franco-africain (ou euro-africain) se heurta aux sombres et torves vues des élites parisiennes, européennes et occidentales.

Par la suite, ce gigantesque scandale fut caché à coups de travestissements de l’Histoire, de menaces et d’anathèmes. Avec d’autant plus d’efficacité que le consensus était pour ainsi dire planétaire, puisque tout le monde et tous les partis avaient trempé dans l’opération. Au nord comme au sud de la Méditerranée et sur tous les continents, l’exaltation de la figure du Général, présenté comme un phare immense doublé d’un saint homme, permit d’opportuns et colossaux escamotages. En France, au fil des décennies, la statue du commandeur enfla jusqu’à la démesure, selon un crescendo qui s’amplifia à mesure que le scandale se dévoilait dans les coulisses du pouvoir et du savoir.

Au point qu’en ce mois de juin 2010, sous prétexte de 70e anniversaire de l’appel du 18 juin 1940, Charles de Gaulle fut glorifié ad nauseam. Alors qu’on est censé célébrer cette année le tragique et monstrueux Cinquantenaire des indépendances africaines dont il fut le principal artisan, sinon le cerveau…

Aujourd’hui, au bout de l’enfer déclenché il y a cinquante ans, la France se disloque, à l’image de son équipe nationale de football en terre africaine, gangrénée par le projet insensé de la Ve République blanciste, né de la négation de ce qu’elle prétendit être pour pouvoir naître. En anéantissant la « République de 58 », de Gaulle et ses alliés ne se posèrent pas seulement en imposteurs. Ils détruisirent aussi « une certaine idée » de la France, en la faisant fossoyeuse de ses plus grands idéaux, de ses plus hauts principes et ogresse de ses innombrables enfants d’Outre-Mer. Faut-il s’étonner qu’aujourd’hui, nombre d’entre leurs descendants la tiennent pour ennemie, jusqu’à parfois la haïr ? Tandis que le pays tout entier bascule dans la folie, perclus de remords et d’inavouables culpabilités raciales, qui pourtant sont celles de l’Etat, et non de son bouc-émissaire, le peuple…

Serait-il permis de regretter qu’en 2010, en cette tragique année anniversaire du grand déchirement, de la trahison et du crime, on n’ait pas davantage modéré, à Paris, ses ardeurs hagiographiques à l’endroit du Général ?

Serait-il incongru d’attendre qu’à l’avenir, le personnel politique, de droite comme de gauche, les intellectuels, la presse et les médias français cessent d’exalter sans bornes Charles de Gaulle, au gré d’un ubuesque et surtout obscène crachat au visage de tant d’Africains, de Métropolitains et d’Ultramarins qui, comme certains Bleus sans doute, ont tellement mal à la France ?

Alexandre Gerbi

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10 juin 2010

Qui veut la peau de la "Françafrique" ?


Après Soir 3 et Ce Soir (ou jamais !)



Qui veut la peau

de la « Françafrique » ?




par


Alexandre Gerbi

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Il y a cinquante ans, l’Afrique a été larguée par la Ve République blaciste, qui pour détruire la « République de 58 » joua de la division et surtout du ras-le-bol des leaders africains, las du mépris d'Etat.

Ce largage fut décidé, selon le mot du général de Gaulle, pour empêcher la « bougnoulisation » de la France, à savoir le métissage racial et civilisationnel, notamment religieux, de l’Hexagone. Pour permettre, aussi, la poursuite de l’exploitation des territoires d’Afrique.

A l’époque, fondamentalement, la plupart des grands leaders africains estimaient que pour anéantir le colonialisme, le meilleur moyen n’était pas l’indépendance, mais l’égalité dans une grande République franco-africaine. Quant aux populations métropolitaines et ultramarines, l’indépendance, souvent jugée aventureuse, avait rarement leur préférence. D’ailleurs, c’est au prix d’une quadruple violation de la Constitution que le gouvernement français priva les citoyens africains du droit à l’autodétermination sur la question de l’indépendance (Loi 60-525, mai-juin 1960). Après avoir refusé la départementalisation du Gabon, en octobre 1958 (violation de l’article 76 de la Constitution).

De cette vaste opération où Paris était le vrai maître du jeu, résulta un nouveau système où, fort logiquement, Paris était encore le maître du jeu. C’est ainsi qu’avec la prétendue «décolonisation », surgit un néo-empire, puisque les indépendances adroitement imposées furent essentiellement illusoires et toujours finalement confisquées. Car à plus ou moins court terme, beaucoup de pères de l'indépendance furent évincés par des coups d'Etat sur ordre « métropolitain », et nombre d'entre eux furent assassinés. Ainsi, les anciens territoires d’Afrique, devenus Etats « indépendants », continuèrent d’être dans les faits contrôlés depuis Paris, et plus précisément depuis l’Elysée. Sans surprise, puisque tel était l’objectif poursuivi dès avant 1960.

Les réseaux de ce que FX Verschave a appelé la « Françafrique » parvinrent globalement à tenir sous leur domination les anciens territoires africains de la France, du règne de Charles de Gaulle (1958-1969) jusque sous celui de Jacques Chirac (1995-2007). Même si les positions de la France furent violemment remises en cause après la chute du mur de Berlin (1989) et, surtout, après l’effondrement de l’Union soviétique (1991). A partir de cette date, les Etats-Unis, jusque-là globalement alliés et complices de la « Françafrique », en devinrent des adversaires, puisque l’ennemi numéro 1, l’URSS, avait disparu. Ils n’hésitèrent plus à subvertir et déstabiliser le « Pré carré ».

Ce furent les années 1990 qui, à partir de la tragédie rwandaise (1994), plongea le Zaïre mobutien puis kabilien – demeuré finalement condominium franco-américain (ou euro-américain, sans exclusive d’autres « participations ») – dans une effroyable guerre (au moins 5 millions de morts) qui laissa le pays exsangue, malgré (à cause de) ses colossales richesses. L’onde de choc atteignit finalement le Congo-Brazzaville, l’un des cœurs de la « Françafrique », et l’embrasa.

Au début des années 2000, au prix d'un nouveau sac de nœuds et de flots de sang, l'un des sanctuaires « françafricains », la Côte d'Ivoire, bascula dans un chaos notamment politique, dont elle n'est toujours pas sortie à cette heure.

Aujourd’hui, où en sommes-nous ? Aux réseaux Foccart devenus Mitterrand-Pasqua ont succédé des systèmes d’influence où l’on retrouve d’anciennes figures de l’ère précédente, aussi bien du côté français que du côté africain.

Sous couvert de « décolonisation », en réalité sur fond de colonialisme, l’ex-Afrique française n’a jamais été indépendante, et chacun sait qu’elle ne l’est guère davantage aujourd’hui, en dépit des déclarations de l’Etat français et de ses « amis » africains. En dépit, aussi, des coups de boutoirs et autres pénétrations rivales sinon adverses.

A l’heure actuelle, la « Françafrique », bien qu’attaquée, est encore en grande partie debout, dirigée sinon depuis Paris, du moins avec son aide et son appui.
Que faut-il donc faire ?

Au gré d’une de ces ironies qu’il conviendrait de méditer, on voit aujourd’hui beaucoup d’Africains, en particulier parmi les plus occidentalisés (ou francisés...) d’entre eux, prôner l’indépendance de leurs pays, en réclamant à grands cris le départ de la France. En d’autres termes, ils réclament que soit accompli le projet officiel qu’entre autres ennemis de l’Afrique, l’Etat gaullien et néo-gaullien porte et exalte fallacieusement depuis cinquante ans.

Les Africains qui vendirent leurs frères comme esclaves aux Européens ou aux Arabes, puis collaborèrent avec le colonialisme, qui enfin servirent le néocolonialisme (celui-ci le leur rendit souvent bien) s’aperçoivent à présent de tout l’intérêt qu’ils ont à prôner aujourd’hui l’« indépendance ». Cela permet de se défausser à bon compte de ses responsabilités sur la seule « Françafrique », de se refaire une vertu toute neuve de patriote sensible à la misère du peuple, et de répondre in fine aux sirènes qui ne leur demandent aucun compte en termes de respect des droits de l’homme et de démocratie. Et qui graissent les pattes dans le secret le plus sûr, quand les Français ont de moins en moins de marges de manœuvre sur ces différents chapitres et sont, surtout, de plus en plus discrédités…

Dans pareilles conditions, faut-il s’étonner que le petit peuple d’Afrique subodore une nouvelle entourloupe, lorsque certaines de leurs élites leur annoncent de nouveaux lendemains qui chantent, sans hésiter à user du même « mot magique » que jadis ? Car le petit peuple sait bien que le désastre du néocolonialisme s'accomplit, tout au long de son histoire, aux noms merveilleux, successivement et au fil des décennies, d'« indépendance », de « coopération », d'« authenticité », de « démocratie », de « bonne gouvernance », et de nouveau, à présent, d'« indépendance » : la boucle est bouclée...

Alors souvent le petit peuple d’Afrique, encore aujourd’hui, opterait plus volontiers pour l’intégration franco-africaine ou euro-africaine, dans un cadre strictement égalitaire, démocratique et social, tout comme il l’espéra, en vain, il y a cinquante ans. A ces nouvelles aventureuses promesses d’« indépendance » de ses élites occidentalisées, il préfèrerait l’intégration à la France (et l'intégration de la France à son pays...) dans un cadre enfin égalitaire et fraternel.

Faut-il s’étonner que pareil choix, fidèle aux préférences de la plupart des leaders politiques africains des années 1950 et de leurs populations, trouve de nos jours un écho chez le petit peuple d’Afrique avec d’autant plus de force que celui-ci a échappé à l’occidentalisation et à la rhétorique de la Ve République, de ses pairs et de ses vassaux ?

Et faut-il s’étonner que les plus Français des Africains, ces élites qui vivent le plus souvent à cheval sur plusieurs continents et vivent un mode de vie complètement français ou occidental, défendent un projet totalement inverse, qui coïncide parfaitement, lui, avec les mots d’ordre dont se prévaut depuis cinquante ans l’Etat français et le reste du monde ?

Pour arrêter le massacre, resterait à la classe politique française, de droite comme de gauche, d’extrême-droite comme d’extrême-gauche, de cesser de mentir, et d’avouer ce qui se passa, il y a cinquante ans. Afin d’être capable d’écouter, enfin, ce que veut l’Afrique dans ses profondeurs, en particulier celle qui souffre.

Resterait, aussi, aux Africains d’oser parler, à se rappeler l’Histoire et à laisser parler leur cœur, sans craindre les foudres et les vengeances de l’univers.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, quand la classe politique métropolitaine est depuis si longtemps occupée à saper l’unité franco-africaine à coups d’histoire travestie et d’amnésie (jusqu'à, elle-même, perdre la mémoire), et que le Système est là, impérieux, qui musèle ou maudit les Africains qui ne marchent pas dans les clous.




Alexandre Gerbi




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24 mars 2010

Décolonisation : « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » théorique et déni démocratique bien réel

Dans le cadre du Cinquantenaire
des Indépendances africaines...




Décolonisation :


« Droit des peuples

à disposer d’eux-mêmes »

théorique

et déni démocratique bien réel



par


Alexandre Gerbi

.


A Gilbert Comte et à Samuel Mbajum


Appréhender l’histoire de la décolonisation française sans idée préconçue, c’est découvrir la trajectoire d’un pays qui se désagrégea par refus du métissage et appât du gain. Ou, si l’on préfère, qui mourut du refus de la métropole d’accorder l’égalité politique réelle aux populations d’outre-mer, et préféra s’en débarrasser.

Pareil état de fait devrait scandaliser tout esprit républicain attaché à l’expression démocratique, en particulier tout esprit de gauche. Or il n’en est rien. Pourquoi ?

C’est qu’il est difficile, voire impossible pour beaucoup de nos contemporains, d’envisager les choses sous cet angle. L’origine de la difficulté, ou plutôt du blocage, sont multiples. Nous essaierons de les envisager une à une, malgré leurs entrelacements.

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Parmi l’éventail des leurres qui brouillent le jugement sur la décolonisation, il en est un crucial : le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Celui-ci permit à la fois de justifier et de maquiller en victoire démocratique et humaniste inscrite dans « le sens de l’Histoire », ce qui fut en réalité un dégagement répondant à des considérations raciales, civilisationnelles et financières.

La dimension populaire et démocratique, voire spontanée, de la « marche des peuples vers l’indépendance » fut la grande raison toujours invoquée pour justifier, parfois en toute bonne foi, un processus qui consista fondamentalement en la mise à l’écart et à la neutralisation démocratique des populations africaines, leur assujettissement et la vassalisation de leurs Etats, enfin la mise en coupe réglée de leurs territoires.

Or au-delà des affirmations et des slogans, qu’en fut-il concrètement du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ?

A travers tout le domaine ultramarin de la France, seuls deux territoires firent l’objet d’un référendum d’autodétermination sur la question de la sécession : le petit comptoir de l’Inde Chandernagor en 1949, et l’Algérie en 1962. Dans les deux cas, les référendums furent organisés dans des territoires déjà investis, depuis plusieurs mois, par les troupes « adverses », avec le consentement des autorités françaises. Les résultats en portent les stigmates : 99% de OUI à Chandernagor pour la sortie de l’Union française en 1949, 99,72% de OUI en Algérie en 1962 pour l’indépendance. Partout ailleurs, de l’Indochine à l’Afrique en passant par les quatre autres comptoirs de l’Inde française, aucun référendum ne fut organisé. Tous les territoires accédèrent à l’indépendance sans que les populations soient consultées. En d’autres termes, la Constitution, qui exigeait que les populations se prononcent, fut chaque fois contournée, transgressée ou violée.

A examiner les faits de plus près encore, c’est-à-dire en allant se faufiler dans les coulisses du pouvoir, là où l’on parle sans souci des micros et de leurs fâcheux échos, ce que permet en particulier le trop méconnu C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte (Fayard, 1994), on découvre que l’indépendance fut imposée par le gouvernement métropolitain dans des conditions antidémocratiques, au gré de considérations civilisationnelles (notamment religieuses, l’Islam étant perçu comme un extrême danger), raciales, et enfin financières.

Car bien davantage que l’indépendance, ce que réclamaient les Ultramarins, c’était l’égalité. Tel était le grand problème. A Paris, chacun le savait et feignait de ne pas s’en apercevoir. Bien entendu, face aux journalistes sagement assis en conférence de presse, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que perpétuellement bafoué, servait de justification autant que de paravent…


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Il n’est pas si banal, dans l’histoire du monde, de voir un pays abandonner volontairement des territoires et des populations. A fortiori quand ceux-là représentent plus des neuf dixièmes de sa superficie totale, et quand celles-ci représentent les trois quarts de sa population totale – et à terme encore davantage.

Ce processus étonnant – et majeur, puisqu’il concerna l’une des principales puissances d’Europe et la moitié d’un continent, l’Afrique – put avoir lieu à condition que se conjuguent de puissants facteurs. On sait, en particulier, le rôle que jouèrent dans cette affaire les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Or leurs relais en France étaient nombreux, dans la classe politique, les syndicats et les milieux intellectuels. En dépit de leur antagonisme sur d’autres sujets, l’ensemble de ces forces jouèrent un rôle important, et convergèrent pour le « largage » de l’Outre-Mer français.

Justifiées par d’honorables motifs dont en particulier le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la décolonisation prônée par les Etats-Unis et l’Union Soviétique répondait évidemment à de tout autres objectifs. Sortis grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, Etats impérialistes et volontiers oppresseurs de leurs propres minorités, « démocraties » guère pluralistes (dangereux d’être communiste aux USA, dur-dur d’être capitaliste en CCCP…), tous deux cherchaient à faire reculer leurs rivaux communs à l’échelle planétaire, au nom, respectivement, des idéologies dites « libérale » ou « socialiste ». La France faisait évidemment partie de leurs principaux rivaux à terme, dans tous les domaines, économique, politique, culturel, idéologique... Or le choc de deux guerres mondiales consécutives, dont la dernière tout récemment, laissait la France momentanément très affaiblie. Le moment semblait venu de peser le plus possible, en profitant de l’occasion pour l’abattre. Mieux encore, son démembrement marquerait l’ouverture possible de nouvelles zones d’expansion…

Dans ce contexte où la pression s’exerçait officiellement, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Hexagone, en vertu de nobles et généreuses causes, dans les faits à des fins âpres et peu soucieuses de la vie humaine et de son bien-être, l’Outre-Mer français joua sa partie, en réclamant l’égalité politique.

Le programme affiché par les Ultramarins, en particulier par les Africains, retentissait comme un cri : l’égalité ! pour bâtir avec la métropole une grande République égalitaire et fraternelle, où les cultures, au lieu de s’affronter, de se dénigrer ou de se nier absurdement, se fécondent et s’enrichissent mutuellement.

Telle était la vision politique avant-gardiste défendue par la plupart des Africains à la Libération et dans l’immédiat après-guerre. Or ce projet suscita chez les hommes politiques métropolitains les plus extrêmes réticences. Certains craignant ouvertement que la France devînt la « colonie de ses colonies » (Edouard Herriot).

Entre 1945 et 1958, chez les représentants politiques africains, face aux frilosités métropolitaines aux insoutenables relents, par pragmatisme autant que par amour-propre, les schémas évoluèrent globalement du jacobinisme vers le fédéralisme, voire vers le confédéralisme. Une évolution qui bénéficia, bien entendu, du bienveillant assentiment des milieux politiques métropolitains…

Au demeurant, pendant la période, en Afrique subsaharienne, en dépit d’une surenchère autonomiste provoquée par l’attitude métropolitaine et encouragée par elle, l’indépendantisme ne fut invoqué qu’à titre de menace (comme chez Senghor par exemple, chez qui elle fut toujours un choix par défaut, voire par dépit). A condition d’excepter, bien entendu, la frange communiste africaine, puisque celle-ci était soumise, par le PCF et la CGT, à l’influence de Moscou aux intérêts bien compris. Au reste, l’influence communiste demeura, en Afrique subsaharienne, minoritaire à peu près partout, et jamais suffisante pour se constituer en maquis armé. A l’exception du Cameroun, territoire sous mandat, avec l’UPC ; encore Ruben Um Nyobè justifiait-il son engagement initial par le refus de la France d’accorder les mêmes droits aux Camerounais et aux Français…


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Sans qu’il faille évidemment s’en étonner, il est frappant d’observer qu’entre 1945 et 1958, jamais la question de l’instauration de l’égalité politique ne fut posée au peuple, pas plus aux populations métropolitaines qu’à celles de l’Outre-Mer.

Sous la IVe République, à la quasi-absence de référendums sur l’autodétermination des populations d’outre-mer répondit l’absence de référendum sur l’octroi de l’égalité politique aux populations d’outre-mer posée (ou plutôt pas posée !) aux Métropolitains. Il était bien sûr malaisé, pour la classe politique métropolitaine, de demander leur avis à des populations ultramarines qu’elle voulait abandonner contre leur gré… De même qu’il lui était délicat de consulter un peuple métropolitain dont elle n’approuvait, sur ce point précis, ni les convictions ni les choix…

En effet, les enquêtes d’opinions de l’époque laissent à penser que si la question avait été posée aux Métropolitains, ceux-ci auraient majoritairement approuvé l’octroi de l’égalité politique pleine et entière aux Ultramarins, conformément d’ailleurs à l’esprit de la Constitution de 1946 et de la Révolution française. De fait, en 1958, consacrant la naissance de la Ve République, les Français approuvèrent à 80% le projet du nouveau régime, dont la caractéristique majeure et « fondatrice » était l’octroi de l’égalité pleine et entière aux Algériens, enfin accordée après quelque 130 années de colonisation et plus de trois ans d’une guerre abominable. Ainsi 47 députés arabo-berbères prirent place au Palais-Bourbon, fait aujourd’hui bien oublié... Pour la première fois dans l’Histoire de France, un groupe de populations d’outre-mer était représenté à l’Assemblée nationale en proportion de son poids démographique. Il s’agissait ni plus ni moins que d’une révolution…

Selon toute vraisemblance, si les populations ultramarines avaient été librement consultées, elles auraient pour la plupart approuvé, comme l’écrasante majorité de leurs leaders, Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Léon Mba, Hamani Diori, Lamine Guèye, Ahmed Sékou Touré, Modibo Keita, Barthélémy Boganda, etc., la création d’un ensemble franco-africain républicain, égalitaire et fraternel. On sait que les populations africaines ne furent d’ailleurs pas consultées, puisqu’à la veille des indépendances africaines, la très méconnue Loi 60-525 (mai-juin 1960) permit, au prix d’une quadruple violation de la Constitution qui provoqua de sérieux remous à l’époque, de déposséder la totalité des populations d’Afrique noire du droit à l’autodétermination sur la question de l’indépendance. On sait aussi que dès octobre 1958, le gouvernement français avait refusé la départementalisation au Gabon, en violation de l’article 76 de la Constitution. L’épisode demeura longtemps un secret d’Etat, et ne fut finalement révélé que vingt ans plus tard par l’un de ses principaux protagonistes, l’ancien gouverneur Louis Sanmarco, et confirmé ultérieurement par le Mémorial du Gabon et par Alain Peyrefitte.

Si le petit Gabon (à peine 400.000 habitants à l’époque) en était arrivé à espérer pouvoir obtenir ce que seules les Quatre Vieilles (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion) étaient parvenues à arracher de haute lutte en 1946, c’est qu’en mai-juin 1958, avait eu lieu une révolution qu’il faut bien dire incroyable, et aujourd’hui oubliée…


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Cette révolution, cette « République de 58 » fut portée par le général de Gaulle. Elle était d’ailleurs conforme à l’histoire de la France et à son idéologie officielle, comme en écho à la Révolution française dont elle était une forme d’accomplissement tardif. La France, grosse de ses populations africaines, en tenant enfin les promesses qu’elle avait toujours faites, assumait soudain son modèle et lançait du même coup à la face du monde comme à elle-même un défi sans précédent. Une sorte d’« antinazisme » en avance de plusieurs décennies sur tous ses rivaux, en particulier les Etats-Unis, encore quant à eux à l’âge de la ségrégation. Dix ans plus tard, à Mexico, les athlètes noirs américains lèveraient toujours un poing ganté.

Cette nouvelle révolution française ne tenait pas du hasard : la France avait, de longue date, au-delà des belles promesses, fait une place aux Nègres dans ses assemblées et ses gouvernements. Parfois au plus haut niveau, comme avec Gaston Monnerville, président du Sénat, ou Félix Eboué, gouverneur de l’AEF.

Or l’octroi de l’égalité politique – pierre de touche du passage de l’Etat colonial à l’Etat républicain – induisait le passage à l’Etat multiracial, et à terme le métissage à grande échelle de la France et de son personnel politique, avec à la clef un Africain à la tête de l’Exécutif. En outre, l’opération, en plaçant le pouvoir du bulletin de vote, sans restriction, entre les mains des citoyens ultramarins, menaçait directement le colonialisme, ses exploitations et ses crimes.
On le devine, de telles perspectives inquiétaient dans certains milieux français, et à vrai dire dans tous les états-majors politiques, de droite comme de gauche. Car pas plus qu’ailleurs, le racisme et l’appât du gain en France ne sont le monopole de la droite…

Coule de source le parti que les Etats-Unis et l’Union Soviétique purent tirer de telles convulsions. On sait comment leurs réseaux, de l’ONU aux grands-messes des « Non Alignés » en passant par leurs chantres et adeptes français, servirent l’issue finale : la liquidation de l’ensemble franco-africain, sous le prétexte très officiel et noble du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Nous n’avons pas ici la place d’étudier tous les méandres qui, sous les feux de la rampe et dans l’ombre du pouvoir parisien, conduisirent au démantèlement de l’ensemble franco-africain. Il convient toutefois d’insister, en rappelant que la révolution égalitaire eut bien lieu en France, en mai-juin 1958, et que nous touchons là au cœur du second problème.


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1958-1962 est la chronique d’une révolution qui répondait au vœu des Ultramarins et du peuple français, qui eut bien lieu, fut démocratiquement approuvée, et fut ensuite assassinée.

Car en lieu et la place de la révolution de 1958 triompha une véritable contre-révolution, marquée par de terrifiantes régressions. Grâce à la collusion d’une grande partie de la classe politique, et de la volonté d’un homme « hors norme » : Charles de Gaulle.

L’extrême gravité, l’exceptionnelle ampleur de ce scandale impose encore aujourd’hui l’omerta. Deux ou trois tours de passe-passe, dont l’usage trompeur du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » est l’un des exemples éclatants, servent d’écran de fumée. Dans cet esprit, on évite de revenir sur ce qui s’est réellement passé à l’époque. Sur le chapitre, quelques clichés et beaucoup d’amnésie tiennent lieu de mémoire collective. Signe des temps, le cinquantenaire de la Ve République, en 2008, a été commémoré sur la pointe des pieds. Car à force, même si on ne veut pas savoir, on sait. Au reste, en l’an 2010, dans les coulisses des appareils, de l’Elysée au Colonel Fabien ou rue de Solférino, ont cours des formules telles que : « C’est vrai que l’indépendance fut imposée aux Africains, mais on ne peut pas le dire. » Parole d’orfèvre quand le silence est d’or…

En mai-juin 1958, et dans les mois qui suivirent, la révolution égalitaire eut lieu. Portée par le général de Gaulle appuyé sur l’armée, au prix d’un quasi coup d’Etat militaire. Investi par la force, de Gaulle fut triomphalement élu sur le programme de l’Intégration, annoncé par ses soins, non sans emphase, à Alger et à Mostaganem, devant des foules en délire. C’est que pour justifier son retour aux affaires et le moyen employé pour y parvenir – le coup d’Etat – de Gaulle ne pouvait que se réclamer d’un programme hautement démocratique et républicain : ce qu’il fit.

Le programme que de Gaulle affirmait vouloir appliquer rejoignait, à trois ans de distance, les conclusions énoncées par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955) et défendues par son ami Jacques Soustelle. Celui-ci, ancien militant anti-fasciste et anti-raciste dans les années 1930, ancien de la France libre, ethnologue de réputation internationale, grand gaulliste de gauche, fut nommé gouverneur général d’Algérie sous le Ministère Mendès France, en 1955. Ainsi l'ami de Lévi-Strauss et de Germaine Tillion posa en Algérie les premiers jalons de l'Intégration, futur programme du Général en 1958. Soustelle, aujourd’hui, fait figure de fasciste, au même titre que Georges Bidault, ancien successeur de Jean Moulin à la tête du CNR pendant la Résistance. Il est vrai que tous deux firent partie des rares hommes politiques français qui s’opposèrent à de Gaulle…

Ce premier programme de la Ve République que Soustelle et Bidault défendirent jusqu’à l’exil valait bien, du reste, celui que de Gaulle appliqua finalement…

Ne serait-ce parce que ce premier programme avait le mérite de répondre à la principale revendication des populations africaines, y compris algériennes, à savoir l’égalité dans la fraternité, dont le refus par l’Etat français avait poussé certaines d’entre elles, en particulier l’algérienne, à s’engager dans la lutte armée. Au demeurant, parmi les sympathisants indépendantistes, nombreux auraient volontiers troqué l’indépendance contre l’égalité, encore en 1958. C’est ainsi que la Casbah d’Alger, le 16 mai 1958, avait rallié le mouvement lancé le 13 par les Pieds-Noirs sous l’œil bienveillant de l’armée. Par la suite, on dénonça une manipulation des militaires (qui avaient effectivement joué les émissaires dans la Casbah), tandis que sur ce mouvement de fraternisation, bien réel, vacillait non seulement le destin de l’Algérie, mais aussi celui de tout l’ensemble franco-africain. Comme l’expression soudaine d’un murmure profond et ancien. Ce que la République avait toujours promis et n’avait jamais su tenir, voici que la France, par de Gaulle, s’engageait solennellement à l’accomplir, à la faveur des fraternisations des populations et du soulèvement de l’armée !

Mais le miracle n’en était pas un : l’officier de filiation « nationaliste et conservatrice voire monarchiste », admirateur de Maurras et grand lecteur de Barrès, comptait faire l’exact contraire de la révolution égalitaire interraciale et multi-civilisationnelle qu’il annonçait. Les « Arabes » et les « Nègres » à ses yeux ne pouvaient être « Français », incompatibles comme huile et vinaigre. Il leur promettait monts et merveilles fraternelles pour se les mettre dans la poche, en même temps que l’armée et le reste du pays. Pour mieux n’en faire qu’à sa tête, puisqu’il se pensait mieux placé que quiconque pour juger de l’intérêt, et de l’identité, de la France.

Elu triomphalement sur le programme de l’Intégration, c’est-à-dire de l’égalité politique pleine et entière aux Algériens dans le respect de la personnalité musulmane, De Gaulle tissa dès lors patiemment sa toile.

Cachant son jeu, brouillant les pistes, maniant à l’envi mensonge et double langage, il fit progressivement volte-face, insinuant le doute puis la peur parmi les populations algériennes. Pour ce faire, il détruisit méthodiquement l’ensemble franco-africain, l’Afrique noire servant finalement de levier pour extirper le cas algérien. En liaison continue avec les Etats-Unis (le contact ne fut jamais rompu entre de Gaulle et les Américains, depuis la guerre jusqu’en 1958 ; revenu au pouvoir, il leur rendit compte régulièrement de l’avancée de ses « travaux »), puis avec l’appui des Soviétiques et surtout de leurs relais en France, sous le regard vigilant de l’ONU, il musela les populations, au besoin les terrorisa, dans le droit fil de la IVe République, avec la complicité active ou passive de la classe politique métropolitaine qui en était issue. Last but not least pour ce qui est de convaincre les milieux autorisés et les foules, une grande partie de l’intelligentsia française, libérale, communiste ou catholique, soudain beaucoup moins regardantes en matière de droits de l’homme et de « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (sans pour autant cesser de s’en réclamer), lui prêta main-forte. Le tout à grand renfort de propagande et de manipulations parfois sanglantes, et de vent de l’Histoire soufflant depuis Washington et Moscou, en passant par Le Caire et Pékin.

Sans doute eût-il fallu destituer le président de la République, puisqu’en détruisant l’ensemble qu’il avait promis de maintenir, il trahissait radicalement le mandat reçu du peuple, en piétinant pour y parvenir la démocratie et la Constitution, les principes les plus fondamentaux de la République, après avoir fait un coup d’Etat militaire.

Or on sait qu’il n’en fut rien. De Gaulle ne fut pas destitué. Au contraire, il fonda un nouveau régime, qui est encore le nôtre aujourd’hui.

Evidemment, depuis cinquante ans, le système a, du moins officiellement, connu son chemin de Damas sur le chapitre raciste. Aucun mérite à cela, même les Etats-Unis, qui partaient pourtant de fort loin, se sont fait un président noir, ou supposé tel. Mais au-delà de ses métamorphoses ou de ses liftings, le système fondé il y a cinquante ans a survécu jusqu’à nous, et partage avec lui-même ses petits secrets et ses tabous.

Au cœur du non-dit, l’assassinat de la Ve République égalitaire par son double inversé, la Ve République blanciste, qui bien qu’ayant toutes les caractéristiques d’un fascisme français – un fascisme « mou » – accusa ses adversaires d’être collectivement des fascistes... La puissance et la diversité de ses soutiens et alliés objectifs rendirent cette rhétorique efficace, en France comme à l’étranger. Dans pareil étau, l’unité franco-africaine égalitaire, la grande thèse défendue par les Africains et l’avant-garde de l’école anthropologique française, fut définitivement contrée. La puissance de l’anathème et du manichéisme, au service en dernière analyse de l’inversion des rôles, s’ajoutant à l’habileté, à la duplicité, au cynisme, à la détermination mais aussi au prestige de l’« Homme du 18 juin », du « plus illustre des Français », conduisirent à sa victoire finale de son projet, c’est-à-dire au comble de la transgression politique.


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Nous touchons ici au cœur de l’inavouable, de l’inassumable. Nous touchons à l’impossibilité du dire que nous évoquions plus haut.

Faut-il s’étonner que pareils motifs et collusions se soldèrent par une vaste régression démocratique, sociale, économique au sud de la Méditerranée, selon un apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, l’ensemble franco-africain continuant d’être, en grande partie, téléguidé depuis l’Elysée ?

Contenu dans l’idée même de la prétendue « décolonisation » gaullienne, le néocolonialisme était né, aux dépens d’une Afrique transformée en ring d’affrontement de tous les appétits, dont ceux, sans surprise, des Américains et des Soviétiques ou de leurs amis ou alliés.

Mais si le contexte international pesa de tout son poids, son importance ne doit pas être exagérée.

Avant tout, le largage de l’Afrique ne fut rendu possible que par les efforts conjugués de la classe politique métropolitaine, en particulier d’une gauche fourvoyée car aveuglée et manipulée (et méconnaissant souvent profondément l’Afrique), au mépris de populations muselées, dont il fut finalement convenu d’affirmer qu’elles souhaitaient ardemment l’indépendance, ou qu’elles le devaient. Tout fut mis en œuvre dans ce sens, notamment en termes de propagande.

Par la suite, une fois le largage accompli, il fallut conjurer tout retour à une revendication d’unité franco-africaine. Plus que jamais, on martela que l’indépendance avait été le fruit de l’ardente volonté des peuples, au nom du « droit de peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que ceux-ci ne furent pour ainsi dire jamais consultés. De la période coloniale, on brossa de plus en plus un tableau apocalyptique, pour justifier la soif d’indépendance. Or si l’histoire coloniale française avait eu son lot d’abomination et de crime contre l’humanité, si elle avait charrié le mépris du Nègre et, nous l’avons vu, le déni démocratique plus souvent qu’à son tour, elle pouvait aussi s’enorgueillir d’avoir simultanément proclamé la dignité de l’homme noir, en allant jusqu’à lui donner accès aux plus hautes fonctions politiques – ce que la France actuelle, qui juge si impitoyablement cette France ancienne, est bien incapable de faire. Et pour cause…

Le système tout entier de la Ve République blanciste s’est construit autour de ce mensonge fondamental aux conséquences vertigineuses.

Comment restituer l’enfer de misère, de souffrance, de tragédie, de terreur parfois, que connurent, hier comme aujourd’hui, des millions d’hommes à travers les dizaines de pays anciennement colonisés par la France ?

Comment décrire les ravages de l’histoire fictive qu’on raconte depuis des décennies à la jeunesse pour noyer le poisson ? La jeunesse française d’origine africaine peut-elle aisément aimer un pays dont on lui répète que ses arrière-grands-parents le détestaient et voulurent à toute force s’en séparer, après qu’il les eut patiemment écrasés et relégués au rang de bête ? Quand les zoos humains, la guerre d’Algérie et la torture effacent définitivement Lyautey, les Quatre Communes et Gaston Monnerville.

C’est l’ampleur du désastre autant que les culpabilités et la perversité des mensonges qui embarrassent les responsables (et nous avons ci-devant la totalité de la famille politique française, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par le centre, intellectuels compris), faites de complicité ou d’aveuglement, et rendent l’aveu indicible.

Car au fond, ce sont les plus hauts principes auxquels nous sommes tous attachés, et qui furent longtemps l’apanage de la France : liberté, égalité, fraternité, démocratie et esprit républicain, rejet du racisme, laïcité, bref une précieuse idée de l’humanisme et des Lumières, qui furent ensemble sacrifiés par la « décolonisation » gaullienne. Au plus grand mépris du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pourtant perpétuellement présenté, suprême hypocrisie, comme l’idée directrice.

Pour notre génération, pareilles impostures et transgressions sont évidemment difficiles à approuver, et par conséquent difficiles à assumer pour leurs auteurs. Et à avouer.

La Ve République blanciste, l’Etat gaullien a privé la France de sa vocation africaine, sa vocation est donc revenue à elle. Sous nos yeux, la France s’africanise à grande vitesse, et s’africanisera de plus en plus à mesure des années. Il nous est permis de continuer à le refuser, et d’aller au désastre. Il nous est également possible de l’assumer, en acceptant que la France est d’ores et déjà, pour partie, un pays africain, et ce depuis des décennies, et même des siècles. Mais pour embrasser ce beau devenir, ce bel avenir qui ressemble à des retrouvailles tellement espérées, il faut d’abord une fois pour toutes solder un passé odieux qui nous a tous trahis. En disant ce qui s’est réellement passé, pour pouvoir enfin bâtir, entre égaux, sur des bases saines. Et conformément au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de pouvoir vivre ensemble et de se mêler s’ils le désirent.

Puisse l’année 2010 être le moment des aveux. La balle est dans le camp de la Gauche, mais aussi dans celui de Nicolas Sarkozy. Et de l’Afrique, et des Africains.


Alexandre Gerbi




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6 mars 2010

Sarkozy à Libreville : Pire que le discours de Dakar ?





Sarkozy à Libreville :

Pire que le discours de Dakar ?





par


Alexandre Gerbi
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A priori, difficile de faire pire que le discours de Dakar de 2007, qui par ses grossières approches déchaîna un tollé à travers toute l’Afrique. Or voici que le comble de la falsification historique vient d’être accompli tout récemment par Nicolas Sarkozy, face à des centaines de personnes, à Libreville, au Gabon. Encore par ignorance ? En tout cas, cette fois-ci, les énormités sarkozyennes n’ont eu le don de révolter personne…

Le 24 février 2010, à Libreville donc, Nicolas Sarkozy, apparemment très à l’aise, à tu et à toi avec son homologue gabonais, Ali Bongo, avait pourtant bien commencé, puisque pour la première fois un grand tabou était levé par une bouche officielle : « Au seuil de l’Indépendance, certains de vos grands aînés ont souhaité la départementalisation ».

Episode longtemps très secret, ignoré voire nié, et pour cela absent de presque tous les livres jusqu’à ce jour, le Gabon a en effet demandé la départementalisation en 1958. Mais le gouvernement métropolitain d’alors s’y opposa vertement. Ce que l’historien Sarkozy commente en ces termes : « Heureusement, il en fut autrement, parce que vous aviez compris que si l’amitié est précieuse, la liberté, elle, est vitale. Et c’est ce choix qui fut celui de nos amis gabonais ».

On a le droit de divaguer et même celui de dire n’importe quoi. Pourtant, si l’on parle d’Histoire, les Gabonais ne firent, à l’époque, aucun choix. Car le général de Gaulle, ce que Nicolas Sarkozy se garde bien de rappeler, refusa la départementalisation (en violation de l’article 76 de la Constitution, octobre 1958), puis il donna des ordres (janvier 1960) pour pousser l’auteur du projet en personne, Léon Mba, à réclamer l’indépendance (août 1960). De l’aveu même du Général, les services français eurent toutes les peines du monde à le convaincre…

Ayant imposé le principe de l’indépendance à Léon Mba et à son gouvernement, de Gaulle eut encore à museler les populations gabonaises largement favorables à l’unité franco-africaine égalitaire et fraternelle. En particulier, justement, du côté de Libreville, à l’époque vieille ville franco-gabonaise largement métisse. Pour déposséder les Gabonais du droit à l’autodétermination, de Gaulle fit donc voter à Paris la Loi 60-525 (mai-juin 1960, au prix d’une quadruple violation de la Constitution, qui fit d’ailleurs pas mal de vagues).

Tout cela, Nicolas Sarkozy le sait très bien, ou devrait le savoir. Dans ces conditions, comment peut-il invoquer la « liberté » et le « choix » des Gabonais, sinon en espérant flatter un auditoire théoriquement complice et, surtout, tenu au silence depuis un demi-siècle ? Au reste, probablement gênée par l’ampleur de l’imposture, la salle a très timidement applaudi…

Omar Bongo, dont Nicolas Sarkozy se flatte d’être allé honorer la tombe à Franceville, avait ordonné la publication, dans les années 1980, d’un gros ouvrage consacré à l’Histoire de son pays : le Mémorial du Gabon. L’« Affaire gabonaise », la départementalisation refusée y était sèchement relatée. L’ouvrage rappelait le soutien populaire dont bénéficiait le projet de départementalisation porté par Léon Mba. C’est peu dire qu’en entendant Nicolas Sarkozy gloser sur la « liberté » et le « choix » des Gabonais en 1960, Omar Bongo et Léon Mba ont dû se retourner dans leur tombe, en même temps que tous les anciens qui jadis se rêvaient Français, ou Franco-Africains... Mais après tout, au diable le respect des ancêtres, pourtant « sacré » en Afrique selon Nicolas Sarkozy…

Vous avez dit « cynisme », encore et toujours ?

D’évidence, cet outrage à la mémoire des morts place sous de bien funestes auspices le projet soi-disant « gagnant-gagnant » que Sarkozy entend substituer, avec l’aide de son « ami » Ali Bongo, à la dite « Françafrique ». Les « indépendances » assorties de la « coopération », rappelons-le, étaient également censées être, au beau temps de papa de Gaulle, une opération « gagnant-gagnant ». On sait ce que cela a donné, et le rôle que tint le mensonge – majuscule – dans cette sinistre et criminelle affaire…

Aucune fraternité réelle entre la France et ses anciens territoires et populations d’Afrique ne pourra être sainement reconstruite sur d’autres bases que l’honnêteté face au passé et à l’Histoire. Il est bien triste que même la gauche et l’extrême-gauche, en France, soient incapables de le rappeler à Nicolas Sarkozy. Tout simplement parce qu’elles sont l’une et l’autre, comme lui, intimement liées au système de la Ve République blanciste agonisante.

Face à pareil scandale et à la paralysie du système, les grands médias ne peuvent-ils donc rien faire, rien dire ? Et les Africains ne devraient-ils pas réclamer à cor et à cri la vérité, par fidélité aux ancêtres et au Grand Esprit Nkoué Mbali ?

Puissent ces quelques réflexions ne pas tomber dans l’oreille de sourds…


Alexandre Gerbi




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5 mars 2010

Discours de Libreville : L’outrage aux ancêtres de Nicolas Sarkozy

Cinquante ans après, au Gabon...



Discours de Libreville :

L’outrage aux ancêtres

de Nicolas Sarkozy





par


Alexandre Gerbi
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Il y a quelques mois, nous riions ensemble des belles leçons d’histoire de Nadine Morano, qui prétendait tirer argument de l’indépendance du Sénégal pour convaincre un passant africain, alpagué sur un marché, qu’il n’était pas chez lui en France. Nous pointions que la secrétaire d’Etat à la famille se livrait là à une falsification dans le droit fil de l’histoire officielle de la Ve République blanciste, qui prétend que les citoyens de l’Outre-Mer français exigèrent l’indépendance. Nous rappelions que les Africains, il y a cinquante ans, réclamaient bien davantage l’égalité et la fraternité, qui leur furent définitivement refusées.

En se débarrassant des populations africaines au lieu de bâtir la grande République franco-africaine égalitaire et fraternelle, le gouvernement français entendait esquiver la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et relancer le (néo)colonialisme. Evidemment, cela ne fut jamais assumé par les pouvoirs publics, et n’est par conséquent presque jamais dit. A tel point que rien ne permet d’affirmer que Nadine Morano ne pèche pas simplement par ignorance…

Or voici que le comble de la falsification historique vient d’être accompli tout récemment par Nicolas Sarkozy, face à des centaines de personnes, à Libreville, au Gabon. Encore par ignorance ? Cette fois, difficile de le croire…

Le 24 février 2010, Nicolas Sarkozy, apparemment très à l’aise, à tu et à toi avec son homologue gabonais, avait pourtant bien commencé, puisque pour la première fois un grand tabou était levé par une bouche officielle : « Au seuil de l’Indépendance, certains de vos grands aînés ont souhaité la départementalisation ».

Episode longtemps très secret, ignoré et même nié, et pour cela absent de presque tous les livres jusqu’à ce jour, le Gabon a en effet demandé la départementalisation en 1958. Mais le gouvernement métropolitain d’alors s’y opposa vertement. Ce que l’historien Sarkozy commente en ces termes : « Heureusement, il en fut autrement, parce que vous aviez compris que si l’amitié est précieuse, la liberté, elle, est vitale. Et c’est ce choix qui fut celui de nos amis gabonais ».

On a le droit de divaguer et même celui de dire n’importe quoi. Pourtant, si l’on parle d’Histoire, les Gabonais ne firent, à l’époque, aucun choix. Car le général de Gaulle, comme le rappelle implicitement et sans le nommer Nicolas Sarkozy, refusa la départementalisation (en violation de l’article 76 de la Constitution, octobre 1958), puis il donna des ordres (janvier 1960) pour pousser l’auteur du projet en personne, Léon Mba, à réclamer l’indépendance (août 1960). De l’aveu même du Général, les services français eurent toutes les peines du monde à le convaincre…

Ayant imposé le principe de l’indépendance à Léon Mba et à son gouvernement, de Gaulle eut encore à museler les populations gabonaises largement favorables à l’unité franco-africaine égalitaire et fraternelle. En particulier, justement, du côté de Libreville, à l’époque vieille ville franco-gabonaise largement métisse. Pour déposséder les Gabonais du droit à l’autodétermination, de Gaulle fit donc voter à Paris la Loi 60-525 (mai-juin 1960, au prix d’une quadruple violation de la Constitution, qui fit d’ailleurs pas mal de vagues).

Tout cela, Nicolas Sarkozy le sait très bien, ou devrait le savoir. Dans ces conditions, comment peut-il invoquer la « liberté » et le « choix » des Gabonais, sinon en espérant flatter un auditoire théoriquement complice et, surtout, tenu au silence depuis un demi-siècle ? Au reste, probablement gênée par l’ampleur de l’imposture, la salle a très timidement applaudi…

Omar Bongo, dont Nicolas Sarkozy se flatte d’être allé honorer la tombe à Franceville, avait ordonné la publication, dans les années 1980, d’un gros ouvrage consacré à l’Histoire de son pays : le Mémorial du Gabon. L’« Affaire gabonaise », la départementalisation refusée y était sèchement relatée. L’ouvrage rappelait le soutien populaire dont bénéficiait le projet de départementalisation porté par Léon Mba. C’est peu dire qu’en entendant Nicolas Sarkozy gloser sur la « liberté » et le « choix » des Gabonais en 1960, Omar Bongo et Léon Mba ont dû se retourner dans leur tombe, en même temps que tous les anciens qui jadis se rêvaient Français, ou Franco-Africains... Mais après tout, au diable le respect des ancêtres, pourtant « sacré » en Afrique selon Nicolas Sarkozy.

Vous avez dit « cynisme », encore et toujours ?

D’évidence, cet outrage à la mémoire des morts place sous de bien funestes auspices le projet soi-disant « gagnant-gagnant » que Sarkozy entend substituer, avec l’aide de son « ami » Bongo, à la dite "Françafrique". Les « indépendances » assorties de la « coopération », rappelons-le, étaient également censées être, au beau temps de papa de Gaulle, une opération « gagnant-gagnant ». On sait ce que cela a donné, et le rôle que tint le mensonge – majuscule – dans cette sinistre et criminelle affaire…

Aucune fraternité réelle entre la France et ses anciens territoires et populations d’Afrique ne pourra être sainement reconstruite sur d’autres bases que l’honnêteté face au passé et à l’Histoire. Il est bien triste que même la gauche et l’extrême-gauche, en France, soient incapables de le rappeler à Nicolas Sarkozy. Tout simplement parce qu’elles sont l’une et l’autre, comme lui, intimement liées au système de la Ve République blanciste agonisante.

Face à pareil scandale et à la paralysie du système, les grands médias ne peuvent-ils donc rien faire, rien dire ? Et les Africains ne devraient-ils pas réclamer à cor et à cri la vérité, par fidélité aux ancêtres et au Grand Esprit Nkoué Mbali ?

Puissent ces quelques réflexions ne pas tomber dans l’oreille de sourds…



Alexandre Gerbi




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4 sept. 2009

Troubles au Gabon : La vérité peut-elle encore attendre ?

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Troubles au Gabon :


La vérité peut-elle

encore attendre ?


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par
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Alexandre Gerbi
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Les événements inquiétants qui adviennent ces jours-ci au Gabon – avec en point d’orgue, pour le moment, l’incendie du consulat de France à Port-Gentil – méritent de rappeler quelques secrets de la Ve République blanciste…

De la sorte, on comprendra mieux, et en profondeur, ce qui se joue actuellement du côté de Libreville…

Largage gaullien de Nègres

En 1960, le général de Gaulle largua les anciennes colonies de l’Afrique dite française, au motif que les Français sont des Blancs et les Africains des « Nègres » ou des « Bougnoules ». Selon ses propres mots. Les uns et les autres étant évidemment, selon lui, incompatibles.

De fait, l’octroi de l’égalité politique aurait conduit au métissage de la France, et entravé, par-dessus le marché, l’exploitation colonialiste. L’égalité politique ayant ceci de détestable qu’elle implique l’égalité sociale…

A l’époque, bien entendu, l’habile Général prétendit satisfaire le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Et tout le monde fit semblant d’y croire. Soviétiques et Américains en tête, relayés en France par les communistes et les libéraux, Sartre et Aron comme figures de proue.

Quant aux Africains, ils durent la boucler. Les élites, parce qu’elles restaient soumises à la toute-puissance de Paris – ceux qui prétendirent s’en affranchir le payèrent de leur pouvoir ou de leur vie. Du reste, on fit en sorte qu’elles y trouvent leur compte…

Le peuple, lui, fut simplement méprisé : au dernier moment, la Loi 60-525 (mai-juin 1960), au prix d’une quadruple violation de la Constitution, le priva du droit à l’autodétermination.

Ainsi le largage put avoir lieu dès le mois suivant, sans que les masses africaines puissent y opposer leurs suffrages…

1958 : la départementalisation refusée

Dans ce vaste scandale, le Gabon présentait un cas extrême.

En 1958, cherchant à tirer partie des événements (relire le discours de Mostaganem de Charles de Gaulle le 6 juin 1958) s’appuyant sur l’article 76 de la Constitution, le Conseil de gouvernement du Gabon, dont le président était Léon Mba, demanda que le territoire devienne un département français. Transgressant la Constitution, de Gaulle refusa vertement. Ainsi, deux ans plus tard, le Gabon prit « paisiblement le chemin de l’indépendance », selon l’expression du Général.

Dès cette époque, pourtant, l'avenir pétrolier du Gabon s'annonçait grassouillet. Mais sachant que l’indépendance – fictive – n’entraverait nullement l’exploitation du pétrole gabonais (entre autres ressources) et que, par ailleurs, la départementalisation risquait de montrer le mauvais exemple aux autres territoires africains qui auraient pu, dès lors, s’engouffrer dans la brèche et réclamer le même statut, l’Etat français imposa donc la sécession à Libreville...

Le règne de l’agent Bongo

Par la suite, le pétrole gabonais tint ses promesses. En 1967, succédant à Léon Mba, l’agent secret français Albert-Bernard Bongo devint donc président de la République.

Ainsi s’ouvrit un règne de 41 ans durant lequel Bongo, devenu Omar pour simplifier les choses à l’OPEP – organisation à laquelle le Gabon avait adhéré –, servit à la perfection les intérêts de l’Etat français. Notamment au plan pétrolier, conformément à sa mission initiale. En coulisse, le Gabon reçut le surnom de « colonie Elf ».

Dans le même temps, Bongo maqua le pays en arrosant une clientèle pléthorique à sa dévotion. Il neutralisa l’opposition politique selon la même méthode. En contrepartie, le peuple fut de plus en plus laissé pour compte, comme les infrastructures. A Paris, nul ne songea à lui en faire grief, puisque Omar arrosait aussi à l’extérieur, en particulier les partis politiques français…

Le cas Verschave

Au milieu des années 1990, en France, surgit un chevalier blanc : François-Xavier Verschave, qui disséqua dans plusieurs ouvrages retentissants les réseaux africains de l’Etat français (Foccart-Pasqua-Mitterrand), dont le Gabon était l’un des suprêmes sanctuaires.

Dans ses livres, étrangement, l’érudit Verschave ne mentionna jamais le versant politiquement incorrect de l’Histoire du Gabon. Jamais le chevalier blanc ne rappela que le Gabon avait souhaité devenir département français en 1958, et s’était vu envoyer paître…

C’est que, sous ses apparences d’iconoclaste et de boutefeu, M. Verschave sacrifiait à une doxa qui, d’une façon ou d’une autre, glorifiait en France et dans le reste du monde le divorce franco-africain…

Toujours est-il que ses travaux, remarquablement documentés et pertinents dans leur critique du néocolonialisme, firent florès, et frappèrent bien des esprits en Afrique subsaharienne, y compris au Gabon.

Le pays coupé en deux

Tout cela permet de comprendre deux choses de l’actuelle situation gabonaise.

D’une part, que le Gabon est aujourd’hui coupé en deux, entre partisans de Bongo et ennemis de Bongo. Hier Omar, aujourd’hui Ali, son fils, proclamé président le 3 septembre 2009.

D’autre part, que les Gabonais, objets comme les Français d’un lavage de cerveau orchestré tant par la Ve République gaullienne que par la gauche stalino-trotsko-verschavienne, sont voués à s’opposer à la France dans tous les cas de figure.

Si l’Etat français soutient Bongo, les Gabonais anti-Bongo dénonceront violemment la France néocolonialiste. En revanche, si l’Etat français soutient les ennemis de Bongo, les Gabonais pro-Bongo hurleront contre la France… néocolonialiste ! C’est tellement commode…

Gabon, France, Europe

Dans ce superbe piège, Sarkozy et le pauvre Kouchner, tous deux prisonniers des mensonges fondateurs de la Ve République blanciste, sont condamnés à affecter une subtile neutralité, c’est-à-dire à caresser tout le monde dans le sens du poil. En espérant que ça n’explose pas.

Et si ça explose, que faire ?, dira-t-on.

Que la France se taise enfin !, triompheront certains…

Et si tout simplement, dès maintenant, sans attendre le pire, Paris commençait par dire la vérité sur l’Histoire franco-africaine ? Et qu’à partir de là, adossée à l’Europe, la France, libérée des turpitudes gaullo-sartriennes, se décide à parler cartes sur table et, surtout, les yeux dans les yeux, avec le Gabon et ses populations meurtries.

Quitte à en tirer toutes les fraternelles conséquences…



Alexandre Gerbi




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