11 nov. 2009

Claude Lévi-Strauss : La tragédie de la Ve République

Lévi-Strauss est mort...



Claude Lévi-Strauss :


La tragédie de la Ve République




par


Alexandre Gerbi
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Claude Lévi-Strauss est mort, vieux d’un siècle. Un siècle qui vit, en France, en Afrique et dans le monde, l’anéantissement de ses rêves. Le génie, l’ancêtre Lévi-Strauss est mort à Paris, brisé et désespéré.

Evidemment, comme il y a six mois pour son centième anniversaire, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction. Europe abîmée de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Anniversaires à géométrie variable

Amusant empressement que cette fébrilité dont glapit derrière l’auguste cercueil tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance fut l’un des grands vaincus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fêta l’an dernier, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième... Or cet anniversaire fit l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion…

Cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss…

Ces ondulations – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallisent dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Le cimetière des idées sales

Le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République. Mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que dans l’actuelle France d’en-haut politique et médiatique, personne ne conserve, semble-t-il, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras de fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui au cimetière des idées sales.

« Un autre destin est possible »

La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants, et comme la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son chef-d’œuvre, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

Fraternité longtemps espérée

C’est aujourd’hui une vérité interdite, que rappellent volontiers les vieux Africains : l’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée. Construire pour de bon l’avenir dans le vaste espace républicain, dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

Les figures héroïques, de nos jours trahies et déguisées, de Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Barthélémy Boganda et même Ahmed Sékou Touré, en portent l’éternel témoignage.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, se tâtait. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes, les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale, ancien de la France Libre et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer, y compris en Algérie. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au gré d’un scénario sidérant, « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossait le programme de Claude Lévi-Strauss… En apparence. Car il n’en pensait pas un mot :

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, admirateur de Maurras et de Barrès, se travestit en héraut de la pensée lévi-straussienne. Ainsi revenu au pouvoir, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges, de trahisons et d’innombrables crimes, il fit le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser le précédent régime, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Le contraire de ce qu’avait rêvé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques.

Au nom, ahurissante audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme ! Une inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais présenté comme un visionnaire et sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer. Ils se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange.

Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France. Et pour, aussi, le reste du monde.

Adieu et au revoir, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi




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8 mars 2008

"Politique de civilisation" ?



Vous avez dit
"Politique de civilisation" ?
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A votre santé,
Monsieur le Président…



Expert dans l’art de faire couler des torrents d’encre et de salive à coups de phrases-chocs, M. Sarkozy, président de la République française, a choisi le 31 décembre 2007 pour livrer sa dernière trouvaille : la « politique de civilisation ». La formule – mystérieuse en apparence – a fait mouche, d’autant qu’elle brouillait les pistes une fois de plus, en convoquant pour l’occasion un intellectuel de gauche au service de la pensée présidentielle : Edgar Morin, qui du haut de ses 87 ans ne se fit d’ailleurs pas prier pour aller de plateaux en plateaux de télé et de radio, expliciter le sens d’une formule dont la paternité lui est, à tort ou à raison, attribuée. Quant au microcosme de la presse hexagonale, chacune de ses petites vedettes y est donc allé de sa spéculation, et les torrents d’encre et de salive se sont déversés comme de juste en quête des sens qui se cachent derrière cette expression énigmatique…

A ceux qui voudraient décoder le message, le bouillant président avait pourtant pris soin de livrer une clef : « Depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion, restant à l’écart des causes réelle de nos maux, qui sont souvent plus profondes[1] ». A demi-mot, M. Sarkozy visait à l’évidence la ligne à laquelle l’énarchie et ses énarques nous ont habitués, et qu’on pourrait appeler la « politique-administration ». Fustigeant une action gouvernementale qui se résume depuis des lustres à la gestion étriquée d’une situation jamais sérieusement remise en question et borne son ambition à la calamiteuse continuation de ce qui est, le chef de l’Etat appelle de ses vœux et annonce une politique avec un grand P, capable de projeter le pays dans un avenir redevenu terre de conquête et, pourquoi pas, d’utopies, dont l’«Union méditerranéenne» pourrait être l’un des aspects…

Observons que, parallèlement à cette noble déclaration d’intention, l’hôte de l’Elysée se targue de tenir aux Français un discours de vérité : « Je vous dois la vérité, je vous la dirai toujours, je ne m’autoriserai aucune hypocrisie[2]». Vérité et Politique de civilisation : voici, en ce début d’année 2008, ce que seraient les deux mamelles du sarkozysme…

* * *

Or c’est bien connu, le hasard fait toujours bien les choses. C’est ainsi que la tête encore toute vibrante des vœux présidentiels, je suis retombé, en surfant sur le Web[3], sur un épisode peu connu mais très intéressant de l’émission de Thierry Ardisson, « 93 Faubourg Saint-Honoré » sur Paris-Première, « Dîner FOG » (Franz Olivier Giesbert), diffusée le mardi 21 mars 2006. Autour de la table somptueusement dressée, sous la lueur mordorée et vacillante des candélabres, une fricassée du gratin journalistique parisien se lâcha en ces termes exacts :

Pierre Bénichou : C’est par haine, non seulement des Pieds-Noirs, mais aussi des Arabes musulmans, que (de Gaulle) a abandonné l’Algérie comme il l’a fait. Dites-vous bien que de Gaulle (murmures autour de la table)… Mais oui !

Eric Zemmour : Mais non… Il abandonne l’Algérie parce que, un : ça nous coûte trop cher ; deux : parce qu’il y a un vrai problème démographique.

Thierry Ardisson (rigolard) : Eh, Eric, en France, y’a deux trucs : c’est Vichy et l’Algérie…

Eric Zemmour : Toute l’histoire du XXe siècle !

Elisabeth Lévy : Les trucs dont on est supposé ne jamais parler, soi-disant… (rires autour de la table, acquiescements hilares d’Eric Zemmour).

Que suggérait donc Elisabeth Lévy, en évoquant ces « trucs dont on est supposé ne jamais parler » ? Certainement pas que la guerre d’Algérie est un sujet tabou : de nombreux films et documentaires ont été diffusés à la télévision depuis une quinzaine d’années, levant le voile notamment sur la torture et les crimes de l’armée française et du FLN. En réalité, Elisabeth Lévy voulait dire simplement que parler de certains aspects de la guerre d’Algérie tels que ceux qui venaient d’être effleurés autour de la table (mais que l’animateur avisé Ardisson sut faire opportunément bifurquer par une plaisanterie lancée à Eric Zemmour) est interdit, sous peine de redoutables sanctions.

Chacun le sait dans les milieux autorisés tels que celui des grands journalistes parisiens, mais il est interdit de le dire : c’est la France qui a voulu l’indépendance sinon de l’Algérie, du moins celle de l’Afrique noire et, somme toute, de la plus grande partie de son empire ultramarin. Pour des raisons qui tiennent à la civilisation, à la religion et à la race, sur fond de calculs financiers de grande envergure, la décolonisation gaullienne visa à esquiver le métissage tout en préservant les lucres du colonialisme. Un vaste calcul à la fois politique et financier, que l’habile stratège de Gaulle sut, avec la complicité de la quasi-totalité de la classe politique française (y compris les communistes pro-soviétiques et les trotskystes) et la bénédiction des intellectuels (notamment Jean-Paul Sartre et Raymond Aron), présenter comme le triomphe du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes".

Il serait intéressant d’énumérer l’incroyable réseau d’intérêts qui convergèrent pour favoriser l’indépendance des territoires français d’Afrique noire (USA, URSS, libéraux, communistes, réactionnaires, Vatican…) dont résulta la mise au ban de la République de dizaines de millions d’hommes et de femmes jugés indignes d’être Français, malgré leur volonté de l’être. Mais qui risquaient, par leur démographie galopante, de submerger l’Hexagone, et de défigurer (transfigurer ?) la France[4].

Il y aurait beaucoup à dire sur les ressorts et les méthodes du phénoménal rouleau compresseur idéologique, véritable police de la pensée ou nouveau tribunal de l’Inquisition, qui permit d’étouffer, d’annihiler, de neutraliser ou de rallier les voix discordantes, pendant un demi-siècle.

* * *

Ironie, ou vrai sens, de l’histoire, l’ère post-coloniale peut être vue comme la chronique de la colonisation de la France par ses enfants répudiés. Et tandis que la France se métamorphose jour après jour sous nos yeux d’un lent et puissant tsunami humain venu de l’Afrique disloquée et plus que jamais asservie, méprisée et flétrie, souillée et violée, quoique sublime, par la lame de France blanciste, l’Etat hypocrite pétri d’idéologie de la Vème République demeure le souverain.

Qui ne voit que cet Etat qui nous impose le silence sur des sujets qui engagent la nation tout entière, et qui par ses mensonges a généré et génère à plein régime des tragédies, des névroses et un affaiblissement généralisé de la nation qui sont autant de machines à haine, qui ne voit que ce grand monstre froid qui nous dévore est le vrai fossoyeur de la civilisation, qu’elle soit française ou africaine, et de la politique qui l’accompagne ?

Un aggiornamento historiographique profond est sans doute l’une des conditions sous lesquelles la République pourrait enfin renouer avec une « politique de civilisation » conforme à ce qu’attendent, en particulier, les Africains, ces hommes étroitement liés au destin de la France, puisqu’ils sont, par la langue, les valeurs, l’histoire, l’immigration et le sang versé, ses plus intimes voisins, ou simplement ses enfants et sa vive jeunesse. Cet aggiornamento est non seulement nécessaire à qui prétend aujourd’hui accomplir une politique de civilisation, mais également indispensable à qui fait profession de Vérité. Car tout se tient…

A votre santé et bonne année 2008, Monsieur le Président.


Alexandre Gerbi



[1] Vœux aux Français, 31 décembre 2007.
[2] Vœux aux Français, 31 décembre 2007.
[3]www.dailymotion.com/relevance/search/zemmour+ardisson
/video/x6dk9_tvardissonlevyzemmourdisiz_news
[4] En 1955, Claude Lévi-Strauss écrivait : « Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (…) » Tristes tropiques, Ed. Plon, 1955, rééd. Pocket, pp. 486-487. « Vingt-cinq millions de citoyens musulmans » : à l’époque, la Tunisie et le Maroc ne sont pas encore indépendants.

Article publié dans le magazine Afrique Liberté n°6, Janvier-Février 2008

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