20 juil. 2010

Jeu de pipeau ordinaire dans le cadre du Cinquantenaire des "indépendances" africaines

Un exemple
parmi tant d'autres...



Jeu de pipeau ordinaire

dans le cadre du Cinquantenaire

des « indépendances » africaines




par


Alexandre Gerbi

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Comique, affligeant ou tout simplement effroyable : à chacun d’en juger… Le 15 juillet 2010, un colloque sur la décolonisation, organisé par l’ASEAF, se tenait à Paris. Ce qui s’y passa a valeur d’exemple pour la plupart des centaines de grands-messes officielles qui fleurissent cette année sur le même sujet, en France, en Afrique et ailleurs sur la planète bleue…


Ce jeudi-là, dans l’hémicycle du Conseil régional d’Ile-de-France, se tenait un colloque sur les indépendances africaines dont on célèbre cette année le Cinquantenaire. Pendant six heures, on entendit les intervenants décliner sur différents modes la thèse classique d’une indépendance obtenue de haute lutte par l’Afrique en 1960. Universitaires, ambassadeurs, étudiants soigneusement choisis pour leur faculté de penser dans les clous, ont martelé que les indépendances africaines ne furent point octroyées, mais arrachées par des peuples avides d’indépendance.

Il n’est pas anodin de constater que ces fariboles, qui permettent de masquer depuis un demi-siècle les vraies motivations des indépendances mais aussi, et surtout, de mettre l’Afrique et ses populations en coupe réglée, tiennent toujours le haut du pavé en l’an 2010. Et pour cause, les enjeux d’aujourd’hui sont les mêmes qu’hier : faire un maximum de business…

Sans surprise, Jacques Toubon et Olivier Stirn, représentants officiels de l’Etat français, avaient fait le déplacement pour parrainer cette énième mascarade. On les vit l’un et l’autre acquiescer aux propos des intervenants…

Au bout de six heures de conférence à sens unique, vint enfin le moment des questions (entre-temps, toutes les grosses légumes avaient pris la poudre d’escampette). Lorsque le micro m’arriva dans les mains, je fis en substance les remarques suivantes :

« Depuis cinquante ans, on affirme, comme vous l’avez fait aujourd’hui tout au long de ce colloque, que les indépendances furent arrachées par les Africains. Ce mensonge permet de cacher que les indépendances, dont tout le monde sait qu’elles furent essentiellement fictives, ont été en réalité imposées à l’Afrique par l’Etat français, afin d’esquiver le métissage de la France et d’organiser le néocolonialisme. A l’époque, les Africains militaient bien sûr pour l’abolition totale du colonialisme. Or pour y parvenir, l’écrasante majorité d’entre eux estimaient que la solution n’était pas l’indépendance – car le système colonialiste n’avait pas doté les territoires africains des cadres nécessaires pour assumer l’indépendance – mais l’instauration de l’égalité politique pleine et entière entre tous les citoyens dans la République. En effet, les dirigeants africains savaient que grâce à la démocratie, l’exploitation colonialiste de l’Afrique n’aurait pu perdurer. C’est d’ailleurs notamment pour cette raison que le pouvoir métropolitain leur refusa l’égalité (Affaire gabonaise, octobre 1958), les poussa vers l’indépendance fictive (tractations secrètes de Charles de Gaulle avec certains dirigeants africains, assorties de primes à l’indépendance, durant l’hiver 1959-1960) et enfin déposséda, à cette fin, les populations africaines du droit à l’autodétermination, au prix d’une quadruple violation de la Constitution (Loi 60-525, mai-juin 1960). A partir de là, le néocolonialisme put se déployer progressivement, avec l’efficacité que l’on sait. En ce sens, on peut dire que la ‘décolonisation’ fut parfaitement réussie, puisqu’elle permit d’atteindre l’un de ses principaux objectifs : l’exploitation sans entraves de l’Afrique. Aujourd’hui, en perpétuant les mensonges de la Ve République blanciste, les intervenants de ce colloque ont agi en bons petits soldats du Système qu’ils prétendent pourtant combattre. D’ailleurs, je constate que MM. Toubon et Stirn, ce matin, approuvaient tous vos propos, tandis que le Conseil régional d’Ile-de-France s’occupe de la logistique. Or si votre but est bien, comme vous le prétendez, de trouver les solutions pour sortir l’Afrique du désastre, alors pourquoi relayez-vous les mensonges qui permettent ce même désastre depuis des décennies ? Si les malheurs du continent noir vous chagrinent autant que vous l’affirmez, alors pourquoi ne dites-vous pas, enfin, la vérité ? »

La salle, composée en grande partie d’Africains, a largement applaudi ces observations. Quant aux intervenants, bien entendu, ils se sont bien gardés d’y répondre. Par la suite, lors de la deuxième séance de questions, j’eus beau lever le doigt, allez savoir pourquoi, je ne parvins plus à obtenir la parole…

Au sortir de cette amusante séance, un monsieur d’un certain âge vint me féliciter. Je lui demandai : « Vous m’avez applaudi. Pourquoi ? » Il me répondit : « Parce que ce que vous dites est la vérité que tout le monde dissimule depuis cinquante ans ». Je l’interrogeai : « Vous assistez à un colloque où l’on raconte le contraire pendant six heures d’affilée, vous savez que tout cela est faux, alors pourquoi n’êtes-vous jamais intervenu pour vous insurger ? » Il sourit et expliqua : « C’est comme ça, tout le monde ment, alors que voulez-vous, on joue le jeu, on fait comme tout le monde ». Une dame qui écoutait notre conversation lança à mon adresse, l’œil pétillant : « Monsieur, vous êtes naïf : en politique, tout le monde ment, c’est bien connu ! » Quelques minutes plus tard, une autre dame s’approche et me dit : « Je tiens à vous féliciter pour ce que vous avez dit, mais je vous donne ce conseil : méfiez-vous… » « Me méfier de quoi ? » ai-je demandé. « Je vous le dis, méfiez-vous », m’a-t-elle répondu en s’éloignant avec un grand sourire sympathique aux lèvres…

Finalement, je prends une demi-heure pour discuter avec un gars et une fille âgés d’environ vingt-cinq ans. Contrairement à mes autres interlocuteurs, ces jeunes gens sont convaincus que l’Afrique s’est soulevée pour l’indépendance. Aucun argument ne semble devoir entamer leurs tranquilles certitudes. Cinquante ans de propagande triomphent dans cette joyeuse jeunesse parfaitement dupe et sûre de son fait. Quand les vieux qui tantôt m’applaudissaient seront morts, la vérité pourra être définitivement enfouie en toute bonne conscience. Le désastre, grand amateur de mensonges, a de beaux jours devant lui…

Voilà où nous en sommes en l’an 2010. Des hommes et des femmes débitent des énormités historiques (émaillées, d’ailleurs, d’énormes erreurs) pendant des heures devant des dizaines, des centaines de personnes qui savent pertinemment qu’ils mentent mais ne bronchent pas. Par un mélange d’esprit moutonnier, de peur et, pour certains, par souci de carrière et d’argent. Car contester la doxa française et internationale présente autant de périls que la servir benoîtement peut s’avérer très lucratif. L’Afrique et la France dussent-elles en crever.

Mais après tout, les gros sous, le pouvoir et les honneurs, n’est-ce pas beaucoup plus important ?


Alexandre Gerbi




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13 juil. 2010

Défilé du 14-Juillet : Arrêtons l’hypocrisie

Tandis que la crise s'amplifie




Défilé du 14-Juillet :


Arrêtons l’hypocrisie






par


Alexandre Gerbi

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Le 14 juillet 2010, dans le cadre du Cinquantenaire des prétendues « indépendances » africaines, l’Etat sarkozyen, héritier de la Ve République blanciste, a invité ses vassaux africains à défiler sur les Champs-Elysées. Tant mieux. Pour le bien, il faudrait que les troupes africaines défilent tous les ans. Non seulement car c’est essentiellement l’Armée d’Afrique qui permit à la France de participer à sa propre Libération en 1945, et de figurer ainsi dans le camp des vainqueurs. Mais aussi parce que la France et ses anciens territoires d’Afrique n’ont jamais cessé de former un ensemble politique et économique qui ne dit pas son nom. Cette dernière idée tombe sous le sens autant qu’elle est dure à comprendre…

Dans un précédent article, nous avons vu que l’ensemble politique franco-africain demeure, aujourd’hui encore, une réalité officieuse mais bien réelle. Il est bien sûr de l’intérêt de certaines « élites », en France comme en Afrique, de taire ou de nier l’évidence.

Car l’Hexagone et ses dépendances africaines ne furent officiellement séparés que pour mieux permettre l’exploitation de ces dernières, dans un cadre parfaitement inégalitaire dont le peuple pâtit mais dont certaines élites profitent copieusement.

Chacun le sait, les indépendances africaines ont toujours été essentiellement ficitives. Mieux encore, initialement et fondamentalement non désirées par la majorité des Africains, elles furent imposées par l’Etat gaullien pour des motifs sordides touchant à l’argent, à la civilisation, à la religion et à la race.

Par la suite, après les « indépendances », sous l’œil vigilant de l’Elysée et de ses porte-flingue, les élites africaines et métropolitaines continuèrent à faire leurs petites affaires, en s’entendant souvent très bien entre champagne, caviar à la louche et voitures de luxe. Si bien que cinquante ans plus tard, en l’an 2010, on en arrive à cette situation absurde : un ensemble franco-africain ayant des élites communes (car les élites africaines n’ont jamais été aussi francisées, elles vivent un pied sur chaque continent, possèdent bien souvent la double nationalité, et profitent un maximum du french or american way of life) qui travaillent et vivent ensemble, mais expliquent aux peuples, avec des trémolos dans la voix et des arguments d’une rare incohérence, qu’ils doivent être séparés…

On le voit, cette séparation franco-africaine officielle assortie d’une unité officieuse fut conçue pour permettre le néocolonialisme. Or le néocolonialisme détruit l’Afrique et abaisse la France depuis cinq décennies, engendrant des ravages dont l’Afrique sort dramatiquement abîmée et la France défigurée et neurasthénique, voire autodestructrice. La logique voudrait qu’on conclue que la solution aux problèmes de l’Afrique et de la France passe par la réunification franco-africaine, puisque la séparation fut jadis imposée par un chef devenu traître à la République et à ses principes les plus fondamentaux.

Or tout au contraire, les « indépendances » sont sans cesse exaltées, et l’histoire officielle de la décolonisation, le prétendu soulèvement des peuples pour l’indépendance est perpétuellement raconté au mépris de la réalité historique. On préfère cacher que l’Afrique exigeait la fin du colonialisme par l’instauration de l’égalité politique… qui lui fut refusée par le pouvoir parisien. Mais cela, évidemment, chacun préfère le taire, comme il fait mine d’ignorer que l’unité franco-africaine est une réalité…

Car si l’on décidait de sortir de cette situation hypocrite et pernicieuse, si l’on officialisait l’unité franco-africaine en accordant à tous les habitants de l’ensemble franco-africain les mêmes droits et les mêmes devoirs, le néocolonialisme serait rapidement contré par la grâce de la démocratie et de la République. Dans ces conditions, tandis que la France, renouant avec sa part africaine, assumerait enfin autrement que dans les mots son identité franco-africaine, l’Afrique, renouant avec sa part française qu’elle n’a jamais perdu mais que certains veulent lui confisquer, assumerait son identité franco-africaine. Ainsi l’ensemble franco-africain, en terrassant le démon blanciste et en appliquant enfin les principes de la République, connaîtrait un puissant apaisement et un développement économique et social rapide.

Dans ces conditions, évidemment, l’exploitation néocolonialiste qui sévit depuis belle lurette en Afrique se trouverait radicalement entravée. Et le métissage de l’ensemble franco-africain (ou euro-africain, car c’est l’Eurafrique qui est en ligne de mire), dans un cadre laïc et égalitaire, c’est-à-dire le dépassement des problématiques raciales, s’offrirait aux populations d’Afrique et de France. Autrement dit, les axes fondamentaux de l’idéologie et de la rhétorique de la Ve République blanciste et de ses alliés internationaux se trouveraient tout à coup mis par terre, en même temps que ses lucres…

On comprend bien, de là, que ceux qui nous gouvernent, au nord comme au sud de la Méditerranée, ainsi que leurs relais médiatiques et intellectuels, aient intérêt à jouer la carte de la division. Et à prôner, plus que jamais, sous couvert d’amitié et de défilé du 14-Juillet, la séparation politique des populations africaines et françaises, pour mieux poursuivre leur exploitation comme depuis des décennies voire des siècles (car esclavage, colonialisme, indépendance imposée et son corollaire néocolonialisme composent un évident continuum historique d’exploitation et de mépris, qui n’a pas épargné non plus les masses européennes).

Les mêmes fins appelant les mêmes moyens, on ne s’étonnera donc pas que l’histoire franco-africaine mensongère que répand la Ve République blanciste pour justifier et masquer les vraies causes du largage de l’Afrique en 1958-1962, continue de dominer les discours politiques aujourd’hui. On ne s’étonnera pas non plus que le général de Gaulle, stratège et auteur de cette imposture au niveau français, soit plus glorifié que jamais.

On ne s’étonnera pas non plus que la Commission Toubon, chargée par Nicolas Sarkozy d’organiser les célébrations du Cinquantenaire, n’apporte aucun soutien à ceux qui osent penser hors des clous. En particulier, au Club Novation Franco-Africaine qui s’emploie, avec ses modestes moyens, à diffuser l’histoire occultée de la pseudo-décolonisation depuis des années.



Alexandre Gerbi




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5 juil. 2010

Vidéo : De Gaulle / Décolonisation



De Gaulle / Décolonisation


Une interview d'Alexandre Gerbi
par Raphaël Tribeca

Hôtel Lancaster, Paris, octobre 2006



video




Nous le répétons depuis quelques mois, dans les coulisses du pouvoir, des partis politiques, des médias, en France comme en Afrique, plus personne n'ignore ni ne conteste, à l'heure qu'il est, que c'est l'Etat français qui largua l'Afrique il y a cinquante ans, pour des raisons infâmes et selon des moyens particulièrement retors et criminels.

La vérité, énorme et vertigineuse, est sur le point de triompher, par la force des choses. C'est-à-dire d'être révélée, après cinquante ans de mensonges, de néocolonialisme, de goinfrerie et de désastres qui ont détruit, selon des voies inversées, l'Afrique et la France.

On sait comment, depuis cinquante ans, à peine sortie du colonialisme, l'Afrique fut ravagée à coups de manipulations politiques, d'assassinats, de magouilles dans tous les sens, sur fond d'infini mépris pour les populations africaines.

Or à force de durer (cinq décennies au total), le grand délire a aussi gangréné la France, en engendrant une société minée par ses contradictions, que l'Etat et ses ramifications s'employa à masquer en manipulant et en mentant aux Français et aux Africains. Objectif : les diviser et les opposer afin de mieux abuser d'eux, tout en se posant en Sainte Inquisition de l'Anti-racisme. L'Etat blanciste travesti en héraut fanatique de la lutte antiraciste, quelle audace, et quel jeu d'apprenti sorcier !

Au bout du processus, la société, gavée d'idées fausses et poussée par tous les moyens vers la soif de revanche, menace d'exploser à la figure de l'Etat français et du Système, dans un vaste écroulement du pays que tout le monde voit arriver gros comme une montagne. D'autant que cet effondrement est commencé, sous nos yeux, depuis bien des années.

Cette interview date d'octobre 2006. Près de quatre ans plus tard, le gigantesque scandale qui engendra et façonna la Ve République blanciste demeure. Il est encore tabou d'avancer que le régime de la Ve République fut fondé sur le Mensonge (avec une majuscule), puis procéda à la trahison du peuple, de l'Afrique, de la France, enfin de la République. Tout cela, on peut le comprendre, demeure l'objet de bien des crispations.

Alors pour noyer le poisson, tandis que chacun, en haut lieu, sait de quels crimes Charles de Gaulle et ses amis se sont rendus coupables à partir de 1958, le culte du Général n'a jamais été aussi caricatural et même paroxystique. A telle enseigne que la mairie (socialiste !) de Paris, sous couvert de célébrer le 70e anniversaire de l'appel du 18 juin, a pu se permettre d'afficher un portrait gigantesque de Charles de Gaulle sur la façade de l'Hôtel de Ville, tandis que tous les médias français chantaient en choeur, en ce mois de juin 2010, au mépris de toute nuance, les louanges du grand homme. Non sans quelque obscénité, tandis qu'on est censé fêter cette année le Cinquantenaire des prétendues "indépendances" africaines...

Dans quelques mois, dans quelques années, quand seront révélés officiellement et connus de tous les incommensurables crimes et trahisons suprêmes de Charles de Gaulle et de ses alliés entre 1958 et 1962, pareil offense à la République et à la démocratie, à l'Afrique et à la France, à l'esprit de 1789 et de la Révolution, ne sera plus possible.

Et notre époque sera, à coup sûr, très sévèrement jugée.

Alexandre Gerbi





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1 juil. 2010

1960 ou la neutralisation de la pensée politique nègre

Après le désastre des Bleus...




« 1960 »

ou

La neutralisation

de la pensée politique nègre




par


Alexandre Gerbi

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Aspect méconnu de l’Histoire franco-africaine, avec la prétendue « décolonisation » et le largage des populations subsahariennes, c’est la pensée politique nègre qui fut en définitive contrée puis neutralisée.

Négritude et altérité

Dès les années 1920, à travers des hommes tels que Blaise Diagne, René Maran ou Lamine Senghor, puis par la suite, grâce à des figures immenses telles que LS Senghor, Aimé Césaire ou Alioune Diop, la pensée politique nègre se caractérisait par sa révolte non seulement contre le racisme et le mépris de la race noire, mais aussi contre tous les esclavages et contre tous les crimes, quelle que soit la couleur de la victime et celle du bourreau.

Au nom de l’humaine grandeur, la Négritude affirmait la nécessité de bâtir un monde moderne débarrassé de toutes les tyrannies politiques, religieuses ou superstitieuses. Un monde qui serait nécessairement nourri, pour se constituer dans la richesse et dans la gloire, de toute la chair du monde et des civilisations. Chaque civilisation apportant son génie à l’universel développement, tout en abandonnant ses tares grâce à la rencontre de l’altérité, par un serein équilibre entre la conscience ardente de ses forces mais aussi une exigeante lucidité quant à ses faiblesses.

Pour qui connaît les errements et les fourvoiements délétères, à la même époque, de bien des discours politiques, en particulier occidentaux et européens, pareille hauteur de vue peut fasciner…

Dans les années 1945-1958 en France, ce courant de pensée majeur et visionnaire, en phase avec l’avant-garde de l’école anthropologique française (notamment Claude Lévi-Strauss), pouvait accéder aux commandes. Il suffisait pour cela d’accomplir une étape décisive réclamée avec constance et acharnement par la quasi-totalité de la classe politique africaine et ultramarine : l’égalité politique.

Une telle réforme aurait permis aux représentants africains, soutenus et renforcés par les suffrages de dizaines de millions de citoyens d’outre-mer, de défendre les populations ultramarines, particulièrement vulnérables au sortir du colonialisme. Mais elle leur aurait aussi permis de porter jusqu’au sommet de l’Etat leurs conceptions non seulement de l’homme noir, mais aussi de l’homme tout court, dans un monde tellement bête. Ce fut d’ailleurs partiellement le cas sous la IVe République : entre 1945 et 1958, là où les Africains avaient le plus d’influence, à savoir en Afrique subsaharienne (AOF et AEF), les progrès, en termes de développement économique, social, et d’esprit démocratique, bref, d’abolition du colonialisme, furent spectaculaires et incontestables. Kwamé Nkrumah lui-même, qui visitait la Côte d’Ivoire en 1957, s’en émerveilla.

La « République de 58 »

On en était là, lorsqu’en 1958, profitant de la crise ouverte par l’atroce guerre d’Algérie, conséquence de la politique infâme autant que désastreuse de la IVe République, Charles de Gaulle fit un coup d’Etat militaire.

L’ancien chef de la France libre accusa le « Système », par son refus de reconnaître égaux tous ses enfants, de trahir la « vocation » de la France. Sur ce grief, il s’empara du pouvoir en promettant à tous, « [en Algérie] et ailleurs », l’égalité politique pleine et entière (Discours d’Alger et de Mostaganem, 4 et 6 juin 1958). Auréolé de son prestige, se réclamant du souffle de l’Histoire, le plus illustre des Français s’affirmait décidé à réaliser le grand projet fraternel défendu par les Africains depuis des décennies !

Exaltant la fraternité franco-africaine devant des foules en liesse, de Gaulle s’engageait à achever le processus d’intégration égalitaire esquissé mais finalement rejeté par le précédent régime. Cette révolution se solderait par l’accession des Africains aux plus hauts postes de l’administration et de l’Etat français, devenu ipso facto franco-africain. Selon un schéma que la IVe République, dans le sillage de la IIIe, avait déjà plus qu'ébauché, sous la pression démocratique des populations franco-africaines, conjuguée à la force de l’héritage de 1789. Se rappeler que sous ces régimes, des Africains et des Antillais furent députés, ministres, vice-présidents de l’Assemblée nationale ou encore président du Sénat…

Par la « République de 58 », Charles de Gaulle, porté au pouvoir par l’Armée et bientôt confirmé triomphalement par le peuple après des décennies de luttes, d’hésitations et de palabres, un vaste processus ancien touchait à son plein accomplissement. Le conservatisme le plus enkysté était sommé de rendre la parole au peuple, qui se trouvait justement disposé à accomplir cette mue grandiose : le 28 septembre, le référendum sur la nouvelle Constitution fut très largement approuvé par plus de 80% de OUI. Pouvait enfin s’accomplir la métamorphose de la France et de son empire en une vaste République franco-africaine fraternelle, égalitaire et sociale à vocation universelle. En ces extraordinaires journées de 1958, par le verbe de Charles de Gaulle, d’acre réticences succombaient, tandis que triomphait la pensée politique nègre mêlée à celle de Claude Lévi-Strauss…

C’est ce projet, véritable âme du monde, qui fut détruit en même temps que furent évincés les grands théoriciens politiques franco-africains des années 1950. Notre monde actuel, obsédé par les races, gagné par l’obscurantisme et perclus de superstitions, englué dans le sous-développement ou l’opulence crasse, est la consternante conséquence de leur défaite. A ce monde tristement dépourvu de rêves et si plein de cauchemars, saurons-nous en substituer un autre, construit en mémoire de ces splendides vaincus ?

Il faudrait pour cela dévoiler dans sa terrible réalité le divorce franco-africain, survenu entre 1958 et 1962.

Anéantissement de la « République de 58 »

Charles de Gaulle, maurrassien notoire aux racines barrésiennes, pensait l’exact contraire de ce qu’il avait promis et annoncé d’une voix vibrante pour revenir aux affaires, c’est-à-dire pour bénéficier des soutiens du peuple, en Métropole comme en Afrique, et de l’appui de l’Armée. Une fois aux manettes, il incurva progressivement son discours et détruisit méthodiquement l’unité franco-africaine. Au prix d’une duplicité permanente et de transgressions gravissimes, en une sorte de triptyque infernal : l’Affaire gabonaise en 1958, la Loi 60-525 en 1960, la Tragédie des Harkis en 1962. Pour éviter, selon ses confidences, la « bougnoulisation » et l’islamisation de la France, et plus confidentiellement encore, afin d’organiser le néocolonialisme. Sur fond d’intrigues du monde entier (USA, URSS, Ligue Arabe, Vatican, ONU, etc.) et d’âpres calculs drapés de vertus, le grand rêve franco-africain (ou euro-africain) se heurta aux sombres et torves vues des élites parisiennes, européennes et occidentales.

Par la suite, ce gigantesque scandale fut caché à coups de travestissements de l’Histoire, de menaces et d’anathèmes. Avec d’autant plus d’efficacité que le consensus était pour ainsi dire planétaire, puisque tout le monde et tous les partis avaient trempé dans l’opération. Au nord comme au sud de la Méditerranée et sur tous les continents, l’exaltation de la figure du Général, présenté comme un phare immense doublé d’un saint homme, permit d’opportuns et colossaux escamotages. En France, au fil des décennies, la statue du commandeur enfla jusqu’à la démesure, selon un crescendo qui s’amplifia à mesure que le scandale se dévoilait dans les coulisses du pouvoir et du savoir.

Au point qu’en ce mois de juin 2010, sous prétexte de 70e anniversaire de l’appel du 18 juin 1940, Charles de Gaulle fut glorifié ad nauseam. Alors qu’on est censé célébrer cette année le tragique et monstrueux Cinquantenaire des indépendances africaines dont il fut le principal artisan, sinon le cerveau…

Aujourd’hui, au bout de l’enfer déclenché il y a cinquante ans, la France se disloque, à l’image de son équipe nationale de football en terre africaine, gangrénée par le projet insensé de la Ve République blanciste, né de la négation de ce qu’elle prétendit être pour pouvoir naître. En anéantissant la « République de 58 », de Gaulle et ses alliés ne se posèrent pas seulement en imposteurs. Ils détruisirent aussi « une certaine idée » de la France, en la faisant fossoyeuse de ses plus grands idéaux, de ses plus hauts principes et ogresse de ses innombrables enfants d’Outre-Mer. Faut-il s’étonner qu’aujourd’hui, nombre d’entre leurs descendants la tiennent pour ennemie, jusqu’à parfois la haïr ? Tandis que le pays tout entier bascule dans la folie, perclus de remords et d’inavouables culpabilités raciales, qui pourtant sont celles de l’Etat, et non de son bouc-émissaire, le peuple…

Serait-il permis de regretter qu’en 2010, en cette tragique année anniversaire du grand déchirement, de la trahison et du crime, on n’ait pas davantage modéré, à Paris, ses ardeurs hagiographiques à l’endroit du Général ?

Serait-il incongru d’attendre qu’à l’avenir, le personnel politique, de droite comme de gauche, les intellectuels, la presse et les médias français cessent d’exalter sans bornes Charles de Gaulle, au gré d’un ubuesque et surtout obscène crachat au visage de tant d’Africains, de Métropolitains et d’Ultramarins qui, comme certains Bleus sans doute, ont tellement mal à la France ?


Alexandre Gerbi




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