10 déc. 2018

Gilets Jaunes : Depuis De Gaulle jusqu’à Macron, les beaux discours, le jeu de la CIA et la réalité de la trahison



Gilets Jaunes : 

Depuis De Gaulle jusqu’à Macron, 

les beaux discours, le jeu de la CIA 

et la réalité de la trahison


par

Alexandre Gerbi 



Après dix jours de silence assourdissant, on nous l'annonce sans nous l'assurer : Emmanuel Macron devrait parler (enfin...) le 10 décembre. Espérons pour lui, et surtout pour le pays, que ce discours présidentiel ne sera pas une énième provocation, consistant en "paroles verbales" (subodorons : "nouveau contrat social", "répartition plus juste des richesses", "solidarité avec la France des oubliés", "états généraux du dialogue") enrobées de sourires carnassiers. Une fricassée de promesses en l'air à destination des "gens de rien" supposés stupides et naïfs. Autant de manoeuvres dilatoires à caractère, une nouvelle fois, inflammatoire. Mais peut-il vraiment en être autrement ?
Depuis le début de la crise, beaucoup ont observé que le chef de l'Etat et ses ministres avaient systématiquement deux coups de retard. Las ! Le nouveau monde macronien ressemble comme deux gouttes d'eau (ou de gazole...) à l'ancien. Au début de la quatrième semaine du mouvement, il conviendrait donc que Macron se mette au diapason des revendications des "séditieux", lesquelles ne se limitent plus, loin s'en faut, à l'annulation de la taxe sur les carburants et autres arnaques fiscales déguisées en bienveillance d'Etat.
Mais les vieilles ficelles sont difficiles à rompre. Voici que les porte-parole du gouvernement nous expliquent, au lendemain de l'Acte 4 de la révolte, que la démocratie et la République sont mises en péril par le mouvement des Gilets Jaunes. Admirable inversion des rôles ! Car c'est précisément parce que la démocratie et la République sont bafouées depuis trop longtemps, et de façon trop grave, par ceux-là même qui s'en réclament et dont Macron est le dernier caricatural avatar, que les Gilets Jaunes, c'est-à-dire le peuple, se sont soulevés pour défendre cette même démocratie et cette même République. Autrement dit, malgré l'échec de sa rhétorique depuis trois semaines (et bien davantage...), le gouvernement continue de vouloir "la faire à l'envers" au pays, en se posant comme le rempart des principes hérités de 1789. Il fallait oser...
Aux sources de la trahison
Mais le temps n'est plus aux balivernes. Le mouvement des Gilets Jaunes vient de loin, et répond fondamentalement à une double problématique : le mensonge et la trahison de la France, de la République et de la démocratie. Précisons : trahison par les élites politiques et leurs relais notamment médiatiques, syndicaux et intellectuels.
Il faudrait de longues pages pour expliquer dans tous les détails comment la logique du mensonge et de la trahison remontent aux origines de la Ve République, sous la houlette de Charles de Gaulle. Auteur d'un coup d'Etat (mai-juin 1958) puis élu pour accomplir une révolution égalitaire, politique et sociale, avec l'Outre-Mer (Algérie et Afrique noire), De Gaulle était appuyé et soutenu en sous-main par les Etats-Unis et leurs services secrets. A l'époque, en France comme dans d'autres pays d'Europe, la CIA et le Département d'Etat des frères Allen et John Foster Dulles arrosaient copieusement de leurs dollars, depuis la fin de la guerre 1939-1945, les milieux politiques (y compris la SFIO et les trotskistes lambertistes) et syndicaux (en particulier FO). Les réseaux qui en résultaient furent activés en 1958 pour permettre à De Gaulle de s'emparer du pouvoir, sous prétexte de contrer le péril communiste, en réalité parce que les projets du Général, quoique secrets, étaient connus de Washington, dûment informé par l'intéressé. La future volte-face gaullienne, qui se solda par le largage de l'Afrique noire puis de l'Algérie, ne faisait aucun mystère pour ses parrains états-uniens dès avant le retour au pouvoir de l'ermite de Colombey. C'est pour cette raison que les Etats-Unis apportèrent leur soutien à De Gaulle malgré sa ligne officielle prônant alors l'unité franco-africaine qu'ils avaient en horreur. Cette ligne, aimablement déclinée par le Général d'Alger à Mostaganem en juin 1958, était destinée à amadouer l'armée et à séduire les "veaux" pieds-noirs et arabo-berbères pro-francais alors nombreux en Algérie. Même si les historiographes officiels, depuis un demi-siècle, s'emploient à convaincre lesdits "veaux" du contraire...
Il en résulta, une fois le largage de l'Outre-Mer accompli, après l'illusion des années 60 destinées à faire passer la pilule dans la société de consommation et le rock'n roll, une lente descente aux enfers de la France, rythmée par les chocs pétroliers à partir du début des années 1970.
Depuis une vingtaine d'années, le phénomène de la relégation a pris un tour dramatique, et tourne aujourd'hui à l'effondrement.
Les ingrédients sont, au fond, les mêmes qu'entre 1958 et 1962 : mensonge et trahison, à grand renfort d'intoxication médiatique et de collusions des partis politiques prétendument rivaux mais en réalité complices, sur fond de réseaux états-uniens.
Ainsi, depuis que la France a eu l'outrecuidance de s'opposer aux Etats-Unis dans leur entreprise de déstabilisation du Proche-Orient (guerre d'Irak, 2003), le nécessaire a été fait pour que seuls des membres de l'amicale franco-états-unienne accèdent aux plus hautes responsabilités à Paris. Dans ce cadre, la French American Foundation (FAF) et ses "Young Leaders" jouent un rôle majeur.
La trop méconnue FAF, créée par Giscard d'Estaing et Gerald Ford en 1976, est liée à la CIA. Recrutant dans les milieux de pouvoir, c'est-à-dire dans les sphères politique, économique et médiatique, la FAF incorpore un nombre restreint de nouveaux membres chaque année : une dizaine seulement.
Bien que très rares, les Young Leaders, bénéficiant de solides appuis, "trustent" désormais une grande partie des postes politiques de premier plan. Sarkozy, quoique très ami des Etats-Unis, n'en était pas un, mais son ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, l'était. Son successeur, en revanche, Hollande en était un (promotion 1996), comme une bonne partie de son gouvernement, de la très conformiste Najat Vallaud-Belkacem au boutefeu Arnaud Montebourg en passant par Marisol Touraine ou Pierre Moscovici (qui sévit maintenant à Bruxelles où il représente la France en tant que Commissaire européen...), cette liste n'étant pas exhaustive. Le successeur de Hollande, Macron, Young Leader lui-même, a fait encore mieux : son Premier ministre, Edouard Philippe, l'est aussi. Et qui pourrait succéder à Macron en cas de chute ? Wauquiez ? Young Leader. Pécresse, Kosciusko-Morizet ? Young Leaders encore. Dupont-Aignan ? Young Leader toujours. Même si ce dernier s'affirme repenti...
En attendant, c'est bien aussi cela que les Gilets Jaunes incarnent : le rejet de cette trahison permanente des intérêts supérieurs de la France au profit d'intérêts étrangers, par un savant jeu de réseaux d'influence quadrillant le Tout-Paris politico-médiatico-économique. Avec son corollaire : le bradage, jusqu'à ce que mort s'ensuive, des intérêts nationaux. Depuis les entreprises stratégiques (pour s'en tenir à un seul exemple, voir notamment l'emblématique et ténébreuse affaire Alstom, dans laquelle Macron a joué un jeu plus que trouble et à laquelle LCP a consacré un remarquable et sidérant documentaire) jusqu'à la vente, dans des conditions éminemment douteuses, des bijoux du patrimoine (notamment le sompteux palais Clam-Gallas de Vienne en Autriche, vendu sous Hollande au Qatar sans appel d'offre, au mépris de la loi, ou encore les collections d'art africain dont Macron s'apprête à faire cadeau au Bénin), rien ne semble devoir émouvoir ni arrêter les dirigeants prétendument français dans leur folie liquidatrice.
En réalité, le sort tragique fait par le Système au petit peuple de France, livré à la misère, va de pair avec la dilapidation implacable des trésors nationaux, qu'ils soient artistiques, architecturaux ou industriels. C'est aussi contre cet esprit de trahison, entre incurie et absence totale de patriotisme, que la révolte des Gilets Jaunes prend position.
Difficile d'imaginer que Macron, homme du Système par excellence, saura trouver autre chose que des mots creux pour y mettre un terme. Jusqu'à la chute finale.

Alexandre Gerbi



6 déc. 2018

Gilets Jaunes : J-2 avant l’apocalypse ou Vers l’apothéose (ou la chute) de Macron




Gilets Jaunes : 

J-2 avant l’apocalypse 

ou 

Vers l’apothéose (ou la chute) de Macron


par

Alexandre Gerbi




Le compte à rebours est enclenché. Dans deux jours, Paris sera peut-être à feu et à sang. Macron en prend le risque. Dans tous les sens du terme.

Beaucoup voient d'ici le scénario catastrophe. Samedi 8 décembre 2018. Les Gilets Jaunes déferlent pour le quatrième samedi de suite sur la capitale. Ils sont une fois encore des dizaines de milliers, exaspérés par l'arrogance du pouvoir qui depuis trois semaines les insulte et entend mordicus "garder le cap", malgré les cris multipliés du peuple. Les forces de l'ordre, identifiées comme le bras armé du pouvoir félon, font plus que jamais office de tête de Turc pour la foule déchaînée. Dans l'après-midi, la violence des affrontements, l'épuisement des CRS et des gendarmes s'ajoutant aux consignes d'absolue fermeté du ministre de l'Intérieur, quelques bavures provoquent d'atroces escalades. On tire à balles réelles dans Paris. La situation dégénère d'heure en heure. Les images HD de cadavres enflamment les réseaux sociaux. Les médias sont pris de vertige. A la nuit tombée, par-dessous un mélange épais de lacrymo, de matraques, de grenades explosives et de sang, par-dessus les dépouilles encore chaudes de Gilets Jaunes et de flics qui jonchent les trottoirs et les barricades, la jeunesse désaxée des colossales banlieues tentaculaires déferle à son tour, en masse, pour la razzia finale. Un pillage sans merci et sans limites, pour un "black saturday" qui fera regretter la "modération" du samedi précédent. Incendies innombrables sur les deux rives de la Seine, agressions, vols, viols, meurtres multipliés... Ce scénario à la Guerilla d'Obertone serait-il le programme qui attend la Ville Lumière dans un peu moins de soixante-douze heures ? Cassandre aime tellement se tromper...

Alors bien sûr, le lendemain de ce ténébreux cauchemar, la France se réveillera avec l'une des pires gueule de bois de son histoire. En compagnie de Brigitte plus souriante que jamais dans sa petite robe noire de chez Louis Vuitton à 3 600 euros, portant au poignet une élégante montre D de Dior à 5 800 euros et au doigt une superbe bague Archi Dior, en or et diamants, à 39 000 euros, Macron aura suivi le déroulement des événements toute la journée et toute la nuit sur BFMTV, en sifflant avec ses fidèles Castaner et Nuñez de capiteux Dom Pérignon 1958 remontés de la cave de l'Elysée. Le génial plan de son scénario d'apocalypse achevé, le Président pourra dès le dimanche soir s'adresser d'un ton martial au peuple tétanisé. Il rendra d'abord hommage aux deux cent quarante six policiers morts en héros pour la République, déplorera les deux mille cinq cents trente et un Gilets Jaunes tombés pour rien, dénoncera le hideux et tragique péril dans lequel les fous ont précipité le pays, et réclamera les pleins pouvoirs. Erigé en dictateur dans la foulée par sa majorité En Marche et quelques ralliés PS et LR craignant pour leur vie, Jupiter, chef des armées, pourra enfin abattre le feu céleste sur les séditieux. Les ennemis de l'ordre macronien seront écrasés comme des cloportes, par milliers, d'abord à Paris, puis à travers tout l'Hexagone, sans oublier la Réunion. Maître du chaos redevenu maître des horloges, il pourra enfin accomplir son programme de progrès et de redressement national, "repenser printemps", en anéantissant les acquis sociaux et l'imposture démocratique, tous ces mensonges qui nous ont fait tant de mal.

A moins que...

A moins que samedi 8 décembre 2018, les Gilets Jaunes, les forces de l'ordre et l'armée fraternisent, convergent ensemble vers l'Elysée, débusquent et lynchent Macron dont la tête verdâtre au bout d'une pique sera présentée place de la Concorde aux caméras de BFMTV et de LCI, sous les applaudissements du peuple et les commentaires de Jean-Michel Aphatie, de Franz-Olivier Giesbert et de Ruth Elkrief, qui n'y trouveront rien à redire. Tandis qu'aux quatre coins du monde, des Gilets Jaunes surgis des foules esclaves fleuriront au même moment autour des tyrans, inspirées une fois de plus, comme dans les siècles passés, par l'exemple de Paris en révolution...

Quant aux historiens du futur, ils réfléchiront aux raisons pour lesquelles feu Macron, le mercredi 5 décembre 2018, face au peuple français en révolution, n'a pas annoncé qu'il renonçait à la taxe gazole de janvier et qu'il abolissait la précédente, qu'il divisait par deux la TIPP sur tous les carburants et diminuait par deux la TVA sur l'électricité et le gaz, qu'il augmentait le SMIC de 20% et compensait cette mesure par une baisse à proportion des cotisations des petites et moyennes entreprises, qu'il revalorisait les pensions retraites de 20% et le minimum vieillesse de 40%, qu'il rétablissait les APL et ramenait les prestations de la Sécurité sociale et des allocations chômages aux conditions et niveaux de l'an 2000, idem pour les taxes sur la bière et les sodas, qu'il envoyait Jérôme Cahuzac en prison pour l'exemple, qu'il ramenait la limite de vitesse de 80 à 90 km/h, qu'il supprimait les radars fixes avec dorénavant une tolérance, une marge d'erreur de 15% en faveur des automobilistes tout en divisant par deux le montant des amendes, qu'il renationalisait les autoroutes et les rendait gratuites, ainsi qu'une douzaine d'autres mesures de nature à rompre avec la logique de l'infantilisation du citoyen et de son exploitation fiscale, aurait précisé le chef de l'Etat, mesures entrant en vigueur bien sûr immédiatement. Conditions préalables à l'ouverture de négociations sur trois mois avec les Gilets Jaunes, pour que soit restaurées en France les idées de République, de démocratie, de Vertu, de justice sociale et de Lumières. Conditions, aussi, d'un apaisement radical, permettant aux Gilets Jaunes, foncièrement pacifiques et attachés à la concorde civile, de renoncer solennellement à manifester à Paris le 8 décembre, afin d'éviter le pire.

Cela aurait été si simple...

Mais qu'on me comprenne bien.

Il ne s'agit pas ici de se réjouir du désastre qui vient, et qui n'est heureusement pas encore certain à cette heure, pas plus que d'appeler à l'assassinat d'Emmanuel Macron. L'auteur de ces lignes, comme la plupart des Français, tient la vie pour sacrée et a la mort en horreur, même s'il en a gros sur la patate, comme beaucoup de Français. A un point tel que si quelque malheur devait arriver à Macron, il estimerait que, comme Louis XVI ou Nicolas II avant lui, l'a bien cherché, par son mépris, volontaire ou pas, des malheurs du peuple, et par l'extraordinaire violence sociale dont il s'est rendu coupable à l'égard du peuple, consciemment ou pas.

Le but de cette brève fiction est de tirer le signal d'alarme. De faire bien prendre conscience à tous les protagonistes de ce qui nous guette. Chaque heure qui passe nous rapproche d'un possible cataclysme sanglant. Dans ce contexte, le silence d'Emmanuel Macron est stupéfiant. Car une fois que le sang aura coulé, s'il coule, et que la dynamique du chaos sera enclenchée, si elle s'enclenche, bien malin qui peut dire comment il sera possible d'en sortir. Et le prix qu'il faudra finalement payer pour cela. Un prix qui sera sans doute bien plus élevé que la décapitation virtuelle d'un président dans un petit article sur la Toile.

L'incapacité, ou le refus, du chef de l'Etat de prendre les mesures requises pour éviter le pire, depuis plus de trois semaines comme, de façon plus irresponsable encore, ces jours-ci, fait planer sur le pays les risques les plus grands et toujours grandissants. Y compris pour le président de la République lui-même. Le taire, c'est se rendre complice de l'éventuelle catastrophe à venir.

Il n'est pas encore trop tard ! C'est ce que cet article cherche, avec quelques autres voix à travers les médias, à faire comprendre. Et aussi ceci : si le désastre arrive, la responsabilité d'Emmanuel Macron sera accablante. Et lorsqu'un chef d'Etat est à ce point coupable, tout peut lui arriver. Encore une fois : il ne s'agit pas de s'en réjouir, mais de rappeler sans fard ce que l'histoire nous enseigne. Y compris à Emmanuel Macron. Et n'en déplaise aux âmes sensibles.

Alexandre Gerbi

6 oct. 2018

Zemmour et Polony ou La mise en évidence de l'incohérence (majuscule et délétère) du Système



Zemmour et Polony

 ou 

La mise en évidence de l'incohérence 
(majuscule et délétère) du Système




par

Alexandre Gerbi




Depuis de nombreuses années, Eric Zemmour suscite des polémiques enflammées, très révélatrices des incohérences et des impasses idéologiques qui sapent la France depuis des décennies. Et conduisent le Pays à la catastrophe.



Ses ennemis le répètent à l'envi : l'auteur de Destin français (Albin Michel, 2018) serait un représentant de l'extrême droite la plus nauséabonde, et ses positions seraient par conséquent incompatibles avec l'esprit républicain. Dernier scandale en date, l'affaire du prénom d'Hapsatou Sy, « une insulte à la France » selon Zemmour sur le plateau de Salut les Terriens de Thierry Ardisson (scène censurée par la production).

Or il semble échapper à la totalité des détracteurs de Zemmour, et bien que ce dernier la cite régulièrement depuis des années, que l'affirmation que la France soit « avant tout un peuple de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » est une des idées directrices de Charles de Gaulle. Une idée qui n'est pas restée qu'une vague lubie dans l'esprit du vieux militaire, puisqu'elle est fondatrice de la Ve République. 

En effet, de l'aveu même du Général, entre 1960 et 1962, le largage des territoires d'Afrique noire puis de l'Algérie (ou plutôt de leurs populations, car la plupart des anciennes colonies sont longtemps restées « sous contrôle » et le sont parfois encore...), répondit à cet impératif. Ceci alors que le même Général avait, quelques années plus tôt, justifié son retour au pouvoir, et les moyens employés pour y parvenir - à savoir un coup d'Etat militaire (mai-juin 1958) et le renversement de la IVe République -, par l'octroi de l'égalité politique aux populations d'outremer - le fameux « Je vous ai compris ! », tiré d'un discours que chacun serait bien inspiré de relire en totalité et sans oeillères. Un véritable tête-à-queue politique et idéologique que notre époque, hormis Zemmour et quelques-uns, a totalement oublié, et enseveli sous un antiracisme ostentatoire dont la tartufferie n'a d'égal que l'ampleur de l'amnésie.

Depuis soixante ans, une rhétorique bien huilée, relayée par la droite comme par la gauche (politiques, historiens, intellectuels), a permis d'occulter les causes fondamentales, civilisationnelles et racialistes, de l'abandon des territoires de l'Outre-Mer africain. Il est vrai que pareils motifs n'étaient guère avouables d'un point de vue républicain. Habilement, comme l'avait bien anticipé Germaine Tillion dans son remarquable ouvrage L'Algérie en 1957, l'alibi de l' « anticolonialisme » au nom du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », orchestré à l'époque par Washington, Moscou et l'ONU, a été endossé par l'Elysée, qui l'a mis sans cesse en avant à l'aide de ses relais médiatiques et intellectuels. En réalité, les indépendances organisées par le Général appuyé par les puissants réseaux états-uniens et soviétiques en France, avaient pour but essentiel, du point de vue gaullien, de préserver le « corps français » des périlleux mélanges que l'octroi de l'égalité politique, revendiquée par la plupart des élites ultramarines, eût entraînés. Ces indépendances, souvent de façade, ont également permis d'organiser le néocolonialisme, avec à la clef la paupérisation des masses africaines (Germaine Tillion parlait de « clochardisation »), en même temps que leur basculement, presque toujours, dans des régimes dictatoriaux et antidémocratiques (également annoncés par Germaine Tillion). Avec pour corollaire une explosion démographique qui, couplée à la misère de masse, et, ce qui est plus enfoui encore, l'amour refusé de l'ancienne patrie française, a conduit d'innombrables Africains et Arabo-Berbères à venir chercher dans l'ex-métropole un salut économique et social qu'ils ne trouvaient plus chez eux.

Cette opération aux conséquences politiques, économiques et sociales gigantesques, se trouve être fondatrice de la Ve République, et à l'origine de la plupart des maux contemporains. Au prix d'une véritable imposture, d'un lavage de cerveau doublé d'une mémoire artificielle d'un rare manichéisme, charriant la haine de la France chez les anciens colonisés, notamment dans la jeunesse des banlieues françaises. Un cocktail dont j'ai expliqué depuis plus de dix ans, prêchant souvent dans le désert, les mécanismes et les enjeux dans de nombreux ouvrages et articles.


Cohérence zemmourienne et incohérence polonyenne

Quoi qu'on pense des positions d'Eric Zemmour, elles ont le mérite de la cohérence. 

Cohérence de Zemmour avec lui-même, mais aussi, surtout, avec l'idéologie gaullienne fondatrice, quoique toujours tenue sous le boisseau à cette heure, de la Ve République. Au fond, et pour le dire plus simplement, Zemmour est un vrai gaulliste ; à telle enseigne qu'il ne fait aucun doute, pour qui a étudié sérieusement la pensée du Général, que celui-ci approuverait absolument les positions zemmouriennes, tant au sujet des prénoms, de l'immigration que de l'islam. 

On ne peut pas en dire autant de ses détracteurs. Leurs indignations peuvent en effet stupéfier par leur incohérence. Entre autres exemples (ils sont trop nombreux), comment une analyste comme Natacha Polony, qui se targue d'être cultivée, honnête et rigoureuse, peut-elle condamner Zemmour tout en se réclamant simultanément, dès que l'occasion se présente, avec des trémolos dans la voix, du gaullisme ? Comment la nouvelle directrice de Marianne, ex-chevènementiste, peut-elle louer l'indépendance algérienne, justifiée par la supposée incompatibilité des Arabo-Berbères et des Français de souche (en 2008, sur France Culture, Jean-Pierre Chevènement expliquait que « ces deux peuples n'étaient pas miscibles »), et approuver l'installation en France de millions de Maghrébins et autres Subsahariens - le « grand remplacement » dans le vocabulaire de Renaud Camus repris par Eric Zemmour (1) ? Comment Polony peut-elle, gaulliste, reprocher à Zemmour d'être obsédé et vent debout contre ce phénomène que le Général avait cherché à conjurer à tout prix, c'est-à-dire au prix de l'Outre-Mer franco-africain ? 

On a le droit d'être gaulliste en l'an 2018. Mais il faut simplement se mettre d'accord avec soi-même.

Ou bien l'on glorifie le Général, sa hauteur de vue, sa sagesse politique, et dans ce cas on ne peut que condamner le métissage massif de la France avec des populations extra-européennes ni blanches, ni gréco-latines, ni chrétiennes.

Ou bien l'on glorifie l'avènement de la France de la « diversité » émancipée d'une identité européenne exclusive, mais dans ce cas, il faut condamner sans appel non seulement l'idéologie du Général, mais aussi les choix politiques qui en ont découlé : en particulier la mise au ban de la République des territoires africains et de leurs populations. 

Or cette clarification n'a jamais eu lieu et ne semble pas à l'ordre du jour. Ainsi le Tout-Paris médiatique et politique peut se permettre, en permanence, de faire le grand écart, en chantant à longueur de temps, et simultanément, les gloires de Charles de Gaulle et celles du métissage ethnique et culturel de la France. Le mérite de Zemmour est de mettre en évidence, sans qu'il le veuille d'ailleurs vraiment lui-même, ces insoutenables et dissolvantes contradictions. 

Alexandre Gerbi


(1) Dans l'émission Salut les Terriens du 16 septembre 2018, Natacha Polony s'est opposée à Eric Zemmour lorsqu'il dénonça l'africanisation du quartier parisien Château Rouge, en illustration du très controversé « grand remplacement ».



27 déc. 2017

Remarques camusiennes à l’adresse des petits perroquets parisiens



Remarques camusiennes

à l’adresse des perroquets parisiens



par

Alexandre Gerbi





« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », qu’ils vous répètent…


Depuis quelques années, les petits perroquets parisiens citent à tout bout de champ, le bec en cul de poule, cette pensée de l’admirable Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Alors que les mêmes petits perroquets parisiens semblent ne rien connaître des analyses du même Camus touchant à la prétendue « décolonisation », en particulier celle de l’Algérie.

Et pour cause : la pensée camusienne déroge au catéchisme officiel de la Ve République, auquel lesdits petits perroquets parisiens souscrivent bien sagement, par ignorance ou intérêt bien compris.

Il semble totalement échapper aux grands aras, aux gris du Gabon et autres perruches, que l’ignorance, la superficialité, la lâcheté et la tartufferie ajoutent, elles aussi, au malheur du monde…

Dans ses Chroniques algériennes parues dans Combat en mai 1945, Camus notait :

« Sur le plan politique, je voudrais rappeler aussi que le peuple arabe existe. Je veux dire par là qu'il n'est pas cette foule anonyme et misérable, où l'Occidental ne voit rien à respecter et à défendre. Il s'agit au contraire d'un peuple de grandes traditions et dont les vertus, pour peu qu'on veuille l'approcher sans préjugés, sont parmi les premières. Ce peuple n'est pas inférieur, sinon par la condition de vie où il se trouve, et nous avons des leçons à prendre chez lui, dans la mesure où il peut en prendre chez nous. ». Pléiade, p. 942.

Dans son avant-propos des Chroniques algériennes, Camus notait également :

« Pour trouver la société humaine, il faut passer par la société nationale. Pour préserver la société nationale, il faut l’ouvrir sur une perspective universelle. Plus précisément, si l’on veut que la France règne en Algérie sur huit millions de muets, elle y mourra. Si l’on veut que l’Algérie se sépare de la France, les deux périront d’une certaine manière. Si, au contraire, en Algérie, le peuple français et le peuple arabe unissent leurs différences, l’avenir aura un sens pour les Français, les Arabes et le monde entier. » Ibid. p. 896.

Onze ans plus tard, en janvier 1956, dans son Appel pour une trêve civile en Algérie, Camus annonçait, envisageant la victoire du FLN :

« (…) nos deux peuples alors se sépareront définitivement et l’Algérie deviendra pour longtemps un champ de ruines (…) je ne puis me résigner à la voir devenir pour longtemps la terre du malheur et de la haine. » Ibid., p.998.

Et Camus de conclure, dans Algérie 1958 :

« (…) le gouvernement français doit faire savoir nettement (…) qu’il est disposé à rendre toute justice au peuple arabe d’Algérie, et à le libérer du système colonial (…). On peut donc imaginer une déclaration solennelle (…) proclamant : 1) Que l’ère du colonialisme est terminée ; que la France, sans se croire plus pécheresse que les autres nations qui se sont formées et ont grandi dans l’histoire, reconnaît ses erreurs passées et présentes et se déclare disposée à les réparer ; 2) Qu’elle refuse cependant d’obéir à la violence (…) ; qu’elle refuse, en particulier, de servir le rêve de l’empire arabe à ses propres dépens, aux dépens du peuple européen d’Algérie, et, finalement, aux dépens de la paix du monde. » Ibid., pp. 1014-1015.

Il précisait la nature du péril : « Pour le moment, l’empire arabe n’existe pas historiquement, sinon dans les écrits du colonel Nasser, et il ne pourrait se réaliser que par des bouleversements mondiaux qui signifieraient la troisième guerre mondiale à brève échéance. » Ibid., p. 1013.

Plus d’un demi-siècle plus tard, si elles ont changé de doctrine, abandonnant le nationalisme panarabe, socialiste et laïc, au profit de l’islamisme le plus obscurantiste, les ambitions d’un « empire arabe » (ou musulman, ce qui n’est pas très différent) sont plus que jamais d’actualité, et prennent la forme d’une espèce de troisième guerre mondiale, donnant aux analyses de Camus des allures prophétiques…

Mais cela non plus, les petits perroquets parisiens n’ont pas le droit de le dire. Alors ils préfèrent répéter en boucle sur leur perchoir, le bec plein de cacahuètes : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde »…

Alexandre Gerbi



24 mai 2016

Article "Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle" publié dans la revue Lignes (n°50, mai 2016).

"Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle"

Un très grand merci à Sophie Wahnich, historienne, spécialiste de la Révolution française, conceptrice et coordinatrice de ce numéro, et à Michel Surya, écrivain, spécialiste de Georges Bataille, membre fondateur et directeur de la revue, d'avoir ouvert Lignes (n°50, mai 2016, intitulé Après-coups de l'histoire, Symptômes et issues) aux recherches exposées depuis 2006 sur le blog Fusionnisme. 

Puisse la prestigieuse revue Lignes contribuer à faire triompher cette thèse à contre-courant sur la prétendue décolonisation, thèse qui continue de faire, dans la France soi-disant socialiste de l'an 2016, l'objet d'une omerta politico-médiatique intégrale, malgré l'amplification de la crise qui mine le Pays, mais aussi l'Afrique, l'Europe et le monde, depuis de nombreuses années...



APRÈS-COUPS DE L’HISTOIRE : SYMPTÔMES ET ISSUES 

Revue Lignes n°50 

Contributeurs : Sophie Wahnich, Zeev Sternhell, Didier Leschi, Jérémy Guedj, Cécile Wajsbrot, Alexandre Gerbi, Fethi Benslama, Adèle Côte, Jacob Rogozinski,Sidi Mohammed Barkat, René Major, Juan Branco 


Cinq mots-clés, cinq mots forts, d’hier et d’aujourd’hui, d’aujourd’hui parce que leur hier est resté en partie impensé, comme autant de symptômes d’un passé qui ne passe pas, cherchant chacun une issue : « fascisme », « antisémitisme », « collaboration », « musulman » et « colonialisme ». Pour que cesse l’infernale répétition de leurs effets. 

De grandes commotions ont troublé l’histoire du XXe siècle en France, en Europe et dans le monde. Deux guerres mondiales, des guerres coloniales et de décolonisation, plusieurs génocides. De grandes « tyrannies » – dans le vocabulaire du XVIIIe siècle – ont mis à mal la liberté des peuples et, au nom de la race, ont ainsi mis à mal la conviction que l’humanité est une et faite de semblables égaux. 

Dans l’après-coup de toute grande commotion, les sociétés doivent inventer et articuler des pratiques privées, des pratiques sociales, des politiques qui leur permettent de se réunifier ou de se refonder. Saint-Just affirmait ainsi, pour parler des malheurs de son temps produits par la contre-révolution, que « ceux qui survivent aux grands crimes sont condamnés à les réparer. » Sans cette réparation, la discontinuité de l’expérience passée se répète dans l’expérience présente et conduit, d’une part, des contemporains à ne plus pouvoir faire lien, à ne plus partager le même rapport sensible au monde, d’autre part, à répéter parfois sans le savoir ce qui a fondé cette déliaison. L’histoire n’est pas rejouée sciemment, mais elle rejoue comme on dit qu’une faille rejoue. 

L’histoire alors se répète mais non à la manière des mauvaises farces gaussées par Marx qui fustige des imitations ridicules, à la manière plutôt d’un cauchemar où l’histoire agit en sous-main et dans l’après coup. L’après-coup n’est pas alors une simple « suite », « l’après » de la traduction de l’aftermath anglo-saxon. Il est le moment où le trauma historique revient frapper à la porte du sujet ou de la société. Dans la chaîne temporelle, l’événement traumatique a implanté un message qui demeure énigmatique, sur le coup comme pour les générations qui suivent. Et c’est ce message qui, soumis à des tentatives d’élucidation successives, fabrique des bouclages du temps du passé vers le futur et du présent vers le passé. Il faut retourner y voir pour comprendre comment des fantômes prennent en main la vie des vivants sans qu’ils le sachent, sans qu’ils veuillent même parfois le savoir. 

Ces fantômes ont des noms saillants qui fabriquent aujourd’hui en France ce qu’on appelle des querelles de mots, des querelles importantes donc. Nous nous arrêterons dans ce numéro de Lignes sur ces mots qui dessinent aussi des séquences de l’histoire ou parfois les traversent : les années trente bien sûr, puis la Seconde Guerre mondiale, puis les années 1960 qui sont réputées en finir avec la séquence 1945-1960 où un autre monde avait été rêvé et espéré. 

Le premier de ces mots : « fascisme ». Fétiche nécessaire à brandir pour les uns afin de lui faire jouer le rôle d’avertisseur d’incendie, de le repérer, de le conjurer. Fétiche inquiétant pour les autres qui ne veulent en entendre parler que pour lui dénier toute réalité spécifique en France. Mais quand un tel mot fait peur, que souhaite-t-on refouler de l’histoire traumatique ? Que souhaite-t-on accepter de l’histoire présente ? 

Le second : « antisémitisme ». Il aura fallu dix ans pour que la remontée de l’antisémitisme ne soit plus possible à cacher. En 1997, Lionel Jospin face à des statistiques accablantes sur la montée en puissance des actes antisémites, avait fabriqué un tabou. Peur de produire par le dévoilement d’une telle situation la possibilité de la voir perdurer ? A-t-il pensé que cela faisait honte à son gouvernement ? À son pays ? Le tabou n’a pas eu raison des faits. Certains se plaignent aujourd’hui d’un « philosémitisme d’État ». Revient-il seulement à l’État et à ses appareillages de ne pas accepter cette répétition-là ? Comment la mise en équivalence de l’islamophobie et de l’antisémitisme conduit-elle à produire d’un même mouvement une rivalité et une occultation ? 

Le mot suivant : « musulman », est pris dans une nouvelle polysémie. Il sert en effet à la fois à désigner un segment social – les Français qui portent d’une manière filiale l’expérience et la mémoire de l’oppression coloniale –, un segment religieux – ceux qui pratiquent l’islam –, et un segment culturel – ceux qui se sentent appartenir à cette communauté musulmane sans pour autant être toujours croyants. Le mot « islamophobie » porte à son tour à confusion de sens. Qu’est-ce que le récuser, qu’est ce que le revendiquer ? 

Le quatrième : « collaboration », sera envisagé sous son euphémisation : accommodement. Il faut bien savoir s’adapter à de nouvelles situations historiques quand on est un notable, un savant, un administrateur. Le principe dit de réalité dessine une pragmatique des carrières. Qu’est ce que cette compétence à l’accommodement a livré à notre époque ? De quel renoncement fondateur sont tissées les décisions prises par nos dites élites au nom du principe de réalité ? Quels plis de l’histoire permettraient d’éclairer ces manières d’agir ? 

Enfin le dernier mot que nous voulons explorer : « colonialisme », pris entre ceux qui veulent encore le faire reconnaître comme un bienfait et ceux qui demandent qu’il soit pleinement reconnu comme crime contre l’humanité. Il a des avatars : post-colonial, décolonial. Il s’agit d’interroger ce que ce rapport de domination coloniale, plusieurs fois dénié, nous a livré comme nœud gordien. 

Les articles de ce numéro analysent donc des symptômes du présent à la lumière des symptômes du passé, ou des situations passées qui résonnent dans le présent. Mais il ne s’agit pas de s’en tenir au constat mais de proposer un pas de plus, un pas imaginatif qui dessinera des issues, une bifurcation c’est-à-dire des utopies qui permettraient de faire cesser cette infernale répétition. 

Numéro pensé et conçu par Sophie Wahnich 

Table 

Sophie Wahnich, Présentation 

Zeev Sternhell, Le fascisme en France : entre refoulement et oubli 
Didier Leschi, Les Croix-de-Feu et La Rocque : la tentation autoritaire à la française 
Jérémy Guedj, Le fascisme ne reviendra pas ? Du phénomène au mot, une histoire de contrecoups sans fin 
Cécile Wajsbrot, Avec une minuscule 
Alexandre Gerbi, Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle 
Fethi Benslama, L’invention de l’islamisme. Une utopie antipolitique 
Adèle Côte, Le FN à Carpentras ou la croisade plein sud… 
Jacob Rogozinski, Terre sans retour (I)
Sophie Wahnich, Face à l’oppression, un peuple impassible, comme absenté à lui-même 

LES ATTENTATS, LA PENSÉE (2) 

Sidi Mohammed Barkat, Après le 13 novembre 2015. Le triomphe du dogme de l’identité 
René Major, Des fantômes qui nous hantent 
Juan Branco, DAESH

Le site de la revue Lignes

27 oct. 2015

Histoire inavouable de la Ve République, De la révolution inversée au désastre contemporain, Editions L'Harmattan, 2015.

Vient de paraître, 

aux éditions L'Harmattan.

Bonne lecture...





12 févr. 2015

« La France ne serait plus la France » et « Apartheid » : Décryptage de deux énormes « lapsus » de Manuel Valls




« La France ne serait plus la France » 

et « Apartheid » : 


Décryptage 

de deux énormes « lapsus » 

de Manuel Valls




par

Alexandre Gerbi







Un mois après les attentats de Paris, les grands tabous de la Ve République demeurent, même s’ils ont affleuré dans deux jolis « lapsus » gouvernementaux. Analyse d’un étrange phénomène psychologique et sémantique qui frappe un régime et un pays au bord de l’explosion…

Après les massacres de Charlie-Hebdo, de Montrouge et de la porte de Vincennes, les médias nous avaient solennellement promis un changement de « logiciel ». Afin, avaient-ils expliqué gravement, de ne pas commettre à nouveau les erreurs qui avaient conduit à cette horreur… Autant dire qu’ils nous promettaient une révolution copernicienne ! Car le déni de réalité et le règne de l’omerta qui, depuis des décennies, caractérisent en France les médias d’Etat et la quasi-totalité de la presse subventionnée (du Monde à France Inter en passant par France2 et Libération) sont à la hauteur de la tragédie : effroyables…

Les ratés du « logiciel » 

Bien sûr, avec un mois de recul, quelques déblocages ont eu lieu. Vu l’ampleur du séisme, c’est le moins qu’on pouvait attendre. Mais pour autant, la révolution annoncée ne s’est pas produite. D’ailleurs, dès le lendemain de la grande marche du dimanche 11 janvier, tandis que la presse répétait en boucle qu’elle allait rompre avec ses vieux démons, la même presse retombait aussitôt dans son vice : les médias unanimes célébrèrent la formidable union nationale dont la manifestation géante avait témoigné, en semblant ne pas avoir vu que les musulmans y étaient fort rares, et que c’est essentiellement la France « blanche » qui peuplait les cortèges. Il fallut trois jours et, on le devine, d’intenses conférences de rédactions, pour qu’à l’image d’un Yves Calvi dans C dans l’air sur France 5, les médias se résolvent à reconnaître, du bout des lèvres, que la France des « cités » avait boudé le défilé. Ce qu’au demeurant, tout participant à la marche avait constaté de ses yeux dès le dimanche. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le « nouveau logiciel » médiatique peinait au démarrage. Mais le meilleur restait à venir…

La vraie cause (secrète) de la crise française 

Depuis des années, je me suis évertué, à travers livres (notamment Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, éd. L'Harmattan), articles, colloques, à proposer des clefs essentielles, pour ainsi dire jamais évoquées mais indispensables pour comprendre la crise qui ronge la France. Dans mes ouvrages, j’analyse la manière dont, depuis un demi-siècle, l’histoire de la décolonisation, qui engendra la Ve République, est travestie en profondeur par l’Etat français et ses alliés. Je montre que la source première des malheurs de la France réside dans cette page falsifiée et néanmoins cruciale de notre histoire récente, dont les effets sont multiples, et touchent de nombreux domaines. A commencer par la crise d’identité collective et les échecs de l’intégration des populations prétendument « issues de l’immigration », venues en réalité pour l’essentiel, qu’on le veuille ou non, des anciens territoires français d’Afrique, et notamment d’Algérie. Mes travaux expliquent comment le général de Gaulle entre 1958 et 1962, après avoir copieusement menti au peuple et violé à maintes reprises la constitution sur des points fondamentaux, imposa, sans les consulter, l’indépendance aux populations d’Afrique. Je montre que celle-ci, contrairement à la légende, souhaitait maintenir des liens étroits et organiques avec la France et la République, une option que par un mélange de racisme, de considérations civilisationnelles et de calculs financiers, de Gaulle rejeta.

Persistance de l’omerta 

Ce refus gaullien prit la forme d’une trahison politique et institutionnelle de nature gravissime, mais ne fut jamais admise comme telle par la Ve République. Et ce malgré cinquante ans de recul, et malgré les dégâts que cette vaste machination continue de provoquer, dont la catastrophe des banlieues n’est qu’un des aspects. Voilà ce que mes travaux essayent d’expliquer le plus rigoureusement possible. Il va sans dire que les médias ne m’ont que très peu donné la parole, et n’ont pas davantage jugé opportun de me la donner depuis un mois. Qu’on ne me donne pas la parole n’est évidemment pas grave en soi. En revanche, ce qui l’est nettement plus, c’est que la thèse que le Club Novation Franco-Africaine défend lui aussi, n’ait pas affleuré une seule fois depuis trois semaines, alors qu’on nous promettait à grands sons de trompes, jour après jour, un débat enfin libre et non faussé. Heureusement les choses ont leur cohérence… et leurs malices ! Car bien que la mémoire du « largage » de l’Afrique par l’Etat gaullien brille par son absence aujourd’hui comme hier, Manuel Valls s’est livré, en ces occasions, à deux « lapsus » particulièrement savoureux.

Quelle « France ne serait plus la France » ? 

D’abord devant le supermarché Hypercacher, porte de Vincennes à Paris, où le Premier ministre déclara que « sans les juifs de France, la France ne serait plus la France. ». Formule reprise, quelques jours plus tard, à Jérusalem, par Ségolène Royal. Singuliers échos, pour le moins, à la célèbre confidence du Général à Alain Peyrefitte, expliquant, en 1959, sa volonté de se « dégager » de l’Algérie et du reste : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns (…) mais il faut qu’ils restent une petite minorité (…) sinon la France ne serait plus la France, mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises mais Colombey-les-Deux-Mosquées. » Les « bruns » étant des Arabes dans la phrase de De Gaulle, on peut relever que la phrase de Valls est une sorte de citation modifiée, où les « juifs » remplacent les « jaunes », les « noirs » et les « bruns », ces deux dernières catégories coïncidant avec l’origine des tueurs Coulibaly et Kouachi, respectivement d’origine malienne (le Mali est l’ancien Soudan français) et algérienne (anciens départements français), et musulmans... On notera aussi, autre curiosité, l’inversion du sens dans le « lapsus » vallsien, puisque selon De Gaulle, trop des uns ferait que la France cesserait d’être elle-même, quand à un demi-siècle de distance, d’après l’actuel Premier ministre, c’est l’absence des autres qui défigurerait ladite France…

Apartheid, dessein gaullien

Le second « lapsus » de Manuel Valls est peut-être plus troublant encore. Manuel Valls a cru bon de dénoncer un « apartheid » en France. Comme beaucoup l’ont relevé, parfois en s’en offusquant, ce terme est impropre, puisque la ségrégation qui, de fait, clive actuellement en profondeur, et chaque jour davantage, la société française, n’a pas été le fruit d’une volonté des pouvoirs publics. Au contraire, l’Etat et ses services ont, depuis trente ans, déployé toutes sortes d’efforts pour tenter de l’endiguer, notamment à coups de milliards, en vain (ironie du sort, Oncle Bernard, s’opposant à Tignous, lui aurait rappelé avant l’irruption des tueurs dans la conférence de rédaction de Charlie-Hebdo, que la France avait « beaucoup fait pour ses banlieues »…). Au demeurant, la remarque de Valls relève du « lapsus » révélateur. Car si cette fracture de la société française n’est pas le résultat d’un apartheid voulu par l’Etat français dans l’Hexagone, en revanche elle est bel et bien la projection, sur le territoire métropolitain, de l’apartheid, bien réel celui-ci, qu’a organisé l’Etat français avec la décolonisation gaullienne. En effet, en imposant une indépendance fictive aux territoires d’Afrique, de Gaulle a mis en place de véritables « bantoustans » dont l’Elysée, jusque bien après la disparition du grand homme, a gardé le contrôle. En confiant la direction de ces « bantoustans » à des hommes triés sur le volet, tantôt soutenus, tantôt déboulonnés en fonction des besoins. Cet apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, ayant en commun avec son « modèle » sud-africain de maintenir sous le joug d’un Etat, dans le cas français via le néocolonialisme, des entités ségréguées en fonction de critères raciaux. A la fois pour les empêcher de se mélanger, mais aussi dans un but d’exploitation économique. Ce modèle qui pose l’Africain comme non-Français car non-Blanc, non-gréco-latin et non-chrétien, et qui décida des contours de la France néocolonialiste contemporaine (l’Hexagone d’un côté, les anciens territoires d’Afrique de l’autre), s’est projeté dans les « cités ». Il fut nourri de la légende, développée par l’Etat français, d’une indépendance désirée et arrachée par l’Afrique, illustrée par les deux figures antagoniques de l’indépendantiste ennemi de la France présenté en héros (le fellagha ou moudjahid assimilé au glorieux résistant) et du partisan de la France dépeint comme un traître (le harki, assimilé à l’infâme collabo). L’Etat français avait, du moins en apparence, tout intérêt à maquiller le honteux largage en victoire du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et les « indépendances » (le plus souvent fictives) en triomphe de la liberté. Avec la complicité, en Algérie, du FLN déclaré seul vainqueur et rendu maître exclusif du pays, avec pour mission d’imposer cette vision des choses, par la terreur et dans le sang, à la population, en procédant à une véritable « défrancisation » sur fond d’« arabisation » et d’« islamisation », et d’élimination des francophiles, militaires ou civils, avec la bénédiction du parrain français. L’opération a parfaitement fonctionné, non seulement en Algérie mais aussi, faut-il s’en étonner, dans les banlieues françaises soumises au double feu du FLN et de l’Etat français. A telle enseigne qu’aujourd’hui, nul ne se rappelle avoir eu le moindre ancêtre favorable à l’unité franco-algérienne, tandis que tous revendiquent, anecdote familiale à l’appui, au moins un aïeul fellagha et souvent plusieurs…

Urgence vitale du « grand déballage » 

Quoi qu’il en soit, tandis que l’omerta continue d’être la règle, faut-il voir dans ces deux « lapsus » de Manuel Valls, Premier ministre, le signe d’une remontée inéluctable et puissante de l’inconscient national ? La France du Système va-t-elle enfin accepter de s’allonger sur le divan pour dire à haute voix tout ce qu’elle a sur le cœur ? Ou bien le grand mensonge va-t-il continuer de prospérer et d’accomplir ses ravages ? Réponse dans les mois et les années à venir, puisque le « déballage vital » qu’il s’agit d’accomplir est énorme et même colossal, et que le « nouveau logiciel » a l’air tellement difficile à démarrer. Mais il faut le répéter : plus que jamais, pour la France, la paix civile en dépend. Sa survie peut-être aussi. D’urgence…

Alexandre Gerbi

22 oct. 2014

Zone Euro : Pourquoi le plan Junker/Macron échouera et ce qu'il faudrait vraiment (enfin) faire




Zone Euro :

Pourquoi le plan 

Junker/Macron échouera

et ce qu'il faudrait 

vraiment (enfin) faire




par

Alexandre Gerbi







300 milliards ! Si elle était destinée à faire tout plein d’effet, la double annonce par Jean-Claude Junker et Emmanuel Macron, à quelques jours de distance, d’un plan d’investissement ou d’un « new deal » européen, sera une nouvelle manière de ne rien régler sur le fond. La solution est pourtant là, à portée de main. Et depuis des années. Explication.

A quelque chose, malheur est bon. Si elle n’engendrait pas d’innombrables malheurs individuels et collectifs, la crise économique et sociale qui n’arrête pas de ronger l’Europe – même l’Allemagne semble touchée à son tour – serait une excellente chose : car elle met les dirigeants européens sous pression.

Une pression qui devrait conduire ceux qui nous servent d’ubuesques chefs à réviser la constitution européenne, afin de mettre fin immédiatement à l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE), actuellement dirigée par un transfuge de Goldman Sachs, Mario Draghi. En effet, d’un point de vue républicain, rien ne justifie que la BCE échappe au(x) peuple(s), ni a fortiori qu’elle soit entre les mains de ses ennemis. La monnaie, instrument régalien par excellence, doit être soumise au pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Si tel n’est pas le cas, alors c’est le début de la tyrannie, pardon, de la technocratie. Laquelle n’est nullement légitime à détenir ce pouvoir exorbitant, puisqu’elle n’est pas représentante du peuple qui, lui, est source de toute souveraineté.

Ce sont là des évidences, du moins lorsqu’on est républicain et démocrate. De là à en conclure que ceux qui nous gouvernent, et qui sont partie prenante dans cette situation aberrante qui veut que la BCE soit indépendante, ne sont ni démocrates, ni républicains, il n’y a qu’un pas. Un pas que permet de franchir la façon dont a été voté par le congrès UMPS, sous la houlette de Sarkozy, le traité de Lisbonne en 2008, au mépris de la volonté populaire exprimée clairement par référendum en 2005. Faut-il vraiment s’étonner qu’un traité voté au mépris de la volonté populaire dépossède le peuple de la maîtrise d’un des principaux outils de sa souveraineté : la monnaie ?

A quelque chose, malheur est bon, disions-nous. La politique désastreuse de la BCE conduit l’Union Européenne au naufrage économique et social. Et en retour, à force de durer, la crise accroît chaque jour un peu plus ses désastres. Au point que les dirigeants européens, bien qu’ultralibéraux, finissent par se sentir acculés à envisager, enfin, une politique de relance. Jean-Claude Junker parle d’un plan de grands travaux financé à hauteur de 300 milliards d’euros. Et dans la foulée, l’ineffable Emmanuel Macron d’appeler de ses vœux un « new deal » (en anglais dans le texte, forcément) européen. Au passage, on apprend qu’il faut être très intelligent (puisque Macron l’est, nous a-t-on rabâché) pour être un perroquet.

Evidemment, je ne puis que concéder que le principe d’un plan de relance est bon, puisqu’il conduit la Commission Européenne (CE) à se rapprocher des préconisations que j’ai exposées dans Rue89 puis dans AgoraVox depuis bientôt cinq ans (voir ici :123).

Au demeurant, ce projet Junker/Macron est très insuffisant, et par conséquent mauvais. Il ne permettra, au mieux, que de limiter la casse, et non pas de relancer l’Europe dans une grande dynamique qui lui permette de résoudre non seulement ses difficultés économiques, mais aussi ses impasses sociales, idéologiques et civilisationnelles. Je reviendrai plus loin sur ces derniers points.
Que faudrait-il donc faire, pour qu’un plan de « relance » soit efficace ?

Je vais livrer ici la réponse que j’avais déjà livrée en 2010 et au cours des années suivantes, légèrement affinée, bien entendu. Elle tient en peu de mots.

Le Plan, en trois phases et deux théâtres d’opération

D’une part, il convient de tirer les milliards d’euros qui financeront le plan sans bons du trésor en échange. Il ne s’agit même pas d’imprimer l’équivalent en billets de banque. Il convient simplement de créer des lignes de crédits garanties par la BCE. L’injection de ces liquidités provoquera une hausse (ou plutôt une réapparition) de l’inflation : tant mieux, l’inflation est trop basse. Elle provoquera une dévaluation de l’euro : tant mieux, l’euro est trop haut.

D’autre part, les montants injectés doivent être bien supérieurs à ceux annoncés par Jean-Claude Junker. De l’ordre de 2000 à 3000 milliards d’euros au total au cours des vingt prochaines années, selon un calendrier qui aura vocation à être ajusté en fonction des événements. Car aucun économiste sérieux ne peut prétendre pouvoir anticiper ce qu’il résultera de l’application des deux premières phases du plan.

Première phase (2014-2019) : Création immédiate de lignes de crédit à hauteur de 500 milliards d’euros.

Une grosse moitié de la somme (350 milliards) devra être consacrée à une politique de grands travaux et de développement de la recherche.

Une deuxième partie (150 milliards) devra être consacrée au développement de l’Afrique avec des pays africains partenaires et volontaires, avec une triple priorité : l’éducation, la santé, les transports. On postule que ces trois postes étant satisfaits (alors qu’aujourd’hui ils sont très loin de l’être), le développement des pays partenaires, notamment du point de vue économique, en découlera.

Deuxième phase (2019-2024) : Création de lignes de crédit à hauteur de 500 milliards d’euros affectés selon les mêmes modalités. Cette somme devra, bien entendu, être ajustée en fonction de l’effet produit par la première phase du plan. Les affectations devront également être modulées en fonction de la situation (inflation, parité de l’euro, croissance, chômage, dette, etc.).

Troisième phase (2024-2034)  : Création de lignes de crédit à hauteur de 1000 à 2000 milliards d’euros, selon les mêmes principes qu’au cours des phases précédentes.

Mais cette dernière période (2024-2034) étant lointaine, et on me pardonnera donc de ne pas détailler...

En revanche, plus proches de nous, la première et la deuxième phases se solderont probablement par une forte chute du chômage. En effet, les grands travaux en Europe et, tout autant voire davantage, le développement de l’Afrique impliquera non seulement l’équipement de l’Afrique en bien divers dont l’Europe est productrice (elle qui dispose d’un appareil productif en état de sous-production permanent depuis de nombreuses années), mais encore l’envoi sur place de nombreux coopérants, notamment dans l’enseignement et la santé (de nombreux diplômés actuellement sous-employés pourraient ainsi trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications, et libérer les postes qu’ils occupent actuellement au détriment de moins diplômés). Les enseignants et les personnels de santé européens, en liaison avec leurs collègues africains enfin dignement rémunérés et bénéficiant de conditions de travail dignes, seront amenés à incarner une fraternité qui permettra d’en finir avec le complexe de culpabilité, d’ailleurs pleinement justifié actuellement, de l’Europe (de ses Etats, non de ses peuples qui en sont victimes) à l’égard de l’Afrique (de ses peuples victimes, non de ses Etats, eux aussi responsables et complices du désastre). 

Beaucoup de rancœurs alors pourront s’apaiser, tandis que le développement économique et social permettra, au nord comme au sud de la Méditerranée et du Sahara, de faire reculer la misère, mais aussi l’obscurantisme politique, religieux ou superstitieux (étant bien entendu, sur ces derniers points, que l’argent et le développement social ne suffiront sans doute pas, mais ce serait l’objet d’un autre article). Au passage, on pourra espérer endiguer le tsunami de l’immigration de masse qui, dans le contexte social mais aussi idéologique actuel, menace de tourner à la catastrophe, au détriment de tous.

Soulignons : cette double imbrication, économique et humaine, de l’Europe et de l’Afrique dans le plan ici préconisé, est essentielle. Non seulement parce qu’elle répond à des impératifs politiques (au sens le plus large du terme) immédiats, mais aussi parce qu’elle s’inscrit dans un héritage historique jusqu’à aujourd’hui essentiellement masqué et dont les effets sont délétères, comme je l’ai expliqué en 2006 dans Histoireoccultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements etnévroses (L’Harmattan).

Hélas, la Commission européenne et ceux qui nous tiennent lieu de chefs ont-ils vraiment pour dessein de nous affranchir de nos obscurantismes et de nos misères de toute sorte ? Pour déposséder l’homme de sa faim insatiable de (vraie) démocratie et de (vraie) république, pour l’empêcher d’être un adversaire acharné et actif de tous les esclavages et de toutes les exploitations, n’est-il pas bon de l’affamer, d’en faire un « sans-dents », et en même temps de l’abrutir, d’en faire un « illettré », théoriquement incapable de se révolter efficacement contre le Maître ?

A défaut de ce grand plan euro-africain, espérons contre Tocqueville que la révolte viendra tout de même, « sans-dents » ou pas, « illettrés » ou pas. Avant qu’il ne soit trop tard…

Alexandre Gerbi

13 oct. 2014

Le brillant (et colossal) contresens historique d'Eric Zemmour




Le brillant (et colossal) 

contresens historique

d'Eric Zemmour




par

Alexandre Gerbi







L’indigence abyssale de l’UMPS, sa décomposition par tous les bouts, transforme par simple effet d’optique Marine Le Pen en grande prêtresse de la vérité. Selon le même principe, Eric Zemmour brille aisément face à une caste médiatique discréditée par ses dénis de réalités et ses hypocrisies au service du Système…

Résultat, Eric Zemmour et Marine Le Pen marchent sur l’eau. Lui à 5000 exemplaires par jour, elle à 38% d’opinion favorables, selon un crescendo quasi-permanent…

Or il se trouve que, depuis bien des années, la pensée d’Eric Zemmour repose sur un énorme contresens historique, une colossale erreur que son nouveau livre semble devoir illustrer, comme le précédent (Mélancolie française, 2010).

Eric Zemmour situe l’origine des malheurs de la France aux années 1970, dans le sillage de Mai 68, traditionnelle bête noire (et rouge…) du camp réactionnaire. Mieux encore, lorsqu’il chausse les lunettes des siècles, Zemmour estime que la France a cessé d’être une grande nation en 1815 (oui, au début du XIXe siècle…). Napoléon, « l’Empereur » comme l’appelle Zemmour avec admiration, aurait donc emporté à Waterloo le dernier rêve de la grandeur française…

C’est que Zemmour a fait sienne l’image gaullienne – et barrésienne, et maurrassienne – d’une France dont la grandeur ne saurait être qu’européenne. On se rappelle le mot de Déroulède en 1881, à propos de l’Alsace-Lorraine et des colonies d’Afrique : « J’ai perdu deux sœurs, vous m’offrez vingt domestiques [ou « vingt nègres », selon les sources] »...

Cette « certaine idée de la France » a conduit, voilà cinquante ans, De Gaulle à larguer l’Afrique et l’Algérie, dans des conditions radicalement antidémocratiques et parfois meurtrières. Ainsi 95% du territoire de la République, et la moitié de sa population, furent mis au ban de la France. Outre ces aspects démographique et géographique, le largage de l’Afrique impliqua aussi de sévères effets psychologiques. Car en se débarrassant de l’Afrique pour des motifs à la fois raciaux, civilisationnels et financiers (même si le largage n’entrava que partiellement l’exploitation des richesses africaines, dans le cadre néocolonial…), la France foula au pied ses principes les plus sacrés (en particulier la démocratie), en même temps qu’elle trahit son idéal (liberté, égalité, fraternité, par delà les races et les religions). Pour l’âme d’un peuple, pour un inconscient collectif, tout ceci est, bien évidemment, très lourd de conséquences…

Or tout cela, dans son système, Zemmour le passe essentiellement à la trappe. Tout en continuant de se réclamer de la vérité et de pleurer sur la fin de la France…

Pourtant, c’est précisément le largage de l’Afrique et en particulier de l’Algérie qui a broyé le patriotisme français, en transformant les Africains partisans de l’unité franco-africaine en traîtres ou, au mieux, en imbéciles. D’ailleurs ceux-ci, dans les anciens départements d’Algérie, furent livrés collectivement aux couteaux vengeurs du FLN, avec la complicité du Machiavel de l’Elysée, et en parfaite connaissance de cause. Ainsi fait-on rentrer les fâcheux dans le rang…

Au rebours de ce qui est asséné depuis un demi-siècle (au point que beaucoup en sont aujourd’hui sincèrement convaincus, en particulier en France et dans ses banlieues…), au tournant des années 1950-1960, l’Afrique ne voulait à aucun prix de la sécession. Car elle savait qu’elle s’en trouverait rapidement paupérisée. « Nous ferions un bond de cinquante ans en arrière », avait prévenu Valdiodio N’diaye, partisan d’une « indépendance » dans un cadre confédéral, c’est-à-dire d’une indépendance à la californienne, qui n’en est donc pas une… Mais De Gaulle préféra acculer l’Afrique à une sécession qui, comme prévu, provoqua « un bond de cinquante ans en arrière », pour ne pas dire plus...

Entre misère de masse et explosion démographique, l’Afrique s’est donc déversée, et se déverse chaque jour davantage, sur l’ancienne métropole. Dans des conditions économiques et sociales, mais aussi idéologiques, délétères. D’autant que les principaux pourvoyeurs d’immigration africaine dans l’Hexagone furent longtemps les Algériens, chez qui le patriotisme français avait été broyé, comme on l’a dit, par la double action de De Gaulle et du FLN, alliés cyniques dans la terreur…

La France gaullienne refusa d’ensemencer l’Afrique (qu’on relise Alioune Diop) parce qu’elle refusait d’être en retour ensemencée par elle. En coulisses, De Gaulle parlait, sans ambages, de « bougnoulisation  » et de « Colombey-les-Deux-Mosquées ». Le grand chef se résolut donc à réduire la France comme peau de chagrin. A la ramener vraiment à elle-même, corrigerait le gaullo-barrésien Zemmour. Ainsi, entre 1958 et 1962, la France connut le plus grand rétrécissement volontaire qu’un pays ait connu à travers l’histoire du monde. Quitte, à partir de là, à être condamnée à subir la loi du plus fort. Bizarrement, ces évidences semblent totalement échapper à Zemmour, habituellement plus sagace…

Cet étrange aveuglement de Zemmour coïncide avec la doxa de la Ve République gaullienne. Aussi les petits soldats du « PAF » ne risquent pas de le dénoncer : ils en sont eux-mêmes victimes. Ce n’est pas de sitôt qu’on verra un Patrick Cohen, une Ruth El Krief, un Aymeric Caron, une Léa Salamé ou un Laurent Ruquier venir reprocher à Eric Zemmour d’exonérer Charles de Gaulle de ses responsabilités éminentes et accablantes dans le désastre français contemporain. Sous cet angle, Zemmour fait bien partie du même Système que ses détracteurs, lui qui se pose volontiers en rebelle…

Contrairement à ce qu’affirment les gaullistes dont Zemmour, si de Gaulle n’avait pas largué l’Algérie et l’Afrique, s’il n’avait pas trahi les promesses solennelles au nom desquelles il organisa le coup d’Etat de mai 1958 et renversa la IVe République, aujourd’hui, la France serait davantage elle-même, c’est-à-dire plus conforme au génie de son peuple (liberté, égalité, fraternité) et à sa volonté. Mais ce génie du peuple français fut assassiné en même temps que la Révolution de 58. L’Afrique fut larguée, la France démembrée et finalement détruite ou, si l’on préfère, démantelée. Avant d’entrer en décomposition

Tout cela, je l’ai expliqué il y a bien des années dans mon livre Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, imposture, refoulements et névroses (L’Harmattan, 2006). Le Suicide français d’Eric Zemmour, aussi pertinent dans ses constats qu’erroné dans ses conclusions et dans son analyse globale, aurait dû être vendu accompagné d’Histoire occultée en guise d’indispensable appendice. Ainsi aurait-il évité au Suicide français d’être un vaste et brillant contresens historique, qui au lieu d’éclairer notre présent, permet de prolonger l’imposture et d’accompagner les désastres qui menacent d’achever la France…


Alexandre Gerbi

31 août 2014

Dissolution de l’Assemblée nationale : Si le peuple reste endormi…

c'est déjà la rentrée des Tartuffes...



Dissolution 

de l’Assemblée nationale : 

Si le peuple reste endormi…




par

Alexandre Gerbi




A défaut d’un immense soulèvement populaire, la France court droit à sa perte. Que l’issue soit l’effondrement et/ou la dislocation provoqués par la gigantesque trahison à laquelle se livre l’UMPS depuis des décennies, ou l’aventure en forme de queue de poisson (nom de code : « blancisme évolution 2  ») proposée par le Front National. Brève explication.


Si le peuple ne descend pas dans la rue, ou si la banlieue ne se soulève pas, ce qui, au fond, revient au même (je vois d’ici mes amis extrême-droitistes et autres identitaires qui poussent des cris d’orfraie, et je ris, car ce raccourci serait trop long à expliquer), François Hollande ne dissoudra pas l’Assemblée nationale. Car selon toute vraisemblance, les médias caricaturalement aux ordres et les Français endormis comme des loirs permettront au président de la République, superbe, de continuer à trahir allègrement le mandat que le peuple lui a confié en l’élisant en 2012 au nom de la rupture (comme disait jadis Sarkozy), selon le slogan du candidat socialiste (ou plutôt étiqueté tel) : « Le changement, c’est maintenant » (en américain dans le texte). Ici, en riant toujours, je me rappelle le petit jeu de mains grotesque, en forme de geste obscène, que faisait Valls avec d’autres gugusses aujourd’hui (ex-) ministres (ou pas) dans le clip, il est vrai vite escamoté à l’époque, qui valait, en effet, tout un programme…

Dans un pays normal, un président aussi anormal que « Flanby » – anormal car totalement indigne d’exercer la fonction, ce constat faisant consensus national, et depuis des mois, toutes catégories confondues – devrait être acculé à la démission. Or il n’en n’est rien.

Car à l’apathie du peuple, favorisée par les partis dits de « la gauche de la gauche » et les syndicats, au gré de profondes et anciennes accointances, et par la servilité médiatique déjà citée, s’ajoute la collusion des députés. Godillots pour ce qui concerne les députés dits socialistes, trop à l’aise dans leurs soyeuses charentaises palais-bourboniennes, et opportunistes pour ce qui concerne les députés dits de droite, trop heureux de pouvoir servir leur maître habituel, puisque Hollande, le doute n’est plus permis, est bien des leurs. Sans qu’il soit besoin de préciser que, mode de scrutin tripatouillé aidant, lesdits députés prétendument socialistes (PS) et de droite (UMP) se sont débrouillés pour truster (toujours en américain dans le texte) l'écrasante majorité des places disponibles au Palais-Bourbon-Charentaises.

Alors on pourra toujours s’exciter. A défaut d’un soulèvement de masse, l’entourloupe géante continuera.

Puisque les députés sont de mèche avec le pouvoir élyséen, ou soumis à lui par intérêt bien compris, et que la presse sert la soupe, le peuple ne peut se permettre de continuer à sommeiller. Car endormi par ceux-là même qui devraient être ses aiguillons – Front de Gauche, si tu nous regardes avec tous tes syndicats –, alors le scénario catastrophe pourra aller à son terme. Et le pays s’abîmer.

Montebourg, alternative factice du young leader répondant à l’adage « à tous les coups l’on gagne  », fera le coin de l’entonnoir avec Hollande et Sarkozy (et consorts), pour nous guider vers un 2017 joué d’avance, comme d’habitude. S’il advenait, en effet, que le démissionnaire de Bercy prenne alors les rênes du pays à la place des deux précédents imposteurs, qui nous garantirait qu’il ne soit pas, jamais deux sans trois, un nouveau bonimenteur oublieux de ses promesses du jour au lendemain ? A vrai dire, le contraire serait ébouriffant…

« Marine sera la solution !  », trépignent mes amis extrême-droitistes et autres identitaires. C’est vrai, après tout, ce serait une belle chute : la Ve République blanciste, fondée par Charles de Gaulle, trahie par ses successeurs, de Giscard à Hollande en passant par Chirac (déjà en tant que Premier ministre), Mitterrand et Sarkozy, serait finalement remplacée par une sixième république, avec ou sans majuscule, à nouveau blanciste, pardon, vraiment gaulliste. Là, je dirais : chapeau l’artiste !

Alexandre Gerbi