29 févr. 2020

Eclairage sur le cas Dominique Sopo : entre duplicité et tartufferie, au service du Système



Eclairage sur le cas Dominique Sopo :


Entre duplicité et tartufferie, 


au service du Système





par 

Alexandre Gerbi




Dans un récent tweet, Yassine Belattar s'est adressé à Jean Messiha comme à un chameau et lui a proposé d'aller tenir meeting au zoo de Thoiry. Estimant cette comparaison raciste puisqu'il est d'origine égyptienne, le cadre du RN a annoncé son intention de déposer plainte. Dans la foulée, Messiha a interpellé Dominique Sopo, président de SOS Racisme, en lui demandant s'il pouvait compter sur lui pour l'appuyer dans sa démarche. En réponse, Sopo s'est fendu à son tour d'un tweet où, loin de dénoncer le procédé de Belattar, il s'est au contraire amusé de cette comparaison, expliquant que l'honneur des chameaux avait été bafoué. Détail piquant : cette réponse de Sopo a été "likée" par Laetitia Avia, députée "En Marche" qui a donné son nom à la proposition de "loi contre les contenus haineux sur Internet". Les femmes et les hommes du Président, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît...

En revanche, ce tweet de Dominique Sopo a suscité l'indignation de Fatiha Agag-Boudjahlat, de Jean-Michel Aphatie, de Zohra Bitan, d'Eric Naulleau, de Jean Quatremer, de Dominique Reynié, pour ne citer que quelques noms parmi les plus connus.

Afin de contribuer à cerner la personnalité de Dominique Sopo, président apparemment inamovible de SOS-Racisme (il dirige cette association depuis 2003, hormis une brève interruption entre 2012 et 2014), il me semble opportun de livrer aux lecteurs d'AgoraVox un extrait de Histoire inavouable de la Ve République, de la révolution inversée au désastre contemporain (L'Harmattan, 2015). 

Dans ce livre, dûment occulté, pour ne pas dire censuré, à sa sortie par les médias comme presque toutes mes publications précédentes et suivantes (je ne suis certes pas le seul dans ce cas, hélas), j'analysais les causes de la crise qui mine la France et menace de la conduire à la catastrophe. J'y abordais, entre autres figures du Système, le cas de SOS Racisme et de son président Dominique Sopo, dans leur hypocrisie, leurs mensonges, leur tartufferie et leur lâcheté.

A chacun d'en juger.
Alexandre Gerbi




L’association « antiraciste »

   En 2008, je m'étais rendu au Salon du livre de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) dans l’espoir de rencontrer Dominique Sopo. Le président d'SOS Racisme devait y faire, ce jour-là, la promotion d’un livre sur la laïcité. M’étant approché de Dominique Sopo, je me présentai à lui comme écrivain et membre cofondateur du Club Novation Franco-Africaine. Tout de go, sous le regard d’un de ses adjoints, Alexandre Folly, responsable de la section du Val-de-Marne de ladite association, je lançai à Dominique Sopo :
   « Il y a cinquante ans, l’indépendance a été essentiellement imposée à l’Afrique subsaharienne par la classe politique métropolitaine, alors que la plupart des leaders politiques Africains réclamaient non pas l’indépendance, mais la fin du colonialisme par l’instauration de l’égalité politique pleine et entière. Mais parce que cette classe politique métropolitaine refusait les conséquences d’une telle opération – métissage et métamorphose de la France, nombreux députés africains à l’Assemblée nationale, et, de ce fait, fin de l’exploitation colonialiste que la démocratie réelle eût interdite –, elle choisit d’imposer l’indépendance à l’Afrique. Ainsi les territoires africains basculèrent dans une indépendance dont ils ne voulaient pas. Ainsi, aussi, fut esquivée la « bougnoulisation », selon le mot du général de Gaulle, ou plutôt, ai-je corrigé, la « bamboulisation » (mon interlocuteur et moi avons souri d’un air entendu…) de la France, et put être poursuivie l’exploitation colonialiste sous la forme du néocolonialisme ».
   Je m’arrêtai brusquement de parler. Dominique Sopo me considéra avec un regard pantois. Un bref instant et il me répondit sur le ton de l’évidence :
   « Oui, bien sûr, c’est bien ce qui s’est passé, c’est exact… Mais c’est évident ce que vous me dites là, c’est bien connu ! »
   Je dois préciser que Dominique Sopo est, pour partie, d’origine africaine et qu’il bénéficie, par conséquent, de certaines lumières sur ce chapitre de l’Histoire…
   J’embrayai :
   « Ah bon, Monsieur Sopo, mais si tout ceci est exact et bien connu, alors pourquoi personne ne le sait, et surtout pourquoi personne ne le dit ? »
   Dominique Sopo n’eut pas le temps de répondre. Il avait un avion à prendre car il se rendait, me dit-il, à New York pour je ne sais quel sommet à l’importance, on le devine, capitale. J’ai quand même pris son adresse courriel. Il n’a jamais répondu à mes messages.
   Pendant que je dialoguais avec Dominique Sopo, son « adjoint », Alexandre Folly, président comme je l’ai dit plus haut d’une section départementale d’SOS Racisme et manifestement, lui aussi, d’origine africaine et, par conséquent, lui aussi parfaitement au courant de la pertinence des thèses que je venais d’exposer, ne perdait pas une miette de notre conversation. En présence de son chef pas encore envolé pour New York et qui approuvait mes thèses comme autant de truismes, Alexandre Folly, se montra fort intéressé par l’existence de ce Club Novation France-Africaine qui affichait de si spéciales ambitions. Il me demanda si j’étais disposé à venir exposer ce point de vue lors de l’Université d’automne d’SOS Racisme. Cette manifestation, m’expliqua-t-il, devait se tenir le week-end suivant en banlieue parisienne, à Dourdan. J’accueillis avec enthousiasme sa proposition, ajoutant que je viendrais accompagné d’autres membres du Club Novation Franco-Africaine.
   Le surlendemain, lundi, je téléphonai donc à ce monsieur pour préciser les modalités de l’intervention. Un peu embarrassé, il me répondit qu’il fallait préalablement venir au siège d’« SOS », à Paris, afin d’exposer à « des cadres » du mouvement le contenu de notre intervention. J’acceptai volontiers. Rendez-vous fut pris pour le jeudi.
   Le jeudi en question, accompagné de deux membres cofondateurs du Club Novation Franco-Africaine, Samuel Mbajum (1) et Raphaël Tribeca (2), après avoir poireauté un bon moment dans le hall du siège de l’association, nous fûmes finalement reçus, en guise de « cadres », par un seul et unique jeune homme de vingt-cinq ans, Hadrien Lenoir. Celui-ci était responsable, nous dit-il, d’SOS Racisme pour l’Île-de-France.
   Dans son petit bureau, Hadrien Lenoir nous écouta pendant deux heures environ, mes amis et moi-même. Tour à tour, nous lui expliquâmes ce que fut en réalité la « décolonisation » française en Afrique subsaharienne. Présentée comme le triomphe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la « décolonisation » fut en réalité une gigantesque imposture placée sous le signe du racisme et du mépris pour l’Afrique, mais aussi pour le peuple français, ou plutôt franco-africain, imposture qui consista notamment à surfer sur des mots mis au point à Washington et à Moscou. Autrement dit, bien que systématiquement présentée comme une défaite du capitalisme et de l’impérialisme, la décolonisation franco-africaine, telle qu’elle eut lieu, fut en réalité son stade suprême…
   « C’est gigantesquissime ! », finit par s’exclamer le jeune homme qui, comprenant manifestement la gravité et les enjeux de notre propos, éprouvait le besoin d’amplifier le terme dont je venais d’user. « Le problème », lui ai-je expliqué, « c’est que du haut de vos vingt-cinq ans, vous raisonnez sans tabous ni préjugés. Vous n’êtes pas enfermé dans toutes sortes de blocages idéologiques, ces blocages qui permettent au mensonge de tenir depuis cinquante ans, et ce contre toute raison. Vous verrez, et pour aussi délirant que cela puisse vous paraître maintenant, il est probable que les cadres de votre association et du parti politique [le Parti Socialiste] qui le parraine, en particulier ceux qui ont plus de quarante ou cinquante ans, vous expliqueront que, pour soutenir de telles thèses, il faut que nous soyons plus ou moins des fascistes ou des types manipulés par l’extrême-droite ».
   « C’est absurde… », souffla Hadrien Lenoir d’une voix naïve, candide et dubitative à la fois.
   « Accusation grotesque, en effet, rebondis-je, puisque si fascistes il y a, c’est dans le camp d’en face qu’ils se trouvent ! Ceux-ci ont largué l’Afrique contre sa volonté pour des raisons « blancistes » et néocolonialistes, ainsi que l’a d’ailleurs admis, comme une évidence, votre président lui-même, Dominique Sopo, en présence de son adjoint, Alexandre Folly, qui pourra vous le confirmer. Mais c’est que cette inversion des rôles, je devrais même dire des pôles, qui fait passer les partisans de l’unité franco-africaine pour des « fachos » et, réciproquement, les blancistes et leurs complices, les artisans de la séparation, pour de parfaits républicains progressistes, démocrates et humanistes, c’est là le grand ressort qui permet à l’imposture de tenir depuis si longtemps. Ça neutralise tout, ça verrouille tout. Sans parler, de nos jours, des compromissions accumulées au fil des décennies, quelquefois en toute bonne foi, par les uns et par les autres, pas pressés, pour cette raison, de faire leur mea culpa et de reconnaître qu’ils se fourvoient, pour le pire, depuis cinquante ans, évidemment… »
  Et qu’ils servent le Système, serais-je aujourd’hui tenté d’ajouter, avec quelques années de réflexion supplémentaires…
   J’aperçus dans le regard de notre interlocuteur, une fois encore, un étrange reflet.
  Est-il besoin de préciser que finalement, mes amis du Club Novation Franco-Africaine et moi-même, nous n’avons pas été invités à intervenir dans l’université d’automne d’SOS Racisme à Dourdan ? Faut-il ajouter que la semaine suivante, Hadrien Lenoir me posa un lapin – je devais pourtant lui remettre gracieusement un exemplaire de mon livre Histoire occultée – et qu’il n’a, par la suite, jamais répondu à mes courriels, pas plus qu’il ne m’a rappelé, malgré mes nombreuses relances ?
   Je suppose que ce jeune homme devait être très pris par des occupations cruciales, comme son président Dominique Sopo et tant d’autres honorables représentants des mondes politique, médiatique et associatif français.
   Mais comme me l’a dit un jour, plein d’humour, un Franco-Africain connaisseur des petits milieux de la capitale française :
   « À Paris, la première chose que fait quelqu’un qui prend un peu d’importance, c’est d’organiser son inaccessibilité… »



Notes :

(1) Samuel Mbajum est notamment l’auteur, avec le gouverneur Louis Sanmarco, de Entretiens sur les non-dits de la décolonisation, L’Officine, 2007, et plus récemment de Les combattants africains dits Tirailleurs sénégalais au secours de la France 1857-1945, Riveneuve, 2013. 
(2) Avec Raphaël Tribeca, nous avons cosigné La République inversée, Affaire algérienne et démantèlement franco-africain, L'Harmattan, 2010.


Extrait de Histoire inavouable de la Ve République, de la révolution inversée au désastre contemporain, L'Harmattan, 2015.



10 déc. 2019

La nouvelle affaire Maran-Batouala ou Quand TV5-Monde et son rédacteur en chef salissent la France et les Français, à grands coups de mensonges




La nouvelle affaire Maran-Batouala

 ou 


Quand TV5-Monde et son rédacteur en chef 


salissent la France et les Français, 


à grands coups de mensonges






par


Alexandre Gerbi






Lorsque le Système qui règne en maître à Paris se sera effondré - et il faudra peut-être, pour cela, en passer par la guerre civile que nous annoncent benoîtement Hollande, Collomb, Macron, Attali et consorts -, pour peu que la France ait été entraînée dans sa chute, les historiens auront à se pencher sur les causes qui conduisirent un si grand pays à pareil naufrage, à pareille catastrophe. Parmi ces causes, la haine de soi, l'auto-dénigrement et les mensonges qui les servirent, à côté des trahisons pures et simples, occuperont certainement une place de choix. Focus sur un détail, parmi tant d'autres, de ce dénigrement financé, sinon organisé, par l'Etat français en l'an de grâce 2019...




Résumé : Où l'on verra que le souvenir du prix Goncourt attribué, en 1921, à René Maran pour son roman Batouala, a servi de prétexte à TV5-Monde, média financé par l'Etat français, pour falsifier l'histoire afin de traîner la France et les Français dans la boue auprès du grand public, en particulier du public africain ; que le scandale provoqué à l'époque par Batouala, contrairement à ce qu'affirment TV5-Monde et son rédacteur en chef, Frantz Vaillant, n'a nullement tenu au fait que son auteur était noir ; que bien au contraire, la plus grande partie de la presse française de l'époque a salué et applaudi ce choix du jury du Goncourt ; que le Paris des années 1920, loin de "macérer dans un racisme ordinaire" comme n'hésitent pas à l'affirmer TV5-Monde et Frantz Vaillant sans s'embarrasser de la moindre nuance, était au contraire pris de passion pour les Noirs et la culture "nègre", le prix Goncourt attribué à Batouala n'étant que le couronnement de cet engouement ; que ce n'est pas la dénonciation, évidemment nécessaire, des abus colonialistes qui scandalisa, la presse française étant de longue date prompte à les dénoncer ; que le scandale provoqué par Batouala a tenu en réalité, d'une part, au manichéisme de la charge (et non, donc, à la charge elle-même) de René Maran contre l'administration coloniale, manichéisme dont l'intéressé s'excusa par la suite, déclarant avoir injustement et abusivement généralisé à tous les administrateurs coloniaux les turpitudes d'une minorité ; que le scandale a tenu, d'autre part, à la publicité internationale que le Goncourt a procuré à l'ouvrage, cette publicité ouvrant la porte à une instrumentalisation par les ennemis de la France ; qu'en outre, René Maran s'était lui-même rendu coupable, comme administrateur colonial, d'au moins un crime colonialiste, à savoir de violences ayant entraîné la mort d'un indigène africain ; qu'à la lumière de ce dernier élément, on peut se demander si Batouala et sa préface ne furent pas, pour leur auteur, une tentative de se racheter du crime, voire des crimes, qu'il avait commis dans l'exercice de ses fonctions d'administrateur colonial ; que s'il est question, enfin, d'écrivain noir et de roman maudits, René Maran et son Batouala font pâle figure face à Yambo Ouologuem et à son Devoir de Violence (prix Renaudot 1968). Avec cette question subsidiaire et plus contemporaine : comment un média financé par l'Etat français, et son rédacteur en chef, peuvent-il à ce point bafouer la charte du journaliste, falsifier l'histoire à seule fin d'abaisser la France et les Français (comprendre la France blanche et les Français blancs, bien entendu...) du début du siècle dernier ? Quel but TV5-Monde et Frantz Vaillant poursuivent-ils en jetant ainsi des geysers d'huile sur le feu, à l'heure où l'image de la France est déjà très dégradée en Afrique et que les banlieues sont au bord de l'explosion ?




Début novembre 2019, il a pris fantaisie au grand dieu Google de ressusciter René Maran dans la mémoire des petits Français, peuple rétréci et amnésique selon le voeu de la Ve République gaullienne. "Il a pris fantaisie", car aucun anniversaire ne justifiait, a priori, de commémorer en 2019 un écrivain né en 1887, mort en 1960, et lauréat du prix Goncourt en 1921. 

Heureusement, les desseins du dieu Google ne sont pas impénétrables : on apprit que cet hommage entendait saluer le "132e anniversaire (sic) de la naissance de René Maran, auteur de Batouala". Le mystère du choix dans la date (sans contrepèterie, quoique...) de cette célébration "googlienne" était donc élucidé : pour le maître américain de la Toile, à l'occasion d'un anniversaire parmi tant d'autres, il s'agissait surtout de rendre hommage au premier homme noir ayant reçu en France le plus prestigieux des prix littéraires. Un si beau souci...


La tartufferie comme écran de fumée

Un Noir lauréat du prix Goncourt, voilà près d'un siècle ! A la révélation d'aussi stupéfiante souvenance, un esprit naïf eût pu s'attendre à ce que nos chers médias, plus que jamais obsédés par les races et le racisme, louassent la France d'avoir décerné sa plus haute distinction littéraire à un homme à peau noire dès 1921. Au moment même où Adolf Hitler s'apprêtait à écrire son fameux Mein Kampf (publié en 1925), qui décrit le "nègre" comme un "demi-singe", et où les Etats-Unis se vautraient dans une ségrégation glorifiée par le film à grand succès Naissance d'une nation (1915) de D. W. Griffith. Evidemment, en l'an 2019, au point où nous en sommes du dénigrement systématique de la France et des Français par leurs élites politico-médiatiques, qu'hommage soit rendu à la France et aux Français était impensable ; le rappel du Goncourt attribué à René Maran en 1921 fut donc, "logiquement", l'occasion du très exact contraire...

J'ai expliqué ailleurs le mécanisme particulièrement retors qui conduit depuis un demi-siècle le Système à jouer en permanence au Tarfuffe antiraciste, en utilisant la France et les Français comme boucs émissaires. Derrière cette posture apparemment humaniste, celle qu'on appelle, d'ailleurs improprement, la Ve République, cherche en réalité à se racheter une bonne conscience, tout en enfouissant la vaste trahison-imposture à caractère racialiste voire raciste sur laquelle elle est fondée. En effet, tout le monde sait aujourd'hui, ou devrait savoir, que l'Afrique et l'Algérie furent larguées par Charles de Gaulle entre 1960 et 1962 (1) dans des conditions lamentables, entre forfaiture, défiance civilisationnelle et religieuse, racialisme voire racisme, et crime contre l'humanité (notamment le massacre des Harkis). Cette trahison fut accomplie au prix de viols caractérisés de la démocratie et de la Constitution (2) et d'un piétinement des principes de la République, au détriment, cerise sur le gâteau, des intérêts supérieurs de la France comme de l'Afrique. Devant l'ampleur du scandale dont l'Etat gaullien s'est rendu coupable devant les siècles, on comprend qu'en l'an 2019, nos bons maîtres élyséens et leurs gentils serviteurs médiatiques jugent plus convenable de jeter sur la mémoire française, en particulier sa mémoire noire, un épais voile d'oubli et de mensonge...

C'est ainsi, de mensonges en caricatures, de dénis en tartufferies, qu'il est devenu obligatoire de dénigrer systématiquement la colonisation, réduite par les trois derniers présidents de la République à une "faute" (Nicolas Sarkozy), à un "système injuste et brutal" (François Hollande) voire à un "crime contre l'humanité" (Emmanuel Macron). Jadis présentée comme "la gloire de la France" par les plus hautes autorités de l'Etat, la colonisation est progressivement devenue "la honte de la France", toujours selon les plus hautes autorités de l'Etat. D'un manichéisme à l'autre... 

Dans la même veine, il est recommandé, par les mêmes, de falsifier l'histoire de la prétendue "décolonisation". Largage des populations non européennes ainsi mises au ban de la République, doublé d'un tremplin du néocolonialisme, les pseudo-"indépendances" sont pourtant présentées invariablement, et sans vergogne, comme un triomphe de la "liberté" et du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". Toute cette ragougnasse idéologique ayant pour contrecoup de transformer d'innombrables jeunes "issus de l'immigration" (en réalité issus, en grande majorité, de l'ancien empire et, à ce titre, descendants de Français déchus - mais ce dernier point est également tabou...) en contempteurs de la France assoiffés de vengeance. 

Fidèles à cette tradition-trahison, à cette escalade dans l'affabulation, quelques-uns de nos très vertueux médias ont sauté sur l'occasion Maran-Batouala pour dénigrer le plus violemment possible la France et les Français. En mentant copieusement, puisque le mensonge est, répétons-le, la marque de fabrique de la Ve République, de ses hommes politiques, de ses intellectuels et de ses petits serviteurs médiatiques.


Florilège d'ignominies

Il serait fastidieux de faire ici la liste de toutes les insanités, trop nombreuses, dont cette nouvelle "affaire Maran" a fait l'objet, depuis TV5-Monde jusqu'au Point en passant par la 1ère chaîne de France Télévision. On s'en tiendra donc au petit clip réalisé, pour l'occasion, par TV5-Monde, chaîne de télévision internationale dont l'actionnaire principal est l'Etat français (3). Précisons que l'auteur du clip en question n'est pas un obscur pigiste ni un vague sous-traitant : à la fin du clip, on peut lire "Réalisation et reportage : Frantz Vaillant". Or sur sa fiche Wikipédia, il est indiqué que M. Frantz Vaillant "est rédacteur en chef à TV5-Monde depuis 2010". Excusez du peu...

Accompagnant ledit clip mis en ligne par TV5-Monde sur YouTube le 7 octobre 2019 (soit un mois avant l'hommage googlien qui trouve donc peut-être là sa véritable explication, à savoir : offrir une caisse de résonance au dénigrement...), une notule explique :

"Au cœur des années folles, René Maran obtient le prix Goncourt en 1921. Mais cette récompense fait scandale, non seulement l'écrivain est noir, mais son roman Batouala fustige le colonialisme. La presse se déchaîne et l'auteur va le payer très cher..."

Véritable petit bijou de propagande de 3 minutes et 34 secondes, ce clip est accompagné, pour mieux manipuler le spectateur, d'une musique d'ambiance inquiétante. Y est développée l'idée d'un scandale raciste dans une France colonialiste. 

Donnant d'emblée le ton, un certain Christian Eboulé, présenté comme "journaliste et critique littéraire", en réalité chroniqueur à TV5-Monde, pontifie :

"René Maran donne [dans son roman Batouala] la place principale à des personnages noirs. Et ça, au début du XXe siècle, c'est absolument fondamental à comprendre, parce que jusque-là, jamais, jamais (sic) les nègres n'ont le premier rôle dans les romans."

Première contre-vérité, qui augure du reste. En effet, aux XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs héros noirs ont été mis en scène dans des romans français. Que M. Christian Eboulé ignore l'existence du roman Un Nègre comme il y a peu de blancs (1789) de Joseph Lavallée, cela peut s'excuser. Qu'il ne connaisse pas Ourika (1822), héroïne éponyme du roman de Mme de Duras, on peut aussi l'admettre. Qu'il n'ait jamais entendu parler de Tamango (1829), héros d'une nouvelle de Prosper Mérimée, pas plus que d'Atar-Gull (1831), héros d'un roman d'Eugène Sue, passe encore (4). En revanche, qu'à défaut d'avoir lu le premier et célèbre roman de Victor Hugo, Bug-Jargal (1826), celui-ci ne soit jamais arrivé à ses oreilles, voilà qui est nettement plus suspect, surtout venant d'un homme présenté comme "critique littéraire"... Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse d'une ignorance crasse, d'un regrettable trou de mémoire ou d'un mensonge pur et simple, la réitération du "jamais, jamais" condamne sans appel le fond par la forme. Au moins le ton est-il donné : le mensonge au service de la calomnie, ou si l'on préfère, la manipulation de l'information et de l'histoire au service de la destruction de la France, seront les deux axes conjugués de la vidéo.

Puis le clip, mis en Une du site TV5-Monde-Afrique, affiche à l'écran :

"1921 : Le scandale du Goncourt noir. En 1921, la France littéraire se réveille stupéfaite. Les journaux révèlent le nom du lauréat du nouveau prix Goncourt. Il s'agit de René Maran, 34 ans, né à Fort-de-France. L'écrivain est noir. La presse se déchaîne."

Tout est faux : évidemment, la France littéraire ne risquait pas de se réveiller stupéfaite, puisque le jury du Goncourt réunissait, déjà à l'époque, les principales huiles de la France littéraire. C'est l'éditeur de René Maran, Albin Michel, qui avait pris l'initiative de présenter la candidature de son poulain au prestigieux prix littéraire. Et c'est le président du jury en personne, Gustave Geffroy, qui permit à Maran de l'emporter, sa voix ayant départagé conformément au règlement les deux finalistes (l'autre finaliste étant Jacques Chardonne pour L'Epithalame) arrivés à égalité, cinq voix contre cinq. Et contrairement à ce qu'avance TV5-Monde, la presse, loin de se "déchaîner" contre ce résultat, s'est au contraire félicitée presque unanimement de cette victoire d'un auteur noir...


Florilège d'éloges

Par exemple, Excelsior, grand journal illustré, confie, le 15 décembre 1921, la rédaction du portrait du lauréat du Goncourt à Léon Bocquet, poète lui-même et qui publia pour la première fois, dans sa revue Le Beffroi, les poèmes du jeune René Maran en 1909. Léon Bocquet parle ainsi de son ami qui, étant au Tchad, l'a chargé de recevoir le prix à sa place : 

"C'est un homme de couleur. Son visage est du plus bel ébène, éclairé par de grands yeux rêveurs. De taille moyenne, son corps robuste et nerveux, que les sports ont assoupli, a de l'aisance dans son équilibre. (...) Il a, certes, souhaité la notoriété que lui confère son talent, mais c'est moins par ambition qu'afin de pouvoir exprimer plus haut et mieux affirmer ce qu'il pense de la question nègre et de la colonisation. Et, depuis 1909, dans ses longues lettres confidentes, dans ses causeries amicales, René Maran n'a cessé de me répéter aussi qu'étant nègre et d'origine africaine, il a voulu se démontrer et démontrer, à qui méprise sa race, que lui est aussi intelligent que n'importe quel Européen, et qu'il écrit mieux le français que bien des Français. Et c'est d'un fier orgueil."

Dans L'Intransigeant, le plus grand quotidien du soir d'opinion de droite, on se réjouit du résultat du Goncourt, et on en profite pour élargir l'hommage :


"C’est un noir, on l’a dit, et du plus beau noir, M. René Maran, qui a eu le prix Goncourt... C’est un triomphe pour une race à qui la France doit déjà tant de beaux dévouements. Aussi réjouissons-nous de lire dans les bulletins de nos colonies que le nombre des écoles au Sénégal a été porté de 47 à 61, et que pour la première fois à titre d’essai, on va mettre en application les programmes métropolitains d’enseignement primaire !"

Dans Le Journal, quotidien populaire à grand tirage, le ton est également à l'éloge. Eloge de l'homme, de l'écrivain, mais aussi éloge de sa lutte en faveur des Noirs, avec en filigrane la dénonciation, par l'auteur de l'article, du racisme et des abus coloniaux :

"Il y a quelques années, avant la guerre, dans une petite revue littéraire de la rive gauche, le Beffroi, on pouvait lire, sous la signature d'un nouveau venu, M. René Maran, des vers délicats et personnels. Réunis ensuite en deux volumes, La Maison du bonheur et La Vie intérieure, ils passèrent à peu près inaperçus. Et pourtant ils révélaient un beau tempérament de poète. (...) [René Maran] s'est donné pour mission (...) d'affranchir les hommes de sa race des préjugés dont ils sont l'objet, des injustices dont ils sont les victimes. Depuis son plus jeune âge, il ne songe qu'à atteindre à ce but. (...) Enfin, c'est encore pour faire triompher sa thèse que M. René Maran a délaissé la poésie et s'est mis à écrire Batouala, ce curieux roman auquel l'Académie Goncourt vient de rendre un juste hommage.

Que la presse française ait approuvé la dénonciation des abus coloniaux n'étonnera que les incultes. Journalistes et écrivains français étaient de longue date prompts à dénoncer les dérives de la colonisation, comme l'avait notamment illustré, près vingt ans plus tôt, l'affaire Toqué et Gaud (1903). La campagne de presse avait contraint l'Etat à dépêcher une commission d'enquête au Congo, après que furent révélés les crimes d'un duo détestable, Toqué et Gaud. C'est à cette occasion que Savorgnan de Brazza fut envoyé sur place, et qu'il trouva finalement la mort dans des conditions mystérieuses (5). 

Nous pourrions multiplier les exemples de journaux ayant acclamé Batouala (qui deviendra d'ailleurs un très gros succès de librairie) et le Goncourt accordé à son auteur. 

Mais passons dès à présent aux réactions moins favorables.

Dans son Bulletin mensuel, L'Institut colonial français, qui n'a manifestement guère prisé la charge de Maran contre les fonctionnaires coloniaux dans Batouala, n'en concède pas moins les qualités littéraires de l'auteur. Et, même s'il en discute certains aspects, il en attend le meilleur au vu de pareilles promesses :

"« Véritable roman nègre » énonce la couverture. Un roman ? à peine une nouvelle, une « succession d’eaux-fortes » comme dit l’auteur lui-même, et combien mince ! Si M. Maran a mis, comme il nous le confie, six ans à traduire ainsi ce qu’il a entendu et à décrire ce qu’il a vu, louons son scrupule et son application, mais convenons que les affres de Flaubert même se trouvent dépassées. (...) Un généreux poète, un vates prédestiné par le privilège du sang et de l’âme à pénétrer tout le mystère de ces races ardentes, primitives, voisines encore de la barbarie et de l’animalité, nous donnerait de larges fresques africaines, où le problème des origines et des destinées, des fraternités humaines, trouverait peut-être une orientation, une indication nouvelle. Ce serait du très grand art original et riche de substance renouvelable indéfiniment, car elle n’a de limites ni dans le passé, ni dans l’avenir. Et rien n’empêcherait — au contraire — que cet art fût tout imprégné d’humanité magnanime, de toutes les espérances de la Vita nuova future. C'est là le véritable roman, la geste nègre que nous attendons, qui nous est due, celle que M. Maran a, je le croirais, les moyens de nous offrir un jour..."

Dans Le Gaulois, journal classé à droite et nationaliste, dans le numéro du 15 décembre 1921, on peut lire : 

"J'imagine que, malgré l'apparence, l'austère Académie [Goncourt] compte quelques membres qui sont très au fait du mouvement mondain. Ceux-ci ayant trouvé d'aventure parmi les candidats un romancier de couleur et un roman sur les noirs, ont fait réflexion que le nègre était présentement ce qu'il y avait de plus à la mode, puisque, à Paris, il triomphe dans la danse, dans la musique et jusque dans la littérature, où tant d'auteurs réputés le pratiquent avec beaucoup d'éclat. Ils ont donc pensé que Batouala, récit nègre, ferait sensation. L'oeuvre, en effet, est vigoureuse et brève. L'auteur l'a fait précéder d'une préface où il explique à la fois ses intentions morales - défendre les pauvres noirs contre les horreurs de la civilisation et surtout des civilisés - et ses intentions littéraires, à savoir dissimuler son âme avec autant de soin que Flaubert lui-même, pour s'en tenir à des tableaux, à des « eaux-fortes », et ne livrer ainsi qu'un document d'observation impersonnelle. Batouala, le héros du livre, est un chef nègre qui fume, vit au milieu de ses épouses, hait les blancs et les méprise, a le ventre ouvert par une panthère et meurt lamentablement, croyant avoir un malin esprit dans le corps, et trahi par tout le monde. Art sobre, un peu sommaire, volontairement dénué de pensée et de signification, sinon de pathétique et de pitié, et qui atteint parfois, comme dans le chapitre de la mort, une sorte de grandeur naïve et cruelle."

On a connu critiques littéraires plus acides... Là encore, nulle attaque contre René Maran en tant que Noir. Son ambition d'imiter Flaubert semble prise au sérieux et il lui est fait crédit d'avoir produit une "oeuvre (...) vigoureuse et brève" et d'atteindre "parfois (...) une sorte de grandeur naïve et cruelle." Et quand le critique invoque la question "nègre" en tant que telle, c'est pour soupçonner le jury d'avoir sacrifié à la mode, le "noir" faisant alors fureur à Paris, préparant le succès prochain du Bal nègre de la rue Blomet (1924), du jazz venu d'outre-Atlantique et de la Revue Nègre et de Joséphine Baker (1925), dans le sillage de la gloire dont s'étaient couverts les Tirailleurs sénégalais sur les champs de bataille de 14-18. Evoquant la jeunesse du poète guyanais Léon-Gontran Damas dans le Paris de l'entre-deux-guerres, Léopold Sédar Senghor, père avec Aimé Césaire de la Négritude, écrivit : "[Léon-Gontran Damas] a fréquenté les quartiers et les milieux les plus divers, surtout les nègres de tous les pays du monde, dont Paris est la capitale par excellence, parce que la ville blanche la plus fraternelle.

Or en dépit de tous ces éléments, TV5-Monde en l'an 2019 n'hésite pas à affirmer dans son clip : " Ce roman indispose la bonne conscience métropolitaine. Dans ces années folles, les Français macèrent dans un racisme ordinaire." On mesure combien TV5-Monde, encore une fois, ne recule devant aucun mensonge... S'agissant d'un programme financé par l'Etat français et destiné notamment à l'Afrique, où l'image de la France est de plus en plus dégradée, tandis que les banlieues françaises sont sur des charbons ardents, convaincues par plus de trente années de culture "SOS-Racisme" que la France et les Français blancs sont d'infâmes racistes, et par Rokhaya Diallo et ses amis stipendiés par les USA que l'histoire de France est un double de celles des Etats-Unis, une question se pose : à quoi TV5-Monde et son rédacteur en chef, M. Frantz Vaillant, jouent-ils ? Les Young Leaders Emmanuel Macron, président de la République, et Edouard Philippe, Premier ministre, en tant que tels financiers de TV5-Monde, et membres de la puissante French American Foundation elle-même liée à la CIA, disposent peut-être d'éléments de réponse...


Et dans la presse d'extrême droite ?

Mais revenons à notre revue de la presse française de l'année 1921, où l'on cherche en vain l'indignation raciste invoquée par TV5-Monde. 

"Et dans le journaux d'extrême droite ?", se délectera d'avance le soi-disant "progressiste" de service, qu'on pourrait également nommer "l'idiot utile du Système". "Là, au moins, à l'occasion de l'affaire Maran-Batouala, il doit sans aucun doute pouvoir se trouver de succulentes hideurs racistes à jeter au visage de la détestable France !"

Partons donc, chers amis, à la pêche aux ignominies racistes dans la presse d'extrême droite. Déontologie et méthodologie obligent, on se gardera de consulter une quelconque feuille de chou risquant de ne représenter qu'elle-même. Choisissons donc, pour ce faire, le journal très célèbre et emblématique, car à très forte audience, de ladite extrême droite : L'Action française

On peut lire, en effet, dans le numéro 349 de L'Action française du 15 décembre 1921, page 2 :

"Ce qu'en dit [du prix Goncourt attribué à Batouala de René Maran] Léon Daudet (membre du jury du Goncourt) : (...) J'ai tenu jusqu'au bout pour le beau, grave et robuste Fatum, de [Ernest] Foissac. Mais j'admire beaucoup, beaucoup Batouala. C'est une oeuvre achevée, je le dis d'un esprit libre, tout en me laissant aller avec joie à cette vérification de ma vieille foi en l'insondable réserve de force et de lumière intellectuelle, morale que contient la race noire, nullement inférieure."

On a, convenons-en, connu indignations racistes plus carabinées et élucubrations plus nauséabondes... Précisons que Léon Daudet était alors, avec Charles Maurras, directeur politique de L'Action française.
Le lendemain, cette fois en Une du même journal (numéro 350 du 16 décembre 1921), Léon Daudet d'enfoncer le clou :

"L'attribution du prix Goncourt - le seul prix littéraire qui compte vraiment aujourd'hui - à René Maran, auteur de Batouala, confirme ce que j'ai eu l'occasion de répéter ici, à maintes reprises, quant à la prétendue infériorité de la race noire. Cette infériorité est un mythe, comme, dans un autre genre, la prétendue supériorité du dix-neuvième siècle sur les siècles précédents. Il y a, dans la race noire, une élite, qui ne le cède en rien à quelque autre élite que ce soit. Je connais peu d'hommes aussi éloquents que notre collègue [le député] Candace. Le discours de notre collègue [le député] Boisneuf, à la Chambre, l'autre matin, était un chef-d'oeuvre de clairvoyance politique. Enfin, il faut reconnaître à ces hommes de couleur, une ardeur imaginative, une chaleur et une intrépidité, dont la preuve n'est plus à faire. Mon cher Henry Bérenger, il faut absolument que nous organisions, pour l'an qui vient, cette fête de reconnaissance aux troupes noires [de la guerre 14-18] dont vous êtes le chaud partisan. Cette fête sera l'occasion, pour beaucoup de Français, de témoigner leur chaude sympathie à leurs frères et amis noirs. On voit dans Batouala, ce que réalise l'esprit de la race noire dans l'ordre littéraire ; car Batouala est un livre remarquable, d'une langue puissante et hardie. Je suis convaincu qu'avant peu le même esprit donnera de grandes surprises dans l'ordre scientifique, s'il a, comme dans Batouala, l'audace de s'affirmer. Car un long préjugé rend les noirs d'élite assez timides vis-à-vis d'eux-mêmes ; et cette timidité fait un amusant contraste avec l'outrecuidance de beaucoup de blancs. Il y a bien longtemps que je pense cela au sujet des noirs, depuis le lycée Louis-le-Grand, où plusieurs d'entre eux se distinguaient par leur spontanéité intellectuelle et leur application. Puis à l'Ecole de Médecine où, au temps de mes études, une gracieuse jeune étudiante, de sang mêlé, donnait dans l'observation des phénomènes mentaux, normaux et pathologiques, de très remarquables promesses qu'elle a, depuis, amplement tenues, aux côtés d'une très grand clinicien. Mais c'est ici un vaste sujet, dont les perspectives s'ouvrent à peine, et qui couvrira de confusion, avant peu, les contempteurs imbéciles du peuple noir et des métis. (...)"

On est à des années-lumière (ou plutôt des années-ténèbre...) des affabulations de TV5-Monde sur le prétendu racisme congénital de la France, affabulations inscrites, il est vrai, dans le droit fil de la doxa contemporaine que développent et relaient depuis des lustres le dérisoire microcosme parisien, ses politiciens corrompus, ses journalistes véreux, ses intellectuels dévoyés, tous ayant en commun, pour noyer leurs turpitudes, de prendre tour à tour pour cibles et boucs émissaires le peuple français et l'histoire de France. Pardon de rabâcher, mais il y a du boulot...


Publicité du Goncourt, manichéisme, caricature et instrumentalisation contre la France

Alors, dira-t-on, il n'y aurait donc pas eu de scandale Maran-Batouala ?

Si, bien sûr, il y en a eu un.

On peut lire dans L'Echo d'Alger, 29 décembre 1921 :

"Un éreintement littéraire. Le lauréat du prix Goncourt est sévèrement jugé. (...) La couronne accordée par l'Académie Goncourt au nègre René Maran, ne vaut pas à celui-ci que des éloges. Nombreux sont ceux qui estiment que son livre Batouala est regrettablement tendancieux. M. Maurice de Waleffe le qualifie nettement de mauvais livre et trouve étrange que cet administrateur colonial affirme que les blancs envoyés comme fonctionnaires aux colonies sont alcooliques et règnent par la cravache, ne reculant pas devant les actes de l'arbitraire le plus monstrueux. D'autre part, il dépeint les nègres comme des singes méchants, lubriques, sanguinaires, ivrognes, abrutis, presque aussi difficiles à civiliser qu'un troupeau de gorilles et de guenons. (...) En somme, Batouala est un méchant livre, outrancier et faux, qui ne fait honneur ni aux blancs ni aux noirs, dont nous ne saurions trop décourager l'exportation. »

Jugement sévère, qui reproche à Batouala sa double charge "outrancière" contre les milieux coloniaux mais aussi contre les Africains, et taxe pour ainsi dire René Maran... de racisme anti-Nègres ! Il est vrai que, à condition de lire l'ouvrage, on y découvrira une Afrique traditionnelle dépeinte sous les traits de la plus extrême barbarie. Mais encore faut-il prendre la peine de le lire...

Dans La Croix du 19 décembre 1921, Jean Croisières écrit :

 "J'ignore si les Français qui ont pour mission de coloniser les noirs sont coupables. Le lauréat des Goncourt le proclame. Je me récuse et demande une enquête. Mais je ne puis croire, cependant, que les missionnaires de la vie supérieure que l'Eglise envoie vers eux laissent à ce point sommeiller l'âme nègre. Alors ?... Il reste que M. Maran a brossé une toile, avec application en dépit des fautes nombreuses que son inexpérience excuse, mais une toile, sans plus, où se complaisent les cousins de Zola, que répudieront les lettrés authentiques, doués d'une âme, et d'un coeur, et d'une raison."


Mea culpa de René Maran et belles âmes "en pantoufles"

En réalité, s'il y a eu un "scandale Batouala", celui-ci réside d'une part dans l'usage que purent faire de l'ouvrage les ennemis de l'entreprise coloniale de la France, à l'intérieur (notamment la gauche anticolonialiste, qui fustigea autant l'Empire français qu'elle soutint l'impérialisme soviétique dont elle était d'ailleurs souvent, dans ces combats, la marionnette...) comme à l'extérieur (en particulier l'Allemagne) ; et d'autre part dans le reproche qui fut fait à Maran d'avoir versé dans la généralisation et, partant, dans la caricature tous azimuts. Sur ce dernier point, René Maran reconnaîtra d'ailleurs avoir eu tort et exprimera des regrets avec des accents de sincérité plutôt convaincants.  

On peut lire dans une lettre de René Maran publiée dans Les Annales coloniales, le 27 juin 1922 :

"J'ai vu M. L. [lui aussi administrateur en Afrique]. Il m'a dit avec une rude franchise que je n'ai rencontrée que rarement, hélas ! ce qu'il pensait de ma préface, dont certains passages l'avaient peiné. Il m'a dit aussi que vous aviez eu quelque chagrin de voir que je tapais sans bienveillance sur l'Oubanghi-Chari. Certes, je n'ai rendu là que faiblement toutes les misères et toutes les malpropretés que l'on m'a faites. Mais les arguments qu'il m'a exposés avec franchise, à présent que je suis de sang-froid et sans colère, je les ai reconnus justes, sains et raisonnables. Et cela à tel point que je suis ému à l'idée que certains fonctionnaires oubanghiens pourraient se prendre pour l'un des six ou sept - l'un d'eux est mort - que visent mes allusions précises. Oui, je vous l'avoue, cette idée me harcèle, je ne voudrais pas qu'en France on généralisât. Aussi, dès que ma santé sera rétablie, j'écrirai quelques lignes qui se tiennent. Je préciserai ce que j'ai mal expliqué, je rétrécirai autour de ces quelques-uns les signes avant-coureurs de ma vengeance, et je prierai (ici le nom d'un journal), où je compte de nombreux amis, de faire paraître cet article en première page. Signé : Maran."

Pareil mea culpa s'imposait : qui a lu, par exemple, Oui, mon Commandant ! du grand défenseur de l'Afrique Amadou Hampâté Bâ (livre de souvenirs publié à titre posthume en 1994, qui devra être étudié dans tous les collèges et lycées de France et de Navarre, si d'aventure la France cesse un jour d'être gouvernée par des incendiaires et qu'elle entend réconcilier ses enfants, notamment ceux issus de l'Empire, non seulement avec la France mais aussi avec la colonisation), a pu constater que rien n'est plus injuste que de mettre dans un même sac raciste et criminel tous les administrateurs coloniaux, en particulier les commandants de cercle issus de l'Armée.

La réponse de l'administrateur colonial auquel s'adressait René Maran donne la mesure du malaise. Il me semble bon de la reproduire in extenso :

"Bangui, le 3 décembre 1921. 
Monsieur Maran, Excusez-moi de n'avoir pas répondu plus tôt à votre lettre du 28 octobre, et de ne pas vous avoir retourné plus tôt l'exemplaire de Batouala que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous comprendrez, à y réfléchir, qu'il est difficile à l'un de ceux que vous décrivez en bloc comme une collection de goujats alcooliques et de bourreaux, d'accepter un "hommage de l'auteur" qui ne peut être qu'ironique. Tant pis pour ceux à qui, ayant reçu semblable envoi, l'idée n'en viendra pas. Du reste, L. vous a dit ce que pensent de votre livre ceux d'ici - dont vous n'avez pas laissé soupçonner l'existence, qui ont la conscience nette et les mains propres, et qui triment obscurément à l'ingrate besogne de tirer de l'abrutissement et les rendre bons à quelque chose, les congénères de Batouala. Ils n'acceptent pas d'être rangés de pair avec la demi-douzaine ou, si vous y tenez, la douzaine de fripouilles ou d'imbéciles que vous avez rencontrés dans l'administration coloniale où les avait casés la grâce de quelque parlementaire. Je sais bien que vous vous en défendez, mais ceux qui vous liront, bourgeois français, nés en pantoufles et pour lesquels vous auriez bien fait d'annexer à votre livre, en plus d'un vocabulaire banda, un planisphère où situer l'Oubanghi-Chari, ceux-là, soyez-en sûr, ne soupçonneront pas qu'il y ait à faire des distinctions, et pour eux, quelles que soient les rectifications que plus tard vous pourrez produire, nous resterons des « négriers ». Mais - faut-il le dire - l'amertume de cette pensée nous est légèrement tempérée, quand nous songeons que, pour se conduire en « négrier », pour employer à l'égard des indigènes des procédés sans mansuétude, point n'est nécessaire d'être blanc. On prétend que qui aime bien châtie bien. A ce compte, vous aussi vous les avez trop aimés. Avec l'espoir que vous apprécierez ma franchise, je vous prie, Monsieur Maran, d'accepter une dernière fois mes salutations. Signé : M."

Bien entendu, les beaux esprits "en  pantoufles", d'hier comme d'aujourd'hui, qui n'ont jamais bougé le petit doigt pour aider quelque "indigène" que ce soit, fût-ce quelque indigène blanc du fin fond de l'Hexagone, ces gueux indigènes métropolitains qui se débattent en lisière de misère et portent de nos jours gilet jaune le samedi, les beaux esprits contemporains "en pantoufles" seront probablement affreusement choqués et indignés par la formule : " (...)  l'ingrate besogne de tirer de l'abrutissement et les rendre bons à quelque chose, les congénères de Batouala." Sans doute, du haut de leur ignorance des choses humaines, méconnaissent-ils le mépris dans lequel le "civilisé" tient presque toujours le "primitif". Il faut la hauteur de vue de l'anthropologue, la profondeur de champ de l'ethnologue, pour échapper à ce genre de préjugés, et ne pas mépriser, ne pas reléguer le "Sauvage" dans une vile animalité.  De nos jours encore, du côté du Congo, bien des Bantous méprisent les Pygmées, petits hommes autochtones des forêts, qu'ils considèrent comme des sortes de bêtes. Mais laissons les "bourgeois nés en pantoufles" à leur bonne conscience bouffie, à leur confortable tartufferie, en leur conseillant de sonder l'âme humaine, à commencer par la leur, et de méditer non seulement sur les pensées, mais encore, surtout, au delà des belles et faciles paroles dont on se tartine ad nauseam devant le miroir, sur les actes dont chacun est honorable ou comptable. Conseillons-leur, aussi, de lire Batouala, pour mesurer l'effroyable barbarie que prête René Maran lui-même aux moeurs des indigènes d'Afrique équatoriale du début du siècle dernier.

Au demeurant, il convient d'éclairer l'allusion quelque peu sibylline qui clôt la réponse de "M." à René Maran : " Mais - faut-il le dire - l'amertume de cette pensée nous est légèrement tempérée, quand nous songeons que, pour se conduire en « négrier », pour employer à l'égard des indigènes des procédés sans mansuétude, point n'est nécessaire d'être blanc."


Le crime du colonialiste René Maran

On en trouve l'explication dans le même numéro des Annales coloniales, du 27 juin 1922 : 

"M. René Maran, en rédigeant son réquisitoire, en avait oublié un autre, celui qui fut prononcé contre lui, il y a trois ans, devant le Tribunal de Bangui, pour coups et blessures, qui déterminèrent la mort de la victime quarante-huit heures après. Chef de la subdivision de Crampel (Oubanghi) en 1917, M. Maran frappa si violemment un nommé Mongo, dit Doa, pour une peccadille, que celui-ci mourut le surlendemain. Plus de dix témoins l'affirmèrent au cours de l'instruction qui fut confiée à un magistrat antillais de couleur, assisté d'un greffier de même origine. Mongo était tombé en vomissant le sang, déclarèrent les mêmes témoins, et sa mort ne pouvait être attribuée qu'aux sévices exercés sur lui par M. Maran qui ne fut condamné qu'à 50 francs d'amende par le Tribunal de Bangui. Indulgence excessive qui eût, certes, pu illustrer d'un exemple frappant la thèse de l'auteur de Batouala."

Suivent, dans la même colonne, les minutes du procès, on l'on découvre les détails de cette sombre affaire :


"DEMANDE [du juge à René Maran] : « Au cours d'une enquête que j'ai faite, j'ai pu constater que les divers actes de violence qui vous sont reprochés ne peuvent être sérieusement retenus. Certes, au cours de la tournée de prophylaxie que vous avez faite dans la subdivision de Fort-Crampel, vous vous êtes livré quelquefois à des voies de fait regrettables, mais vous avez l'excuse de l'énervement du moment, de la mauvaise grâce évidente, de l'inertie coupable que mettaient les indigènes à se rendre à vos convocations. Je n'insisterai donc pas sur ces actes qui ont été relevés contre vous. Je ne sais dans quel but, mais il paraît acquis que dans l'exercice de vos fonctions, vous avez dû frapper avec une certaine brutalité, à en juger par ce qui s'ensuivit [le décès de la victime]. Tous les témoins entendus sont unanimes à déclarer que Mongo fut violemment frappé, surtout au poste de transit. »

RÉPONSE [de René Maran] : « Mais si j'ai frappé cet indigène, c'est que j'ai agi dans un moment d'exaspération qui s'explique par les conditions dans lesquelles il me fallait accomplir mon devoir, etc. Devant le nombre et l'unanimité des témoignages recueillis, je ne puis que m'incliner. »


Et le journal de conclure, ironique : 

"Accusations précises, faits indiscutables, aveux de l'accusé, devaient entraîner une condamnation sévère, mais René Maran s'en tira à bon compte pour la gloire de la littérature française."

A la lumière de ces consternants éléments, on peut se demander si Batouala et sa préface controversée ne sont pas, de la part de leur auteur, une tentative de rachat personnel après son crime (voire ses crimes, puisque le tribunal parle de "voies de fait" au pluriel), même si l'écrivain prétend par ailleurs en avoir entamé la rédaction avant les faits en question (on a vu plus haut que René Maran disait avoir mis six ans à écrire son livre, temps étonnamment long, il est vrai, pour un livre si court...). Quoi qu'il en soit, on pourra déplorer qu'au lieu de s'inclure parmi les coupables d'abus colonialistes et de faire son mea culpa, René Maran se soit érigé en procureur et en donneur de leçons de la façon la plus manichéenne qui soit ; et, ce qui est peut-être plus grave encore, qu'il ait insinué que la couleur de peau était l'alpha et l'oméga de la problématique des abus coloniaux, quand son exemple même démontre que les choses sont plus compliquées qu'une simple affaire d'épiderme...


Batouala, oeuvre utile

René Maran avait explicitement annoncé son projet dans le sous-titre de l'ouvrage : "véritable roman nègre". 

C'est là l'originalité radicale de Batouala et qui a contribué, sans doute, à lui valoir le Goncourt : non pas nous raconter une histoire exotique, mais nous mettre, l'espace d'une lecture, dans une tête d'indigène africain du fin fond de la forêt, avec sa façon de parler et sa façon de voir les choses à travers sa culture étrange, son langage, sa pensée, sa magie, sa perversité, ses sagesses et ses folies. 

C'est avec ces âpres réalités que, sans mièvrerie, l'auteur a voulu confronter les Français de la Métropole, pour mieux les sensibiliser, du même coup, aux malheurs qu'infligeait aux colonisés le versant obscur de la colonisation, à savoir le trop peu dénoncé colonialisme.

Et c'est peu dire qu'il a atteint son but : avec l'aide de son éditeur, Albin Michel, du jury du Goncourt, de la presse et du grand public français, Batouala est devenu un best-seller. Est-il pour quelque chose dans le reflux qui, malgré l'hécatombe de Congo-Océan, malgré les grandes compagnies "pordurières" bientôt dénoncées par Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit en 1932 (6), malgré le travail forcé et le statut de l'indigénat (finalement abolis en 1946), marqua le colonialisme pendant l'entre-deux-guerres et dans les années 1945-1950 ? Difficile à dire. En tout cas, une chose est sûre : il n'a pu nuire à la cause des indigènes, des nègres et, finalement, de l'humanité et de la France. Ses alliés : tout ce que le Pays comptait de cœurs, dans ses élites comme dans son peuple auxquels s'adressait René Maran et auxquels, comme tant d'autres, il rendait hommage dans la préface de Batouala

"Honneur du pays qui m'a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis ; vous qui, souvent, disputez d'un rien, et vous déchirez à plaisir, et vous réconciliez tout à coup, chaque fois qu'il s'agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j'ai foi en votre générosité."

C'est de tous ceux-là qu'aujourd'hui TV5 Monde et son financier, l'Etat français, ont sali, une fois de plus, la mémoire. Une mémoire qui devrait, pourtant, être sacrée et exaltée, à l'heure où la dislocation et la conflagration menacent.


De Batouala au Devoir de Violence

En 1949, le Haut-commissaire de l’AEF (Afrique Equatoriale Française), Bernard Cornut-Gentille, accorda à René Maran une "allocation viagère annuelle" de 100 000 francs, en témoignage de «reconnaissance pour l’œuvre littéraire [qu’il avait]consacrée [à l’AEF] ».

Autrement dit, près de trente ans après avoir reçu le prix Goncourt, René Maran était encore honoré par la République. L'information permet de nuancer quelque peu le portrait de proscrit que TV5-Monde, jamais en reste lorsqu'il s'agit de travestir la réalité, tente de brosser de l'auteur de Batouala.
Rappelons ces assertions immortelles, tirées du fameux petit clip du 7 octobre 2019 :

"Au cœur des années folles, René Maran obtient le prix Goncourt en 1921. (...) La presse se déchaîne et l'auteur va le payer très cher (...) René Maran meurt à Paris en 1960, dans la plus parfaite indifférence."

Reste que Batouala fut bel et bien interdit de diffusion dans les colonies à partir de 1928. En revanche, il ne le fut jamais en métropole.Contrairement au Devoir de Violence, roman de Yambo Ouologuem, prix Renaudot 1968, qui, après une campagne lancée outre-Manche par le Times Literary Supplement, fut retiré de la vente en 1972, pour plusieurs décennies, sous prétexte de plagiat. Motif fallacieux, puisque Le Devoir de Violence est un chef-d'oeuvre d'originalité et de puissance d'écriture.

Mais il est vrai qu'au fond, Yambo Ouologuem s'attaquait nettement plus violemment que René Maran à l'esprit de son époque. Qu'on en juge.

Dans Le Devoir de Violence, Yambo Ouologuem dénonce l'écrasement des peuples africains par des chefs barbares dans l'Afrique pré-coloniale, où l'esclavage côtoyait les pires massacres et les plus atroces supplices. Il prédit le retour fatal de cette tyrannie sanguinaire dans l'Afrique décolonisée. Entre ces deux époques, l'ère coloniale que dépeint Ouologuem apparaît, par contraste, comme une ère de paix et de respect de la vie humaine. Images peu communes...

Plus inacceptable encore : à travers la métaphore d'une liaison clandestine, Ouologuem décrit la colonisation comme un amour tarifé confinant au viol. Mais un viol si chargé de déclarations d'amour, qu'il provoque en retour l'amour de la victime pour son adorable violeur.Or quand la maîtresse souillée enfin éprise, terriblement éprise,demande à devenir épouse, l'amant violeur la répudie, avouant ainsi que tous les mots doux qu'il lui roucoulait n'étaient que divagations sur l'oreiller... Au grand désespoir de la douce désormais amoureuse !

La "décolonisation", selon Ouologuem ? Un abandon plein de mépris, et un reniement. Un largage de la "négraille", un piège à cons voulu et imposé par l'Etat métropolitain, hypocrite hâbleur, foncièrement menteur. Les prétendues indépendances ? Un ultime outrage, une ultime flétrissure infligée, après tant d'autres, à l'Afrique martyrisée. Une Afrique qui, loin d'aspirer au divorce, rêvait d'épouser la France, dans une union enfin libre, égalitaire et fraternelle. En un mot, dans l'amour (7). Insupportable insinuation...

Ce crime de lèse-Système, Yambo Ouologuem le paya au prix fort. Il lui valut le destin d'un proscrit, et son Devoir de Violence disparut pendant près de trente ans des rayons des librairies. On attend encore qu'à son sujet, le grand dieu Google, TV5-Monde et M. Frantz Vaillant se fendent d'un hommage.

Sans trop de mensonges si possible, cette fois.

Alexandre Gerbi




Notes :

(1) A l'exception de la Guinée en 1958, des Comores en 1975 et de Djibouti en 1977.
(2) Voir la Loi 60-525, aussi bien que le référendum d'autodétermination de 1962 en Algérie, qui avec ses invraisemblables 99,72% de OUI en dit plus qu'une longue démonstration...
(3) Propriétaires de TV5-Monde SA : France Télévisions 49 %, France Médias Monde 12,64 %, RTS (SRG SSR) 11,11 %, RTBF 11,11 %, Société Radio-Canada 6,67 %, Télé-Québec 4,44 %, Arte France 3,29 %, INA 1,74 %. Source : Wikipédia.
(4) Se reporter, par exemple, à l'intéressante quoique brève étude de Carminella Biondi, Le personnage noir dans la littérature française : essai de synthèse minimale d'une aventure humaine et littéraire, disponible en libre accès sur la Toile.
(5) Voir L'héritage de Savorgnan de Brazza et du roi Makoko, in Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture refoulements et névroses (L'Harmattan, 2006). 
(6) Après André Gide dans Voyage au Congo (1927) et Albert Londres dans Terre d'ébène (1929).
(7) Voir l'épilogue que nous consacrons à Yambo Ouologuem et au Devoir de Violence dans notre essai Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture refoulements et névroses (L'Harmattan, 2006).






6 nov. 2019

Crise française : Sources inavouables pour une issue fraternelle



Voilà un peu plus de trois ans, en mai 2016, je publiai dans la revue Lignes, numéro 50, un article intitulé "Crise française : Sources inavouables pour une issue fraternelle". La tournure actuelle des événements m'incite à le mettre en libre accès. Bonne (re)lecture.                                                                                                            AG





Crise française :

Sources inavouables

pour une issue fraternelle


par 

Alexandre Gerbi




Une seule conclusion s’imposerait si nous vous suivons :
rendez-nous notre liberté, donnez-nous notre indépendance
et nous ne vous coûterons plus rien ! Oui, mais voilà,
vous n’avez pas, Dieu merci, le droit de disposer ainsi
de nous-mêmes, et d’une partie de la République…
Barthélémy Boganda1



Depuis de nombreuses années, une crise profonde – économique, sociale, morale – s’aggrave en France. L’année 2015, marquée par de multiples attentats terroristes, a mis en évidence l’échec de l’intégration qui fait le lit de l’extrémisme religieux musulman. Des facteurs extérieurs sont ici à l’œuvre, puisque plusieurs de ces attentats ont été commis par des hommes se revendiquant de commanditaires étrangers. Pareillement, dans les domaines économiques et sociaux, des facteurs exogènes sont identifiables, qu’on pourrait résumer en quelques mots – financiarisation, ultralibéralisme, mondialisation. Mais, une fois reconnues ces causes extérieures, est-il possible d’en identifier d’autres, plus spécifiquement françaises ? Mieux encore, les causes extérieures ne profitent-elles pas de causes intérieures ? C’est à ces questions entremêlées que nous allons chercher à répondre, en revenant sur l’un des plus grands bouleversements que la France ait connus au XXe siècle, mais qui, étrangement, n’est que rarement évoqué pour éclairer les difficultés actuelles : la « décolonisation » de l’Afrique subsaharienne.



I. La Révolution inversée. De l’avant-garde de l’école anthropologique française au triomphe de la réaction barrésienne.

La Ve République est née d’une révolution aujourd’hui en grande partie effacée des mémoires. En mai 1958, l’Algérie fut le théâtre d’un soulèvement populaire appuyé par l’armée. Ce soulèvement répondait à la vaste problématique coloniale, voire déjà postcoloniale – car depuis l’avènement de la IVe République, on ne parlait plus d’empire ni de colonies, mais d’Union française et de territoires d’outre-mer –, qui secouait la France, quoique diversement et bien au-delà du seul cas algérien, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Or si le « Vent de l’Histoire » souffla incontestablement après 1945, il appelait une abolition du colonialisme qu’on aurait tort d’identifier nécessairement à une aspiration à l’indépendance. En effet, à l’époque, si les leaders de l’Afrique française jugeaient la décolonisation indispensable, ils l’envisageaient selon des modalités qui, le plus souvent, n’impliquaient nullement l’indépendance. Pour en finir avec le colonialisme, la plupart d’entre eux prônaient un rapprochement égalitaire et fraternel de l’Outre-Mer avec la métropole. A leurs yeux, la décolonisation devait s’inscrire dans le cadre d’une unité franco-africaine non seulement maintenue, mais surtout renforcée par l’instauration de l’égalité et de la fraternité dont le Parlement devait à la fois refléter, servir et garantir la promotion, en vue de bâtir une nouvelle civilisation à vocation universelle.

En septembre 1946 à l’Assemblée nationale, le député Léopold Sédar Senghor déclarait : « Si l’on veut y réfléchir, ce rôle de creuset de culture a toujours été celui de toute grande civilisation, de la française en particulier. Cette usine dévorante qu’est la tête française a besoin, pour ne pas tourner à vide, d’un afflux constant de matière première humaine et d’apports étrangers. (…) Depuis la pré-renaissance, la France a reçu, successivement, les apports gréco-latins, italiens, espagnols, anglo-saxons. Depuis le XIXe siècle, c’est l’afflux des éléments « barbares », et j’emploie ce mot avec une humble fierté. (…) Il est question, pour la métropole, de féconder ses terres au moyen des alluvions de l’humanité que nous lui apportons. (…) C’est ainsi qu’ensemble nous créerons une nouvelle civilisation, (...) un humanisme nouveau qui sera à la mesure de l’univers et de l’homme en même temps. »

En d’autres termes, pour la plupart des Africains de l’époque, prôner la décolonisation, c’était non pas mettre en cause l’unité politique franco-africaine, mais revisiter les modalités de cette unité, selon des voies susceptibles, précisément, de la renforcer par la stricte application des principes républicains. Or la IVe République répondit à ces revendications égalitaires par des décentralisations successives qui permettaient d’esquiver l’égalité politique, que ce fût en Afrique subsaharienne ou en même Algérie, pourtant définie comme département français. Découlant de ce refus de l’égalité, sous couvert d’autonomie, la perspective de l’indépendance s’affirmait chaque jour davantage. Elle finit par mettre le feu aux poudres en Algérie.

Le soulèvement d’Alger en mai 1958, encouragé – pour ne pas dire fomenté – par les réseaux gaullistes, confina au putsch militaire. Il se solda par la chute du ministère Pflimlin, le retour du général de Gaulle au pouvoir, et le remplacement de la IVe République par la Ve. Ce changement fut finalement approuvé quatre mois plus tard par le peuple français, avec une majorité écrasante de près de 80 % lors du référendum organisé le 28 septembre 1958. L’une des grandes originalités de la nouvelle constitution consistait dans l’octroi de l’égalité politique pleine et entière aux populations arabo-berbères des départements d’Algérie. Ce qu’on appela « l’Intégration ».

Le programme de l’Intégration consistait en un grand saut égalitaire en faveur des populations indigènes d’Algérie, dans le respect de leur personnalité culturelle. Il avait pour concepteur Jacques Soustelle, anthropologue de réputation internationale. Spécialiste des civilisations amérindiennes, militant antiraciste dans les années 1930, résistant durant l’épopée de la France libre, il avait été après la guerre une figure éminente du RPF, le parti gaulliste. Soustelle avait posé les premiers jalons de l’Intégration trois ans plus tôt, en tant que gouverneur général d’Algérie, nommé à ce poste par le ministère Mendès France en janvier 1955, quelques mois seulement après le déclenchement de ce qui deviendrait la guerre d’Algérie. Ce projet coïncidait avec les options du grand ethnologue Paul Rivet, signataire avec Robert Delavignette et Albert Bayet de l’Appel pour le salut et le renouveau de l’Algérie française2, et les préconisations énoncées par Claude Lévi-Strauss, ami de Soustelle, dans Tristes Tropiques

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible3 (...). »

L’Intégration rejoignait également les analyses de l’ethnologue Germaine Tillion qui émettait les plus sérieuses réserves à l’égard de l’indépendance algérienne, et décelait dans l’anticolonialisme « l’alibi de la clochardisation » comme « l’anti-esclavagisme a[vait]été l’alibi du colonialisme.4 »

Alors que la Révolution de 58 était sous-tendue par une vision politique élaborée par l’avant-garde de l’école anthropologique française, c’est contre toute attente « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste5 », Charles de Gaulle, qui prétendit la conduire. Mais le miracle n’en était pas un. Le Général était résolument hostile à ce programme égalitaire, éminemment républicain, qui lui avait permis de revenir « aux affaires » et de justifier la méthode employée pour y parvenir, le coup d’Etat militaire. L’égalité qu’il avait promise aux populations indigènes d’Algérie, il l’avait également fait miroiter à celles d’Afrique subsaharienne, dans son discours de Mostaganem (6 juin). Or, dans son for intérieur, le nouveau chef du gouvernement la jugeait insensée. Aussi, une fois élu chef de l’Etat sur le programme de l’Intégration, il renversa les alliances. S’appuyant sur ceux qu’il avait prétendu contrer – les représentants du « Système » de la IVe République –, il neutralisa ou élimina progressivement tous ceux qui, ayant œuvré à son retour au pouvoir, refusaient sa volte-face.

Les quelques proches que le Général avait tenus dans la confidence – pendant qu’il donnait le change aux autres – ne furent guère surpris de ce retournement. Grand lecteur de Maurice Barrès, De Gaulle se faisait, selon une expression tirée des Cahiers, « une certaine idée de la France ». De cette « idée » étaient collectivement exclus les Arabo-Berbères aussi bien que les Noirs africains. Ce faisant, le Général suivait, comme dans bien d’autres domaines, les préceptes énoncés soixante ans plus tôt par l’auteur de La Terre et les Morts (1899), sans tenir compte des inflexions que ce dernier avait esquissées, à la faveur de l’Union sacrée, dans Les Diverses familles spirituelles de la France (1917). Pas davantage, De Gaulle ne se souciait des recommandations qu’Ernest Renan avait formulées dans Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), où le « dieu de la IIIe République6 » prônait le principe de l’autodétermination et privilégiait la « conscience morale » sur les critères de race, de religion et même de culture. Surtout, le Général s’affranchit des principes fondateurs de la République héritière de 1789.

Sans doute davantage encore que la question algérienne7, la question subsaharienne permet d’éclairer ce que furent, au cours de la parenthèse 1958-1962, le fond et la forme de la politique gaullienne. Parmi d’autres, retenons deux épisodes particulièrement révélateurs. Le premier, l’affaire gabonaise, coïncida avec la naissance de la Ve République, dans le viol de la Constitution ; le second, la loi 60-525, survint à la veille des indépendances dont elle leva le dernier obstacle : le peuple, toujours dans le viol de la Constitution.

Lors du référendum du 28 septembre 1958, les populations gabonaises approuvèrent à 92 % l’adhésion du Gabon à la Communauté française. Forts de ce résultat, s’appuyant sur l’article 76 de la Constitution qui en offrait la possibilité, le Conseil de gouvernement du Gabon et son président, Léon Mba, mandatèrent le gouverneur Louis Sanmarco à Paris, afin de demander la départementalisation de leur territoire. Reçu par le ministre de l’Outre-Mer, Bernard Cornut-Gentille, Louis Sanmarco essuya un refus tonitruant.

Le Général expliqua à Alain Peyrefitte : « Au Gabon, Léon Mba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance8. »

Sachant que les 450.000 habitants que comptait alors le Gabon représentaient à peine 1 % de la population métropolitaine, on peut s’étonner que le gouvernement français ait refusé la départementalisation par crainte des dépenses qu’une telle opération aurait impliquées. D’autant que d’importantes ressources pétrolières avaient déjà été découvertes à Port-Gentil. Mais c’est qu’en réalité, sous l’affaire gabonaise perçait la vaste question africaine.

De Gaulle savait qu’en accédant à la demande gabonaise, il aurait créé un fâcheux précédent. L’enjeu de la départementalisation réclamée par Léon Mba et son Conseil de gouvernement dépassait largement le seul cadre gabonais. Au Sénégal, par exemple, les autorités maraboutiques, autorités traditionnelles dont l’influence était grande sur les populations, ne cachaient pas leur inclination en faveur de ce statut. Pour le gouvernement français, accepter d’appliquer l’article 76, c’était donc inciter de nombreux autres territoires africains de la Communauté à s’engouffrer dans la brèche. S’il avait satisfait la demande gabonaise, Paris n’aurait plus été en position de refuser un statut identique aux autres membres de la Communauté qui auraient trouvé avantages – économiques, sociaux et politiques – à le réclamer eux aussi. Une telle réaction en chaîne aurait anéanti le projet du président de Gaulle, qui comptait démanteler l’ensemble franco-africain pour débarrasser la France de ses populations africaines et remodeler, du même coup, son outre-mer sur un modèle néocolonialiste.

On devine ce que le « niet » gaullien signifia pour les leaders politiques subsahariens. Charles de Gaulle mesurait parfaitement cet enjeu. D’ailleurs, justifiant son refus de la départementalisation du Gabon, il expliqua à Alain Peyrefitte : « Vous croyez que je ne le sais pas, que la décolonisation est désastreuse pour l'Afrique ? (...) C'est vrai que cette indépendance était prématurée. (...) Mais que voulez-vous que j'y fasse ? (...) Et puis (il baisse la voix), vous savez, c'était pour nous une chance à saisir : nous débarrasser de ce fardeau, beaucoup trop lourd maintenant pour nos épaules, à mesure que les peuples ont de plus en plus soif d'égalité. Nous avons échappé au pire9 ! (...) ».

Moins d’un an et demi plus tard, violant cette fois l’article 5 de la Constitution qui le pose comme « garant de l’intégrité du territoire », le président de la République ordonna purement et simplement à Léon Mba de prendre l’indépendance. Florence Bernault note : « Le rapport politique mensuel du haut-commissaire de la République française au Gabon de février 1960, mentionne des instructions données par le général de Gaulle, le 19 février 1960, qui poussaient le Gabon à demander l’indépendance10. »

Six mois après l’injonction gaullienne, le 17 août 1960, dernier territoire de l’Afrique noire française à devenir indépendant, le Gabon finit par se résigner à se séparer officiellement de la France.

L’affaire de la loi 60-525 est peut-être encore plus lourde de sens. (Lire ici notre article consacré à la loi 60-525).

La Constitution disposait que pour qu’un Etat de la Communauté accède à l’indépendance, ses habitants devaient l’approuver par référendum. La loi 60-52511 (juin 1960) permit, par le biais d’un demi-alinéa singulièrement subreptice, de les déposséder de ce droit. Pour la faire voter, Charles de Gaulle viola encore la Constitution, cette fois sur au moins quatre points fondamentaux12. Fait notable, le Conseil d’Etat émit un avis défavorable (26 avril 1960), tandis que Vincent Auriol, ancien président de la République et membre de droit du Conseil Constitutionnel, démissionna en plein vote de la loi (25 mai 1960).

En réponse aux réserves du Conseil d’Etat, le gouvernement prétendit, entre autres arguments, que la loi 60-525 permettait de renforcer la Communauté. Dans les faits, dès le mois suivant, les événements démontrèrent qu’au contraire, elle facilitait son démembrement. Ainsi, au cours de l’été 1960, la quasi-totalité des territoires d’Afrique subsaharienne française accédèrent à l’indépendance sans que leurs populations fussent consultées.

Justifiant en coulisses sa politique africaine, le Général expliqua à Alain Peyrefitte :

« Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils [Paul Rivet, Robert Delavignette, Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Germaine Tillion, etc.] sont très savants (…) Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »
Est-il besoin d’expliquer qu’une telle conception de la « francité » s’oppose radicalement aux principes de la République, héritière de la Révolution de 1789… et de 1958 ?

II. Conséquences politiques, économiques et morales d’une transgression.
Très officiellement, le « dégagement » répondit à de nobles impératifs politiques – le « Vent de l’Histoire » ou « Sens de l’Histoire », le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la « liberté » – et, plus officieusement, financiers – « La Corrèze plutôt que le Zambèze13 ». En réalité, tandis que s’offraient bien d’autres voies, fédérales, confédérales ou même jacobines, le gouvernement français fit le choix de la scission au nom de considérations civilisationnelles et raciales, jamais avouées publiquement comme telles.

Plutôt que de développer harmonieusement toutes ses provinces d’Europe et d’outre-mer, au lieu de leur permettre d’être à la fois pleinement elles-mêmes et pleinement la France dans son ampleur planétaire, plutôt que de favoriser la préservation des cultures dans leur originalité, de leur permettre d’échanger et d’affiner délicatement leurs génies respectifs sous l’égide des Lumières, au sein de la grande République qu’avaient rêvée tant d’hommes et de femmes, l’Etat gaullien les sépara selon des critères de race, de civilisation et de religion.
La « décolonisation » visait à esquiver le métissage du peuple français, et ses conséquences directes, celui du Parlement et du gouvernement français.
Pourtant, la « décolonisation » ne saurait être réduite à un calcul civilisationnel. Elle visait aussi à organiser le néocolonialisme. La plupart des anciens territoires, trop sous-développés pour assurer leur indépendance, demeurèrent étroitement liés à l’ancienne métropole et contrôlés depuis l’Elysée. De ce point de vue, en dépit des trompe-l’œil sémantiques, non seulement la décolonisation n’en fut pas une, mais elle fut en définitive très exactement le contraire. En ce sens et paradoxalement, pour reprendre une célèbre formule de Lénine, la « décolonisation », loin d’être une défaite du capitalisme, apparaît en réalité comme son « stade suprême », doublé d’un autre stade suprême : celui d’une forme rampante du racisme. Au gré d’une ségrégation organisée à l’échelle intercontinentale.
Sous la IVe République, les parlementaires africains avaient défendu avec d’incontestables succès les intérêts de leurs électeurs au Parlement français – abolition du travail forcé et du statut de l’indigénat (1946), importants crédits au développement (FIDES) qui permirent le financement de nombreuses infrastructures et un rapide essor de l’économie. Sous la Ve République, la « décolonisation » permit l’escamotage de ce bouclier démocratique et républicain, en privant les populations répudiées de la double protection de la Constitution et des représentants que celle-ci leur concédait. La métropole qui ne disait plus son nom, désormais libérée d’une grande partie de ses charges, dispensée de redistribuer aux Ultramarins les dividendes du développement, put dès lors être livrée aux joies étourdissantes de la société de consommation et du rock’n’roll. A contrario, les territoires africains, désormais érigés en Etats prétendument « souverains », furent rapidement confrontés à de graves difficultés.

Vue sous cet angle, la décennie 1960 ne fut économiquement prospère pour la France qu'au prix d'une illusion d'optique. Officiellement réduite à sa partie de loin la plus riche – « l'Hexagone » et quelques « confettis » ultramarins rescapés –, l'ancienne métropole continua néanmoins à bénéficier, par le biais du néocolonialisme, de la main-d'œuvre et des richesses de ses anciens territoires africains, y compris le pétrole algérien14Or dans les territoires africains officiellement « libérés », mais en réalité demeurés sous le contrôle de l'Elysée, après des « indépendances »  brièvement – et délibérément – idylliques, les ravages économiques et sociaux succédèrent aux conflagrations politiques.
Un demi-siècle durant, les citoyens déchus de l’Outre-Mer, fuyant la misère, affluèrent d’année en année dans l’ancienne métropole, travailleurs le plus souvent très pauvres, et sans cesse plus nombreux, dans cette « mère-patrie » qui leur avait été confisquée. Par leur nombre, ils déjouèrent du même coup, suprême ironie, les plans initiaux qui avaient justifié leur éviction.
Parallèlement, à partir des années 1970, la France hexagonale fut frappée à son tour par la crise résultant de son rétrécissement. Une crise économique mais aussi morale, aggravée par les postures qu’adoptait le régime pour enfouir ses turpitudes. Car tout en poursuivant dans la voie du néocolonialisme hérité du Général, ses successeurs se drapèrent dans le manteau de Tartuffe. Désormais adversaires déclarés du racisme, ils mirent sans cesse le peuple français au banc des accusés, refoulèrent ou dénigrèrent ad nauseam l’histoire commune, et développèrent avec toujours plus de manichéisme le récit fallacieux de la « décolonisation », en glorifiant « la lutte des peuples pour l’indépendance ». L’ensemble de ces menées visait à dissimuler les vrais motifs qui avaient conduit à l’abandon, autant qu’au maintien d’un impérialisme colonialiste qui ne disait plus son nom.
Au fil des décennies, l’histoire fictive remplaçant peu à peu l’histoire vécue, les rancœurs s’accumulèrent, aggravées par des publications retentissantes qui dénonçaient en détails les réseaux et les méfaits du néocolonialisme15. Ainsi l’amour mêlé de fascination qu’avaient longtemps nourri les Africains pour la France et le peuple français céda progressivement le pas à la haine, grande pourvoyeuse de haines en retour. L’obscurantisme religieux, exporté à travers le monde par les pétrodollars du Golfe avec la bénédiction de Washington, trouva dans la « désintégration » des « cités » un terrain préparé à son expansion. A partir des années 1990, tandis que la chute de l’URSS levait tout frein au modèle ultralibéral porté par les Etats-Unis, la France n’ayant plus la taille critique pour imposer son modèle au monde, elle subit celui du plus fort. Cette remise en question du modèle français issu du programme du CNR (Conseil National de la Résistance, 1944) aboutit, au cours des années 2000, à une inquiétante érosion économique et sociale.

L’ensemble de ces phénomènes constituèrent un cocktail explosif, entre désindustrialisation, chômage de masse et désintégration pétrie d’islamisme des banlieues « immigrées » – en réalité peuplées en grande partie de descendants des anciens citoyens déchus, mais bien entendu jamais identifiés comme tels. En réaction, apparurent les identitaires « gaulois », violemment hostiles à l’Europe libre-échangiste autant qu’au métissage et à l’immigration. Après trois décennies de mondialisme débridé, de communautarisation de la société et de cabotinage antiraciste, la citation de Charles de Gaulle au sujet de la France « avant tout de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » fut remise goût du jour. Sur le terrain idéologique, la boucle était bouclée. En attendant que les urnes finissent par donner corps aux slogans…


III. Aggiornamento historiographique et issue fraternelle.

Le démantèlement de l’ensemble franco-africain coïncidait avec les desiderata des Etats-Unis et de l’Union Soviétique aussi bien que des « Non-Alignés ». Les « indépendances » ne cessèrent donc jamais, quelle que fût l’ampleur du désastre, d’être présentées comme une merveille des merveilles, source de tous les progrès et de tous les épanouissements. En France, le jeu de dupes auquel se livra De Gaulle en 1958 fut réduit à une regrettable équivoque, et la contre-révolution qu’il conduisit vantée comme le fruit d’un pragmatisme visionnaire en phase avec la République et la démocratie.

Aujourd’hui, dans les sphères ayant trait au pouvoir, nul n’ignore plus l’histoire inavouable de la « décolonisation », mais chacun préfère la taire. Notre époque parle sans cesse de névroses individuelles – le plus souvent, du reste, avec aux lèvres un grand sourire narcissique – sans voir que ce qui ronge la France post-gaullienne, c’est une névrose collective, nourrie de ce secret inavouable qui nous condamne à vivre ses funestes conséquences.


On ne pourra faire l’économie d’un pénible et immense aveu. Car tous ces non-dits, tous ces travestissements d’Histoire sont autant de flétrissures que les « Français issus de l’immigration », sans doute plus encore que les autres, savent et refoulent, et dont ils souffrent. Les Français d’origine africaine ne peuvent aisément se réclamer d’une nation qui a rejeté leurs grands-parents et qui tente, par tous les moyens, de le faire oublier. Comment se sentir citoyens d’une République qui, depuis près d’un demi-siècle, ment et travestit l’Histoire pour dissimuler ses choix et les raisons de ces choix, touchant à des territoires et à des hommes intimes à vos sensibilités affectives ? Comment se sentir partie intégrante d’un pays que vos ancêtres ont rejeté à cor et à cri, vous répète-t-on comme à plaisir, parce qu’ils ne voulaient à aucun prix en être les membres ? Comment, enfin, désirer appartenir à un peuple qu’on vous décrit comme un monstre et votre ennemi vaincu ? Alors, mue par la force folle et âpre du refoulé, la jeunesse issue de l’ancien Outre-Mer met de plus en plus souvent le feu à la France. On n’immole rien avec tant d’ardeur que ce qui fut en vain adoré.

A l’extérieur des frontières hexagonales, en l’an 2016, dans les plus francisées des sphères intellectuelles africaines, on n’avoue plus son amour pour la France que du bout des lèvres ou par de subtiles périphrases. La francophilie a des parfums de trahison, quand le nationalisme le plus étroit se porte en bandoulière et vaut brevet de vertu. La posture dispense de regarder l’Histoire en face. Le déni de francité qui souvent fonda les indépendances africaines, la revendication égalitaire contrariée, disparaissent comme poussière sous le tapis de l’amour-propre. Dignité sauve, ou à peu près, tandis que le petit peuple paie depuis des décennies le prix de la misère, de la tyrannie et parfois de l’esclavage, on mythifie la lutte, acidulée aux arômes de fierté et liberté. La pirouette permet de cacher ses propres responsabilités, la double nationalité dont on jouit sans vergogne, les petits-fours et le champagne qu’on a bien dans l’estomac, et même de caviarder les yeux de ceux qui pourraient avoir l’idée de s’en plaindre. Au passage, la feuille de route du Général est parfaitement respectée : « ces gens-là » ne se veulent à aucun prix Français.

Au spectacle de combinaisons aussi retorses, faut-il désespérer ?

Pas encore. Car malgré l’immense passif accumulé, malgré les désillusions en cascades et la propagande tous azimuts, nombre d’Africains, en particulier parmi le petit peuple, aspirent toujours aujourd’hui à bâtir l’avenir avec la France et l’Europe qui l’accompagne. Et pour une grande partie des populations européennes, notamment des Français, malgré la poussée identitaire qui menace de tout emporter, la réciproque reste vraie.

N’en déplaise aux partisans du divorce, Blancs ou Noirs, calculateurs ou dupes, aujourd’hui encore nombre d’Africains, de Français, d’Européens accueilleraient avec bonheur une ample et nouvelle politique franco-africaine et euro-africaine enfin fraternelle, au service du bien-être économique, social et moral des populations des deux continents.

Les élites politiques françaises et africaines pourraient-elles refuser de se montrer enfin dignes d’une tâche qui engage nos civilisations ? Car il s’agit rien moins que de réparer les dégâts de siècles d’histoire absurde ou rapace, auxquels toutes ont leur part. Le projet est exaltant. Par un dialogue ouvert et d’égal à égal entre les Etats intéressés, bâtir une politique novatrice, conjuguée sur les trois axes fondamentaux que sont la santé, l’éducation de qualité pour tous, et la justice sociale. Un projet financé par une BCE (Banque Centrale Européenne) enfin assujettie au politique, appuyé et organisé par la puissance publique, incluant tous les échelons de la société : gouvernements, parlements, administrations et, surtout, populations.

Accompagnée de l’Europe et de son premier allié l’Allemagne, concernée elle aussi au premier chef par les grands desseins historiques et fraternels, après un XXe siècle atroce et lamentable, la France est à la croisée des chemins.

Le XXIe siècle de fraternité qu’il faut construire avec l’Afrique comme le souhaitent beaucoup d’Africains, en particulier les plus pauvres d’entre eux, exigera des élites françaises et européennes comme des élites africaines une grandeur d’âme jamais vue. Les unes devront regarder en face l’histoire d’amour qui fut brisée avec l’Afrique en 1960. Les autres devront cesser d’agir en alliées du néocolonialisme gaullien et post-gaullien, et seraient bien inspirées, elles aussi, de regarder leur histoire en face. Celle d’une Afrique à la fois fière de ses racines mais aussi fascinée et attirée par l’Europe. Une Afrique à la fois sûre de son génie propre, mais aussi éprise du génie spécifique de la France. Car c’est à force d’avoir été méprisée par un certain Occident que l’Afrique a fini par ne plus voir tout ce que la France et l’Europe admirent chez elle, et désirent infiniment, de longue date, en toute fraternité et humanité, comme l’Afrique en retour.

Dans le Jardin des Délices (1504) de Jérôme Bosch, non seulement les Blancs et les Noirs marchent côte à côte, parlent, débattent, s’amusent, mais encore ils s’aiment et vivent ensemble la maternité. Tandis qu’aux côtés de La Liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix, un fier mulâtre au béret rouge brandit le sabre, sur la barricade, entouré de ses camarades révolutionnaires, blancs, parisiens.

En écoutant un peu plus la voix des ancêtres, les souvenirs des nobles vieillards, certaines élites africaines totalement déracinées et vautrées dans la tartufferie dictée par ce qu’il reste du colon, se désoccidentaliseraient peut-être un peu, se franciseraient en tout cas autrement, enfin s’africaniseraient davantage. Alors la vérité sur ce qui fut aussi une grande histoire d’amour franco-africaine cesserait de leur apparaître comme un scandale exclusif et ulcérant. Au lieu de voir cet autre et beau souvenir de la France comme une nouvelle imposture, un énième subterfuge de l’impérialisme français ou occidental, ils verraient ces souvenances soudain si fortes et vivifiantes s’inscrire dans un mouvement infiniment plus vaste et d’une tout autre nature, séisme bienfaisant dans une tectonique intercontinentale, politique et spirituelle, placée sous le signe de la fraternité et du dépassement historique, de la négritude et de la francité inclusives, de la mutation et du retour aux sources, baignée dans les Lumières, à l’échelle des siècles et des millénaires…

Mais sachons, ici, rester à hauteur d’homme.

La France et l’Afrique sont bien davantage faites l’une pour l’autre que ne le disent certaines élites françaises ou africaines, ou plutôt franco-africaines, complices, sous-produits dérisoires d’une idéologie perverse qui divise, bâillonne et asservit depuis trop longtemps le peuple et ses voix profondes. Une histoire falsifiée qui trahit l’Afrique et la France, se nourrit de leur destruction et s’enivre dans ses tours d’ivoire.

Le plus grand nombre ayant enfin la parole comme l’exige la démocratie, avec l’enthousiasme des vieux Africains qui voient la France bien plus grande que ne la voient la plupart des Français, que renaisse un amour franco-africain tout de luxe, de calme et de volupté, comme un tableau de Jérôme Bosch, comme une transe au vertige extatique et heureuse, comme un rêve de Senghor, de Germaine Tillion, d’Alioune Diop ou de Lévi-Strauss, présage d’un immense ensemble franco, pardon, euro-africain… ou afro-européen chevauchant les continents…

Enraciné dans la nuit des temps et illuminant le plus grand avenir…

Alexandre Gerbi


Notes

1 Discours à la tribune du Grand Conseil de l’AEF (Afrique Equatoriale Française), 21 octobre 1957, cité par Pierre Kalck, in Histoire centrafricaine, des origines à 1966, L’Harmattan, 1992, p. 291. Barthélémy Boganda était le principal leader politique d’Oubangui-Chari, future République centrafricaine. Patriote franco-africain et panafricaniste, celui qui avait pour devise « Zo kwé zo » (« Un homme vaut un homme ») prônait en particulier l’unité de l’« Afrique latine » (française, belge et portugaise). Il disparut dans un accident d’avion le 29 mars 1959.
2 Le Monde, 21 avril 1956.
3 Tristes tropiques, Plon, 1955, rééd. Pocket, 1984, pp. 486-487.
4 L’Algérie en 1957, Éditions de Minuit, 1957, pp. 41 et 79.
5 Selon l’expression de Pierre Viansson-Ponté.
6 Selon le mot ironique de Léon Daudet.
7 Sur l’affaire d’Algérie, lire en particulier Todd Shepard, 1962, Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Petite Bibliothèque Payot, 2008.
8 C'était de Gaulle, t. 2, pp. 457-458.
9 Ibid.
10 Rapport politique mensuel, février 1960, s.r., s.d. ANSOM, aff. Pol. 2243-B3, cité par Florence Bernault in Démocraties ambiguës en Afrique centrale, Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965, Karthala, 1996, p. 298.
11 Loi constitutionnelle n° 60-525 du 4 juin 1960 tendant à compléter les dispositions du titre XII de la Constitution.
12 Voir notre article « L’effarante loi 60-525 » in Décolonisation de l’Afrique ex-française, Enjeux pour l’Afrique et la France d’aujourd’hui, L’Harmattan, 2010. Cet article est également disponible sur Fusionnisme, ici.
13 Selon l’expression de Raymond Cartier.
14  En vertu d'accords que la nationalisation des avoirs français par l'Etat FLN, le 24 février 1971, rendit caduques, quelques mois seulement après la mort de Charles de Gaulle, survenue le 9 novembre 1970. Et deux ans et demi avant le premier choc pétrolier d'octobre 1973, qui sonnerait le glas des Trente Glorieuses.
15 En particulier, à partir des années 1990, les ouvrages de F.-X. Verschave.