11 nov. 2020

Lettre à Virginie Despentes, sur ce pays raciste qu’est la France, ses amnésies et ses silences assourdissants




Lettre à Virginie Despentes,


sur ce pays raciste qu’est la France,


ses amnésies et ses silences assourdissants




par


Alexandre Gerbi





Virginie Despentes aime à défrayer la chronique en ruant dans les brancards. Du moins le croit-elle. En réalité, ses sorties témoignent surtout, souvent, d'un affligeant conformisme. Ce qui lui vaut les honneurs de la grosse presse grassement subventionnée. De Libération au Figaro en passant par Le Monde, elle est relayée complaisamment. Dernier numéro en date, le 4 juin 2020 sur France Inter, temple par excellence de la Tartufferie d'Etat. Réponse à une tribune de trop de la part d'une servante empressée du Système, qui se prend pour l'héroïne insoumise de notre temps, alors qu'elle n'en est que la dupe hallucinée.



Lus par la voix super bobo d'Augustin Trapenard au micro de France Inter, ces mots de Virginie Despentes qui ouvrent sa tribune intitulée : "Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème" :


"En France nous ne sommes pas racistes, mais je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre. Pourtant j’ai cinquante ans, j’en ai vu, des gouvernements."


Il faudrait apprendre à Virginie Despentes que dans ce pays raciste qu'est la France, sans remonter en deçà du XXe siècle ni dresser un inventaire exhaustif :


Un homme noir a été garde des Sceaux, en 1934 : Henry Lémery.


Un homme noir a été vice-président de la Chambre des députés, entre 1938 et 1940 : Gratien Candace.


Un homme noir a été ministre de la Santé publique et de la Population de la France, entre 1957 et 1958 : Félix Houphouët-Boigny.


Un homme arabe a été vice-président de l'Assemblée nationale, de 1958 à 1962 : le Bachagha Saïd Boualam.


Un homme noir a été président du Conseil de la République puis du Sénat pendant plus de vingt ans, de 1947 à 1968 : Gaston Monnerville.


Il faudrait également apprendre à Virginie Despentes que ce dernier, Gaston Monnerville, n'était pas un béni-oui-oui, puisqu'il s'opposa frontalement à De Gaulle, en 1962, en l'accusant publiquement de "bafouer" et de "violer" la Constitution. Dans ce pays raciste qu'est la France, le puissant Général-Président, qui le détestait, n'obtint pourtant pas sa tête.


Il faudrait demander à Virginie Despentes si tous ces noms lui disent quelque chose, et si elle se souvient de tous les autres, Blaise Diagne, Galandou Diouf, Hamani Diori, et tant d'autres qui occupèrent de très hautes fonctions dans ce pays raciste qu'est la France.


Que s'est-il donc passé entre-temps ? 


Il faudrait demander à Virginie Despentes pourquoi, à son avis, dans notre chère Ve République agonisante, les hommes noirs et arabo-berbères sont devenus si rares à ces mêmes fonctions. Que s'est-il donc passé entre-temps, Virginie Despentes ?


Au cas où elle l'aurait oublié, au cas où elle l'ignorerait, il faudrait rappeler à Virginie Despentes que les aïeux de la plus grande partie des Africains, subsahariens ou maghrébins, qui sont aujourd'hui des sans-papiers en France, avaient été déclarés citoyens français (1) par la Constitution de la IVe République, en 1946. Certes, cette citoyenneté, quoique affirmée dans le texte, était incomplète et faisait d'eux des Français de seconde zone (2). Mais il est également vrai que tout au long des douze années que dura la IVe République (1946-1958), l'inégalité politique ne cessa de reculer, en même temps que refluait inexorablement le colonialisme. Ainsi, le nombre de députés noirs africains à l'Assemblée nationale passa de 8 en 1945 à 21 en 1946, 28 en 1951, 30 en 1956. C'était encore très insuffisant, mais la marche vers l'égalité était effective et permanente.


Il faudrait rappeler à Virginie Despentes que de la sorte, en 1958, l'égalité politique complète était à portée de main.


Il faudrait rappeler à Virginie Despentes qu'à la faveur de la Révolution de Mai-Juin 1958, cette égalité politique fut d'ailleurs entièrement accomplie pour les Arabo-Berbères d'Algérie. Ceux-ci votèrent en effet pour la première fois à plein titre aux élections législatives de novembre 1958, envoyant 46 députés arabo-berbères sur les bancs de l'Assemblée nationale à Paris.


Il faudrait demander à Virginie Despentes pourquoi, selon elle, la Révolution égalitaire de Mai-Juin 1958 est aujourd'hui totalement effacée des mémoires et n'est jamais rappelée par personne.


Il faudrait encore demander à Virginie Despentes si elle sait que les Subsahariens, les "hommes noirs" comme elle dit, eux aussi participèrent à plein titre au référendum de 1958 sur la nouvelle Constitution, une voix africaine valant pour la première fois une voix métropolitaine. Là encore, tout le monde l'a oublié, mais Virginie Despentes saura sans doute nous dire comment s'explique cette amnésie.


Stratagèmes et subterfuges gaulliens pour déjouer l'égalité


En attendant, il faut le marteler, et pas seulement à destination de Virginie Despentes : en 1958, l'égalité politique entre citoyens africains et métropolitains était devenue complète, ou était à deux doigts de l'être. Et c'est précisément pour empêcher que ce processus égalitaire n'aille à son terme que De Gaulle mentit puis intrigua pour dynamiter la Communauté franco-africaine, jusqu'à finalement acculer à la sécession les Africains puis les Algériens entre 1958 et 1962. Au mépris et au rebours des engagements par lesquels il avait justifié son coup d'Etat et son retour au pouvoir en 1958. Au mépris, aussi, des devoirs de sa charge définis par la Constitution.


Ainsi, selon le voeu de Charles de Gaulle, les populations subsahariennes ne franchirent jamais l'ultime étape qui les séparaient de l'égalité politique totale. Et ainsi les populations algériennes furent dépossédées de la citoyenneté française, pleine et entière, acquise en 1958.


Il faudrait demander à Virginie Despentes pourquoi, elle qui tient le racisme pour une ignominie, elle n'est jamais, pas plus que ses amis soi-disant "antiracistes", montée au créneau pour dénoncer l'acte raciste majuscule et fondateur de la Ve République, à savoir la mise au ban des populations subsahariennes et algériennes de la France par Charles de Gaulle.


Il faudrait lui demander, à Virginie Despentes, si elle croit toujours au mensonge du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" qui permit de justifier la prétendue "décolonisation" (sic), alors que les citoyens africains furent dépossédés, de façon habile et rampante, du droit à l'autodétermination sur la question de l'indépendance par l'effarante Loi 60-525 (1960), au prix d'une quadruple violation de la Constitution, sous la férule du Premier ministre Michel Debré, à l'heure où l'Elysée avait décidé, unilatéralement, de se débarrasser d'eux comme d'un "boulet au cou d'un nageur", selon le mot fleuri de De Gaulle. 


Il faudrait demander à Virginie Despentes si elle a compris que ces pseudo "indépendances" furent en réalité le stratagème retenu par De Gaulle pour refuser l'égalité politique aux populations africaines de la France, et faire office, en même temps, de tremplin du néocolonialisme. Ce néocolonialisme qui plongea l'Afrique et l'Algérie dans la tyrannie, la misère et, souvent, le chaos politique et social. Ces pseudo "indépendances" qui entraînèrent, entre autres phénomènes, immédiatement et de façon croissante au fil des décennies, l'émigration de masse des Africains et autres Maghrébins vers cette Patrie qui leur avait été refusée et confisquée.


Dans cet ordre d'idée, il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense de l'Affaire gabonaise (1958), qui vit le pouvoir gaullien violer la Constitution (article 76) pour refuser la départementalisation que réclamait, selon les voies légales, le Conseil de gouvernement du Gabon présidé par Léon Mba.


Arabo-Berbères châtiés de s'être rêvés Français et "blanchiment" de l'Etat


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense du sort qui fut fait à l'Algérie et aux Algériens au mépris des serments égalitaires et fraternels prononcés par De Gaulle dans ses discours retors et mensongers d'Alger, de Constantine, de Bône, d'Oran et de Mostaganem en juin 1958.


Il faudrait aussi demander à Virginie Despentes comment elle interprète le sort qui fut finalement fait non seulement aux Harkis, mais plus largement aux Algériens francophiles, parfois petits conseillers municipaux, modestes gardes champêtres ou simples quidams, interdits de rapatriement sur ordre de l'Elysée et livrés par dizaines voire centaines de milliers au supplice et au massacre par De Gaulle dans une Algérie qu'il avait offerte au FLN, en dépit de la victoire de l'armée française sur le terrain. 


On n'ose croire que Virginie Despentes partage l'idée, toujours répandue à gauche, selon laquelle, pour un Arabe, pour un Berbère, s'être rêvés Français, avoir éperduement aimé la France, méritait la peine de mort dans des raffinements de cruauté, pour leur faire payer ce crime et servir d'exemples aux autres, dans le cadre d'un sanglant lavage de cerveau et d'un refaçonnement des mémoires, dont on mesure trop souvent aujourd'hui les effets délétères dans nos banlieues désintégrées.


De même, il faudrait demander à Virginie Despentes comment elle interprète le résultat de 99,72 % de OUI à l'indépendance lors du référendum de juillet 1962 dans cette même Algérie déjà livrée à la terreur du FLN par De Gaulle.


Enfin, il faudrait demander à Virginie Despentes s'il l'étonne, elle qui est si intelligente, qu'un régime, la Ve République (qu'on devrait plutôt appeler la VIe), qui a largué 95% du territoire et la moitié de la population dont il avait la charge, pour se débarrasser des "Nègres" et des "Bougnoules" (selon les mots de De Gaulle), se retrouve soixante ans plus tard avec une Assemblée nationale essentiellement blanche et des gouvernements essentiellement blancs.


Au-delà du champ strictement politique


Pour sortir du seul champ politique et se situer à hauteur d'homme (et de femme...), il faudrait aussi demander à Virginie Despentes pourquoi une de mes plus proches amies, métisse franco-marocaine physiquement très typée, Française de la classe moyenne, née et ayant toujours vécu dans l'Hexagone, en province puis à Paris pour ses études supérieures, m'a affirmé n'avoir jamais éprouvé de sa vie le moindre racisme en France, sauf une fois, dans la rue, lorsque de jeunes hommes eux aussi de type maghrébin qu'elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, se sont permis de l'interpeller et de la renvoyer à sa race, en lui reprochant d'être trop court vêtue.


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense des déclarations de la mère de Joséphine Baker, qui débarquant des Etats-Unis, déclarait, au rebours des mises en garde de ses amies noires américaines qui s'inquiétaient de la voir partir pour un pays peuplé de Blancs, avoir "constaté" que "les Français aiment beaucoup les gens de couleur".


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense des déserteurs noirs de l'armée américaine en 1945, qui refusaient de rentrer au pays, préférant rester en France qu'il tenaient pour un havre où le racisme était quasiment absent.


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense du Paris des années 1950, terre d'élection des jazzmen noirs y respirant un air de liberté chez eux inconnu.


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qu'elle pense de ces mots de Léopold Sédar Senghor, se rappelant la capitale française durant l’entre-deux-guerres : « Les nègres de tous les pays du monde, dont Paris est la capitale par excellence, parce que la ville blanche la plus fraternelle. » (3)


Du "bon côté" du manche


Il faudrait demander à Virginie Despentes si elle n'est pas un peu gênée que sa lettre sur le racisme français soit lue sur France Inter, qui se fait le complice silencieux du largage de l'Afrique et des Africains par De Gaulle entre 1958 et 1962, largage dont la réalité n'a jamais été dénoncée sur les ondes de cette radio d'Etat, dans aucun journal d'information ni aucune de ses émissions, 2000 ans d'histoire ou naguère les fameux Dossiers de Monsieur X pourtant théoriquement friands d'histoires secrètes et croustillantes.


Il faudrait demander à Virginie Despentes ce qui lui permet, à partir d'une arrestation ayant fini en tragédie, celle d'Adama Traoré, d'affirmer que le racisme en serait l'explication, et de mettre à partir de là en accusation, sans craindre l'amalgame, tous les Blancs, d'autant que si l'on en croit une information de Pascal Praud non démentie à cette heure, la mort de cet homme est survenue lors d'une opération effectuée par des gendarmes "issus de la diversité", comme on dit.


Il faudrait demander à Virginie Despentes si elle n'a pas honte de jouer les rebelles alors qu'elle se situe du bon côté du manche, comme France Inter qui diffuse ses tartufferies, Libé ou tant de journaux qui croulent sous les subventions de l'Etat.


Cet Etat qui, par la bouche de Macron à l'instar de tous ses prédécesseurs, tresse en toute occasion des couronnes de lauriers à De Gaulle qui pourtant largua l'Afrique, l'Algérie et surtout leurs populations, au nom, fondamentalement, de critères raciaux.


Il faudrait demander à Virginie Despentes quand elle se décidera à s'assumer comme une bobo nantie du Système aux indignations sélectives, qui ne rend service ni aux Noirs, ni aux Arabo-Berbères, ni aux Blancs, ni à l'Afrique, ni à la France, ni à l'humanité, mais qui jette de l'huile sur le feu de la façon la plus irresponsable et la plus nauséabonde.


Il faudrait demander à Virginie Despentes à quoi elle joue.


Alexandre Gerbi




______________________


Notes :


(1) Extrait de la Constitution de 1946 : "Article 80. - Tous les ressortissants des territoires d'outre-mer ont la qualité de citoyen, au même titre que les nationaux français de la métropole ou des territoires d'outre-mer. Des lois particulières établiront les conditions dans lesquelles ils exercent leurs droits de citoyens. Article 81. - Tous les nationaux français et les ressortissants de l'Union française ont la qualité de citoyen de l'Union française qui leur assure la jouissance des droits et libertés garantis par le préambule de la présente Constitution. Article 82. - Les citoyens qui n'ont pas le statut civil français conservent leur statut personnel tant qu'ils n'y ont pas renoncé. Ce statut ne peut en aucun cas constituer un motif pour refuser ou limiter les droits et libertés attachés à la qualité de citoyen français.

Source : https://www.conseil-constitutionnel.fr/les-constitutions-dans-l-histoire/constitution-de-1946-ive-republique


(2) Nous soulignons (cf. note précédente) : "Des lois particulières établiront les conditions dans lesquelles ils exercent leurs droits de citoyens."


(3) Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, p. 5, Puf, 1948.



Cette Lettre à Virginie Despentes, sur ce pays raciste qu’est la France, ses amnésies et ses silences assourdissants a été publiée pour la première fois le 9 juin 2020 sur le site AgoraVox.

29 févr. 2020

Eclairage sur le cas Dominique Sopo : entre duplicité et tartufferie, au service du Système



Eclairage sur le cas Dominique Sopo :


Entre duplicité et tartufferie, 


au service du Système





par 

Alexandre Gerbi




Dans un récent tweet, Yassine Belattar s'est adressé à Jean Messiha comme à un chameau et lui a proposé d'aller tenir meeting au zoo de Thoiry. Estimant cette comparaison raciste puisqu'il est d'origine égyptienne, le cadre du RN a annoncé son intention de déposer plainte. Dans la foulée, Messiha a interpellé Dominique Sopo, président de SOS Racisme, en lui demandant s'il pouvait compter sur lui pour l'appuyer dans sa démarche. En réponse, Sopo s'est fendu à son tour d'un tweet où, loin de dénoncer le procédé de Belattar, il s'est au contraire amusé de cette comparaison, expliquant que l'honneur des chameaux avait été bafoué. Détail piquant : cette réponse de Sopo a été "likée" par Laetitia Avia, députée "En Marche" qui a donné son nom à la proposition de "loi contre les contenus haineux sur Internet". Les femmes et les hommes du Président, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît...

En revanche, ce tweet de Dominique Sopo a suscité l'indignation de Fatiha Agag-Boudjahlat, de Jean-Michel Aphatie, de Zohra Bitan, d'Eric Naulleau, de Jean Quatremer, de Dominique Reynié, pour ne citer que quelques noms parmi les plus connus.

Afin de contribuer à cerner la personnalité de Dominique Sopo, président apparemment inamovible de SOS-Racisme (il dirige cette association depuis 2003, hormis une brève interruption entre 2012 et 2014), il me semble opportun de livrer aux lecteurs d'AgoraVox un extrait de Histoire inavouable de la Ve République, de la révolution inversée au désastre contemporain (L'Harmattan, 2015). 

Dans ce livre, dûment occulté, pour ne pas dire censuré, à sa sortie par les médias comme presque toutes mes publications précédentes et suivantes (je ne suis certes pas le seul dans ce cas, hélas), j'analysais les causes de la crise qui mine la France et menace de la conduire à la catastrophe. J'y abordais, entre autres figures du Système, le cas de SOS Racisme et de son président Dominique Sopo, dans leur hypocrisie, leurs mensonges, leur tartufferie et leur lâcheté.

A chacun d'en juger.
Alexandre Gerbi




L’association « antiraciste »

   En 2008, je m'étais rendu au Salon du livre de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne) dans l’espoir de rencontrer Dominique Sopo. Le président d'SOS Racisme devait y faire, ce jour-là, la promotion d’un livre sur la laïcité. M’étant approché de Dominique Sopo, je me présentai à lui comme écrivain et membre cofondateur du Club Novation Franco-Africaine. Tout de go, sous le regard d’un de ses adjoints, Alexandre Folly, responsable de la section du Val-de-Marne de ladite association, je lançai à Dominique Sopo :
   « Il y a cinquante ans, l’indépendance a été essentiellement imposée à l’Afrique subsaharienne par la classe politique métropolitaine, alors que la plupart des leaders politiques Africains réclamaient non pas l’indépendance, mais la fin du colonialisme par l’instauration de l’égalité politique pleine et entière. Mais parce que cette classe politique métropolitaine refusait les conséquences d’une telle opération – métissage et métamorphose de la France, nombreux députés africains à l’Assemblée nationale, et, de ce fait, fin de l’exploitation colonialiste que la démocratie réelle eût interdite –, elle choisit d’imposer l’indépendance à l’Afrique. Ainsi les territoires africains basculèrent dans une indépendance dont ils ne voulaient pas. Ainsi, aussi, fut esquivée la « bougnoulisation », selon le mot du général de Gaulle, ou plutôt, ai-je corrigé, la « bamboulisation » (mon interlocuteur et moi avons souri d’un air entendu…) de la France, et put être poursuivie l’exploitation colonialiste sous la forme du néocolonialisme ».
   Je m’arrêtai brusquement de parler. Dominique Sopo me considéra avec un regard pantois. Un bref instant et il me répondit sur le ton de l’évidence :
   « Oui, bien sûr, c’est bien ce qui s’est passé, c’est exact… Mais c’est évident ce que vous me dites là, c’est bien connu ! »
   Je dois préciser que Dominique Sopo est, pour partie, d’origine africaine et qu’il bénéficie, par conséquent, de certaines lumières sur ce chapitre de l’Histoire…
   J’embrayai :
   « Ah bon, Monsieur Sopo, mais si tout ceci est exact et bien connu, alors pourquoi personne ne le sait, et surtout pourquoi personne ne le dit ? »
   Dominique Sopo n’eut pas le temps de répondre. Il avait un avion à prendre car il se rendait, me dit-il, à New York pour je ne sais quel sommet à l’importance, on le devine, capitale. J’ai quand même pris son adresse courriel. Il n’a jamais répondu à mes messages.
   Pendant que je dialoguais avec Dominique Sopo, son « adjoint », Alexandre Folly, président comme je l’ai dit plus haut d’une section départementale d’SOS Racisme et manifestement, lui aussi, d’origine africaine et, par conséquent, lui aussi parfaitement au courant de la pertinence des thèses que je venais d’exposer, ne perdait pas une miette de notre conversation. En présence de son chef pas encore envolé pour New York et qui approuvait mes thèses comme autant de truismes, Alexandre Folly, se montra fort intéressé par l’existence de ce Club Novation France-Africaine qui affichait de si spéciales ambitions. Il me demanda si j’étais disposé à venir exposer ce point de vue lors de l’Université d’automne d’SOS Racisme. Cette manifestation, m’expliqua-t-il, devait se tenir le week-end suivant en banlieue parisienne, à Dourdan. J’accueillis avec enthousiasme sa proposition, ajoutant que je viendrais accompagné d’autres membres du Club Novation Franco-Africaine.
   Le surlendemain, lundi, je téléphonai donc à ce monsieur pour préciser les modalités de l’intervention. Un peu embarrassé, il me répondit qu’il fallait préalablement venir au siège d’« SOS », à Paris, afin d’exposer à « des cadres » du mouvement le contenu de notre intervention. J’acceptai volontiers. Rendez-vous fut pris pour le jeudi.
   Le jeudi en question, accompagné de deux membres cofondateurs du Club Novation Franco-Africaine, Samuel Mbajum (1) et Raphaël Tribeca (2), après avoir poireauté un bon moment dans le hall du siège de l’association, nous fûmes finalement reçus, en guise de « cadres », par un seul et unique jeune homme de vingt-cinq ans, Hadrien Lenoir. Celui-ci était responsable, nous dit-il, d’SOS Racisme pour l’Île-de-France.
   Dans son petit bureau, Hadrien Lenoir nous écouta pendant deux heures environ, mes amis et moi-même. Tour à tour, nous lui expliquâmes ce que fut en réalité la « décolonisation » française en Afrique subsaharienne. Présentée comme le triomphe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la « décolonisation » fut en réalité une gigantesque imposture placée sous le signe du racisme et du mépris pour l’Afrique, mais aussi pour le peuple français, ou plutôt franco-africain, imposture qui consista notamment à surfer sur des mots mis au point à Washington et à Moscou. Autrement dit, bien que systématiquement présentée comme une défaite du capitalisme et de l’impérialisme, la décolonisation franco-africaine, telle qu’elle eut lieu, fut en réalité son stade suprême…
   « C’est gigantesquissime ! », finit par s’exclamer le jeune homme qui, comprenant manifestement la gravité et les enjeux de notre propos, éprouvait le besoin d’amplifier le terme dont je venais d’user. « Le problème », lui ai-je expliqué, « c’est que du haut de vos vingt-cinq ans, vous raisonnez sans tabous ni préjugés. Vous n’êtes pas enfermé dans toutes sortes de blocages idéologiques, ces blocages qui permettent au mensonge de tenir depuis cinquante ans, et ce contre toute raison. Vous verrez, et pour aussi délirant que cela puisse vous paraître maintenant, il est probable que les cadres de votre association et du parti politique [le Parti Socialiste] qui le parraine, en particulier ceux qui ont plus de quarante ou cinquante ans, vous expliqueront que, pour soutenir de telles thèses, il faut que nous soyons plus ou moins des fascistes ou des types manipulés par l’extrême-droite ».
   « C’est absurde… », souffla Hadrien Lenoir d’une voix naïve, candide et dubitative à la fois.
   « Accusation grotesque, en effet, rebondis-je, puisque si fascistes il y a, c’est dans le camp d’en face qu’ils se trouvent ! Ceux-ci ont largué l’Afrique contre sa volonté pour des raisons « blancistes » et néocolonialistes, ainsi que l’a d’ailleurs admis, comme une évidence, votre président lui-même, Dominique Sopo, en présence de son adjoint, Alexandre Folly, qui pourra vous le confirmer. Mais c’est que cette inversion des rôles, je devrais même dire des pôles, qui fait passer les partisans de l’unité franco-africaine pour des « fachos » et, réciproquement, les blancistes et leurs complices, les artisans de la séparation, pour de parfaits républicains progressistes, démocrates et humanistes, c’est là le grand ressort qui permet à l’imposture de tenir depuis si longtemps. Ça neutralise tout, ça verrouille tout. Sans parler, de nos jours, des compromissions accumulées au fil des décennies, quelquefois en toute bonne foi, par les uns et par les autres, pas pressés, pour cette raison, de faire leur mea culpa et de reconnaître qu’ils se fourvoient, pour le pire, depuis cinquante ans, évidemment… »
  Et qu’ils servent le Système, serais-je aujourd’hui tenté d’ajouter, avec quelques années de réflexion supplémentaires…
   J’aperçus dans le regard de notre interlocuteur, une fois encore, un étrange reflet.
  Est-il besoin de préciser que finalement, mes amis du Club Novation Franco-Africaine et moi-même, nous n’avons pas été invités à intervenir dans l’université d’automne d’SOS Racisme à Dourdan ? Faut-il ajouter que la semaine suivante, Hadrien Lenoir me posa un lapin – je devais pourtant lui remettre gracieusement un exemplaire de mon livre Histoire occultée – et qu’il n’a, par la suite, jamais répondu à mes courriels, pas plus qu’il ne m’a rappelé, malgré mes nombreuses relances ?
   Je suppose que ce jeune homme devait être très pris par des occupations cruciales, comme son président Dominique Sopo et tant d’autres honorables représentants des mondes politique, médiatique et associatif français.
   Mais comme me l’a dit un jour, plein d’humour, un Franco-Africain connaisseur des petits milieux de la capitale française :
   « À Paris, la première chose que fait quelqu’un qui prend un peu d’importance, c’est d’organiser son inaccessibilité… »



Notes :

(1) Samuel Mbajum est notamment l’auteur, avec le gouverneur Louis Sanmarco, de Entretiens sur les non-dits de la décolonisation, L’Officine, 2007, et plus récemment de Les combattants africains dits Tirailleurs sénégalais au secours de la France 1857-1945, Riveneuve, 2013. 
(2) Avec Raphaël Tribeca, nous avons cosigné La République inversée, Affaire algérienne et démantèlement franco-africain, L'Harmattan, 2010.


Extrait de Histoire inavouable de la Ve République, de la révolution inversée au désastre contemporain, L'Harmattan, 2015.



10 déc. 2019

La nouvelle affaire Maran-Batouala ou Quand TV5-Monde et son rédacteur en chef salissent la France et les Français, à grands coups de mensonges




La nouvelle affaire Maran-Batouala

 ou 


Quand TV5-Monde et son rédacteur en chef 


salissent la France et les Français, 


à grands coups de mensonges






par


Alexandre Gerbi






Lorsque le Système qui règne en maître à Paris se sera effondré - et il faudra peut-être, pour cela, en passer par la guerre civile que nous annoncent benoîtement Hollande, Collomb, Macron, Attali et consorts -, pour peu que la France ait été entraînée dans sa chute, les historiens auront à se pencher sur les causes qui conduisirent un si grand pays à pareil naufrage, à pareille catastrophe. Parmi ces causes, la haine de soi, l'auto-dénigrement et les mensonges qui les servirent, à côté des trahisons pures et simples, occuperont certainement une place de choix. Focus sur un détail, parmi tant d'autres, de ce dénigrement financé, sinon organisé, par l'Etat français en l'an de grâce 2019...




Résumé : Où l'on verra que le souvenir du prix Goncourt attribué, en 1921, à René Maran pour son roman Batouala, a servi de prétexte à TV5-Monde, média financé par l'Etat français, pour falsifier l'histoire afin de traîner la France et les Français dans la boue auprès du grand public, en particulier du public africain ; que le scandale provoqué à l'époque par Batouala, contrairement à ce qu'affirment TV5-Monde et son rédacteur en chef, Frantz Vaillant, n'a nullement tenu au fait que son auteur était noir ; que bien au contraire, la plus grande partie de la presse française de l'époque a salué et applaudi ce choix du jury du Goncourt ; que le Paris des années 1920, loin de "macérer dans un racisme ordinaire" comme n'hésitent pas à l'affirmer TV5-Monde et Frantz Vaillant sans s'embarrasser de la moindre nuance, était au contraire pris de passion pour les Noirs et la culture "nègre", le prix Goncourt attribué à Batouala n'étant que le couronnement de cet engouement ; que ce n'est pas la dénonciation, évidemment nécessaire, des abus colonialistes qui scandalisa, la presse française étant de longue date prompte à les dénoncer ; que le scandale provoqué par Batouala a tenu en réalité, d'une part, au manichéisme de la charge (et non, donc, à la charge elle-même) de René Maran contre l'administration coloniale, manichéisme dont l'intéressé s'excusa par la suite, déclarant avoir injustement et abusivement généralisé à tous les administrateurs coloniaux les turpitudes d'une minorité ; que le scandale a tenu, d'autre part, à la publicité internationale que le Goncourt a procuré à l'ouvrage, cette publicité ouvrant la porte à une instrumentalisation par les ennemis de la France ; qu'en outre, René Maran s'était lui-même rendu coupable, comme administrateur colonial, d'au moins un crime colonialiste, à savoir de violences ayant entraîné la mort d'un indigène africain ; qu'à la lumière de ce dernier élément, on peut se demander si Batouala et sa préface ne furent pas, pour leur auteur, une tentative de se racheter du crime, voire des crimes, qu'il avait commis dans l'exercice de ses fonctions d'administrateur colonial ; que s'il est question, enfin, d'écrivain noir et de roman maudits, René Maran et son Batouala font pâle figure face à Yambo Ouologuem et à son Devoir de Violence (prix Renaudot 1968). Avec cette question subsidiaire et plus contemporaine : comment un média financé par l'Etat français, et son rédacteur en chef, peuvent-il à ce point bafouer la charte du journaliste, falsifier l'histoire à seule fin d'abaisser la France et les Français (comprendre la France blanche et les Français blancs, bien entendu...) du début du siècle dernier ? Quel but TV5-Monde et Frantz Vaillant poursuivent-ils en jetant ainsi des geysers d'huile sur le feu, à l'heure où l'image de la France est déjà très dégradée en Afrique et que les banlieues sont au bord de l'explosion ?




Début novembre 2019, il a pris fantaisie au grand dieu Google de ressusciter René Maran dans la mémoire des petits Français, peuple rétréci et amnésique selon le voeu de la Ve République gaullienne. "Il a pris fantaisie", car aucun anniversaire ne justifiait, a priori, de commémorer en 2019 un écrivain né en 1887, mort en 1960, et lauréat du prix Goncourt en 1921. 

Heureusement, les desseins du dieu Google ne sont pas impénétrables : on apprit que cet hommage entendait saluer le "132e anniversaire (sic) de la naissance de René Maran, auteur de Batouala". Le mystère du choix dans la date (sans contrepèterie, quoique...) de cette célébration "googlienne" était donc élucidé : pour le maître américain de la Toile, à l'occasion d'un anniversaire parmi tant d'autres, il s'agissait surtout de rendre hommage au premier homme noir ayant reçu en France le plus prestigieux des prix littéraires. Un si beau souci...


La tartufferie comme écran de fumée

Un Noir lauréat du prix Goncourt, voilà près d'un siècle ! A la révélation d'aussi stupéfiante souvenance, un esprit naïf eût pu s'attendre à ce que nos chers médias, plus que jamais obsédés par les races et le racisme, louassent la France d'avoir décerné sa plus haute distinction littéraire à un homme à peau noire dès 1921. Au moment même où Adolf Hitler s'apprêtait à écrire son fameux Mein Kampf (publié en 1925), qui décrit le "nègre" comme un "demi-singe", et où les Etats-Unis se vautraient dans une ségrégation glorifiée par le film à grand succès Naissance d'une nation (1915) de D. W. Griffith. Evidemment, en l'an 2019, au point où nous en sommes du dénigrement systématique de la France et des Français par leurs élites politico-médiatiques, qu'hommage soit rendu à la France et aux Français était impensable ; le rappel du Goncourt attribué à René Maran en 1921 fut donc, "logiquement", l'occasion du très exact contraire...

J'ai expliqué ailleurs le mécanisme particulièrement retors qui conduit depuis un demi-siècle le Système à jouer en permanence au Tarfuffe antiraciste, en utilisant la France et les Français comme boucs émissaires. Derrière cette posture apparemment humaniste, celle qu'on appelle, d'ailleurs improprement, la Ve République, cherche en réalité à se racheter une bonne conscience, tout en enfouissant la vaste trahison-imposture à caractère racialiste voire raciste sur laquelle elle est fondée. En effet, tout le monde sait aujourd'hui, ou devrait savoir, que l'Afrique et l'Algérie furent larguées par Charles de Gaulle entre 1960 et 1962 (1) dans des conditions lamentables, entre forfaiture, défiance civilisationnelle et religieuse, racialisme voire racisme, et crime contre l'humanité (notamment le massacre des Harkis). Cette trahison fut accomplie au prix de viols caractérisés de la démocratie et de la Constitution (2) et d'un piétinement des principes de la République, au détriment, cerise sur le gâteau, des intérêts supérieurs de la France comme de l'Afrique. Devant l'ampleur du scandale dont l'Etat gaullien s'est rendu coupable devant les siècles, on comprend qu'en l'an 2019, nos bons maîtres élyséens et leurs gentils serviteurs médiatiques jugent plus convenable de jeter sur la mémoire française, en particulier sa mémoire noire, un épais voile d'oubli et de mensonge...

C'est ainsi, de mensonges en caricatures, de dénis en tartufferies, qu'il est devenu obligatoire de dénigrer systématiquement la colonisation, réduite par les trois derniers présidents de la République à une "faute" (Nicolas Sarkozy), à un "système injuste et brutal" (François Hollande) voire à un "crime contre l'humanité" (Emmanuel Macron). Jadis présentée comme "la gloire de la France" par les plus hautes autorités de l'Etat, la colonisation est progressivement devenue "la honte de la France", toujours selon les plus hautes autorités de l'Etat. D'un manichéisme à l'autre... 

Dans la même veine, il est recommandé, par les mêmes, de falsifier l'histoire de la prétendue "décolonisation". Largage des populations non européennes ainsi mises au ban de la République, doublé d'un tremplin du néocolonialisme, les pseudo-"indépendances" sont pourtant présentées invariablement, et sans vergogne, comme un triomphe de la "liberté" et du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". Toute cette ragougnasse idéologique ayant pour contrecoup de transformer d'innombrables jeunes "issus de l'immigration" (en réalité issus, en grande majorité, de l'ancien empire et, à ce titre, descendants de Français déchus - mais ce dernier point est également tabou...) en contempteurs de la France assoiffés de vengeance. 

Fidèles à cette tradition-trahison, à cette escalade dans l'affabulation, quelques-uns de nos très vertueux médias ont sauté sur l'occasion Maran-Batouala pour dénigrer le plus violemment possible la France et les Français. En mentant copieusement, puisque le mensonge est, répétons-le, la marque de fabrique de la Ve République, de ses hommes politiques, de ses intellectuels et de ses petits serviteurs médiatiques.


Florilège d'ignominies

Il serait fastidieux de faire ici la liste de toutes les insanités, trop nombreuses, dont cette nouvelle "affaire Maran" a fait l'objet, depuis TV5-Monde jusqu'au Point en passant par la 1ère chaîne de France Télévision. On s'en tiendra donc au petit clip réalisé, pour l'occasion, par TV5-Monde, chaîne de télévision internationale dont l'actionnaire principal est l'Etat français (3). Précisons que l'auteur du clip en question n'est pas un obscur pigiste ni un vague sous-traitant : à la fin du clip, on peut lire "Réalisation et reportage : Frantz Vaillant". Or sur sa fiche Wikipédia, il est indiqué que M. Frantz Vaillant "est rédacteur en chef à TV5-Monde depuis 2010". Excusez du peu...

Accompagnant ledit clip mis en ligne par TV5-Monde sur YouTube le 7 octobre 2019 (soit un mois avant l'hommage googlien qui trouve donc peut-être là sa véritable explication, à savoir : offrir une caisse de résonance au dénigrement...), une notule explique :

"Au cœur des années folles, René Maran obtient le prix Goncourt en 1921. Mais cette récompense fait scandale, non seulement l'écrivain est noir, mais son roman Batouala fustige le colonialisme. La presse se déchaîne et l'auteur va le payer très cher..."

Véritable petit bijou de propagande de 3 minutes et 34 secondes, ce clip est accompagné, pour mieux manipuler le spectateur, d'une musique d'ambiance inquiétante. Y est développée l'idée d'un scandale raciste dans une France colonialiste. 

Donnant d'emblée le ton, un certain Christian Eboulé, présenté comme "journaliste et critique littéraire", en réalité chroniqueur à TV5-Monde, pontifie :

"René Maran donne [dans son roman Batouala] la place principale à des personnages noirs. Et ça, au début du XXe siècle, c'est absolument fondamental à comprendre, parce que jusque-là, jamais, jamais (sic) les nègres n'ont le premier rôle dans les romans."

Première contre-vérité, qui augure du reste. En effet, aux XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs héros noirs ont été mis en scène dans des romans français. Que M. Christian Eboulé ignore l'existence du roman Un Nègre comme il y a peu de blancs (1789) de Joseph Lavallée, cela peut s'excuser. Qu'il ne connaisse pas Ourika (1822), héroïne éponyme du roman de Mme de Duras, on peut aussi l'admettre. Qu'il n'ait jamais entendu parler de Tamango (1829), héros d'une nouvelle de Prosper Mérimée, pas plus que d'Atar-Gull (1831), héros d'un roman d'Eugène Sue, passe encore (4). En revanche, qu'à défaut d'avoir lu le premier et célèbre roman de Victor Hugo, Bug-Jargal (1826), celui-ci ne soit jamais arrivé à ses oreilles, voilà qui est nettement plus suspect, surtout venant d'un homme présenté comme "critique littéraire"... Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse d'une ignorance crasse, d'un regrettable trou de mémoire ou d'un mensonge pur et simple, la réitération du "jamais, jamais" condamne sans appel le fond par la forme. Au moins le ton est-il donné : le mensonge au service de la calomnie, ou si l'on préfère, la manipulation de l'information et de l'histoire au service de la destruction de la France, seront les deux axes conjugués de la vidéo.

Puis le clip, mis en Une du site TV5-Monde-Afrique, affiche à l'écran :

"1921 : Le scandale du Goncourt noir. En 1921, la France littéraire se réveille stupéfaite. Les journaux révèlent le nom du lauréat du nouveau prix Goncourt. Il s'agit de René Maran, 34 ans, né à Fort-de-France. L'écrivain est noir. La presse se déchaîne."

Tout est faux : évidemment, la France littéraire ne risquait pas de se réveiller stupéfaite, puisque le jury du Goncourt réunissait, déjà à l'époque, les principales huiles de la France littéraire. C'est l'éditeur de René Maran, Albin Michel, qui avait pris l'initiative de présenter la candidature de son poulain au prestigieux prix littéraire. Et c'est le président du jury en personne, Gustave Geffroy, qui permit à Maran de l'emporter, sa voix ayant départagé conformément au règlement les deux finalistes (l'autre finaliste étant Jacques Chardonne pour L'Epithalame) arrivés à égalité, cinq voix contre cinq. Et contrairement à ce qu'avance TV5-Monde, la presse, loin de se "déchaîner" contre ce résultat, s'est au contraire félicitée presque unanimement de cette victoire d'un auteur noir...


Florilège d'éloges

Par exemple, Excelsior, grand journal illustré, confie, le 15 décembre 1921, la rédaction du portrait du lauréat du Goncourt à Léon Bocquet, poète lui-même et qui publia pour la première fois, dans sa revue Le Beffroi, les poèmes du jeune René Maran en 1909. Léon Bocquet parle ainsi de son ami qui, étant au Tchad, l'a chargé de recevoir le prix à sa place : 

"C'est un homme de couleur. Son visage est du plus bel ébène, éclairé par de grands yeux rêveurs. De taille moyenne, son corps robuste et nerveux, que les sports ont assoupli, a de l'aisance dans son équilibre. (...) Il a, certes, souhaité la notoriété que lui confère son talent, mais c'est moins par ambition qu'afin de pouvoir exprimer plus haut et mieux affirmer ce qu'il pense de la question nègre et de la colonisation. Et, depuis 1909, dans ses longues lettres confidentes, dans ses causeries amicales, René Maran n'a cessé de me répéter aussi qu'étant nègre et d'origine africaine, il a voulu se démontrer et démontrer, à qui méprise sa race, que lui est aussi intelligent que n'importe quel Européen, et qu'il écrit mieux le français que bien des Français. Et c'est d'un fier orgueil."

Dans L'Intransigeant, le plus grand quotidien du soir d'opinion de droite, on se réjouit du résultat du Goncourt, et on en profite pour élargir l'hommage :


"C’est un noir, on l’a dit, et du plus beau noir, M. René Maran, qui a eu le prix Goncourt... C’est un triomphe pour une race à qui la France doit déjà tant de beaux dévouements. Aussi réjouissons-nous de lire dans les bulletins de nos colonies que le nombre des écoles au Sénégal a été porté de 47 à 61, et que pour la première fois à titre d’essai, on va mettre en application les programmes métropolitains d’enseignement primaire !"

Dans Le Journal, quotidien populaire à grand tirage, le ton est également à l'éloge. Eloge de l'homme, de l'écrivain, mais aussi éloge de sa lutte en faveur des Noirs, avec en filigrane la dénonciation, par l'auteur de l'article, du racisme et des abus coloniaux :

"Il y a quelques années, avant la guerre, dans une petite revue littéraire de la rive gauche, le Beffroi, on pouvait lire, sous la signature d'un nouveau venu, M. René Maran, des vers délicats et personnels. Réunis ensuite en deux volumes, La Maison du bonheur et La Vie intérieure, ils passèrent à peu près inaperçus. Et pourtant ils révélaient un beau tempérament de poète. (...) [René Maran] s'est donné pour mission (...) d'affranchir les hommes de sa race des préjugés dont ils sont l'objet, des injustices dont ils sont les victimes. Depuis son plus jeune âge, il ne songe qu'à atteindre à ce but. (...) Enfin, c'est encore pour faire triompher sa thèse que M. René Maran a délaissé la poésie et s'est mis à écrire Batouala, ce curieux roman auquel l'Académie Goncourt vient de rendre un juste hommage.

Que la presse française ait approuvé la dénonciation des abus coloniaux n'étonnera que les incultes. Journalistes et écrivains français étaient de longue date prompts à dénoncer les dérives de la colonisation, comme l'avait notamment illustré, près vingt ans plus tôt, l'affaire Toqué et Gaud (1903). La campagne de presse avait contraint l'Etat à dépêcher une commission d'enquête au Congo, après que furent révélés les crimes d'un duo détestable, Toqué et Gaud. C'est à cette occasion que Savorgnan de Brazza fut envoyé sur place, et qu'il trouva finalement la mort dans des conditions mystérieuses (5). 

Nous pourrions multiplier les exemples de journaux ayant acclamé Batouala (qui deviendra d'ailleurs un très gros succès de librairie) et le Goncourt accordé à son auteur. 

Mais passons dès à présent aux réactions moins favorables.

Dans son Bulletin mensuel, L'Institut colonial français, qui n'a manifestement guère prisé la charge de Maran contre les fonctionnaires coloniaux dans Batouala, n'en concède pas moins les qualités littéraires de l'auteur. Et, même s'il en discute certains aspects, il en attend le meilleur au vu de pareilles promesses :

"« Véritable roman nègre » énonce la couverture. Un roman ? à peine une nouvelle, une « succession d’eaux-fortes » comme dit l’auteur lui-même, et combien mince ! Si M. Maran a mis, comme il nous le confie, six ans à traduire ainsi ce qu’il a entendu et à décrire ce qu’il a vu, louons son scrupule et son application, mais convenons que les affres de Flaubert même se trouvent dépassées. (...) Un généreux poète, un vates prédestiné par le privilège du sang et de l’âme à pénétrer tout le mystère de ces races ardentes, primitives, voisines encore de la barbarie et de l’animalité, nous donnerait de larges fresques africaines, où le problème des origines et des destinées, des fraternités humaines, trouverait peut-être une orientation, une indication nouvelle. Ce serait du très grand art original et riche de substance renouvelable indéfiniment, car elle n’a de limites ni dans le passé, ni dans l’avenir. Et rien n’empêcherait — au contraire — que cet art fût tout imprégné d’humanité magnanime, de toutes les espérances de la Vita nuova future. C'est là le véritable roman, la geste nègre que nous attendons, qui nous est due, celle que M. Maran a, je le croirais, les moyens de nous offrir un jour..."

Dans Le Gaulois, journal classé à droite et nationaliste, dans le numéro du 15 décembre 1921, on peut lire : 

"J'imagine que, malgré l'apparence, l'austère Académie [Goncourt] compte quelques membres qui sont très au fait du mouvement mondain. Ceux-ci ayant trouvé d'aventure parmi les candidats un romancier de couleur et un roman sur les noirs, ont fait réflexion que le nègre était présentement ce qu'il y avait de plus à la mode, puisque, à Paris, il triomphe dans la danse, dans la musique et jusque dans la littérature, où tant d'auteurs réputés le pratiquent avec beaucoup d'éclat. Ils ont donc pensé que Batouala, récit nègre, ferait sensation. L'oeuvre, en effet, est vigoureuse et brève. L'auteur l'a fait précéder d'une préface où il explique à la fois ses intentions morales - défendre les pauvres noirs contre les horreurs de la civilisation et surtout des civilisés - et ses intentions littéraires, à savoir dissimuler son âme avec autant de soin que Flaubert lui-même, pour s'en tenir à des tableaux, à des « eaux-fortes », et ne livrer ainsi qu'un document d'observation impersonnelle. Batouala, le héros du livre, est un chef nègre qui fume, vit au milieu de ses épouses, hait les blancs et les méprise, a le ventre ouvert par une panthère et meurt lamentablement, croyant avoir un malin esprit dans le corps, et trahi par tout le monde. Art sobre, un peu sommaire, volontairement dénué de pensée et de signification, sinon de pathétique et de pitié, et qui atteint parfois, comme dans le chapitre de la mort, une sorte de grandeur naïve et cruelle."

On a connu critiques littéraires plus acides... Là encore, nulle attaque contre René Maran en tant que Noir. Son ambition d'imiter Flaubert semble prise au sérieux et il lui est fait crédit d'avoir produit une "oeuvre (...) vigoureuse et brève" et d'atteindre "parfois (...) une sorte de grandeur naïve et cruelle." Et quand le critique invoque la question "nègre" en tant que telle, c'est pour soupçonner le jury d'avoir sacrifié à la mode, le "noir" faisant alors fureur à Paris, préparant le succès prochain du Bal nègre de la rue Blomet (1924), du jazz venu d'outre-Atlantique et de la Revue Nègre et de Joséphine Baker (1925), dans le sillage de la gloire dont s'étaient couverts les Tirailleurs sénégalais sur les champs de bataille de 14-18. Evoquant la jeunesse du poète guyanais Léon-Gontran Damas dans le Paris de l'entre-deux-guerres, Léopold Sédar Senghor, père avec Aimé Césaire de la Négritude, écrivit : "[Léon-Gontran Damas] a fréquenté les quartiers et les milieux les plus divers, surtout les nègres de tous les pays du monde, dont Paris est la capitale par excellence, parce que la ville blanche la plus fraternelle.

Or en dépit de tous ces éléments, TV5-Monde en l'an 2019 n'hésite pas à affirmer dans son clip : " Ce roman indispose la bonne conscience métropolitaine. Dans ces années folles, les Français macèrent dans un racisme ordinaire." On mesure combien TV5-Monde, encore une fois, ne recule devant aucun mensonge... S'agissant d'un programme financé par l'Etat français et destiné notamment à l'Afrique, où l'image de la France est de plus en plus dégradée, tandis que les banlieues françaises sont sur des charbons ardents, convaincues par plus de trente années de culture "SOS-Racisme" que la France et les Français blancs sont d'infâmes racistes, et par Rokhaya Diallo et ses amis stipendiés par les USA que l'histoire de France est un double de celles des Etats-Unis, une question se pose : à quoi TV5-Monde et son rédacteur en chef, M. Frantz Vaillant, jouent-ils ? Les Young Leaders Emmanuel Macron, président de la République, et Edouard Philippe, Premier ministre, en tant que tels financiers de TV5-Monde, et membres de la puissante French American Foundation elle-même liée à la CIA, disposent peut-être d'éléments de réponse...


Et dans la presse d'extrême droite ?

Mais revenons à notre revue de la presse française de l'année 1921, où l'on cherche en vain l'indignation raciste invoquée par TV5-Monde. 

"Et dans le journaux d'extrême droite ?", se délectera d'avance le soi-disant "progressiste" de service, qu'on pourrait également nommer "l'idiot utile du Système". "Là, au moins, à l'occasion de l'affaire Maran-Batouala, il doit sans aucun doute pouvoir se trouver de succulentes hideurs racistes à jeter au visage de la détestable France !"

Partons donc, chers amis, à la pêche aux ignominies racistes dans la presse d'extrême droite. Déontologie et méthodologie obligent, on se gardera de consulter une quelconque feuille de chou risquant de ne représenter qu'elle-même. Choisissons donc, pour ce faire, le journal très célèbre et emblématique, car à très forte audience, de ladite extrême droite : L'Action française

On peut lire, en effet, dans le numéro 349 de L'Action française du 15 décembre 1921, page 2 :

"Ce qu'en dit [du prix Goncourt attribué à Batouala de René Maran] Léon Daudet (membre du jury du Goncourt) : (...) J'ai tenu jusqu'au bout pour le beau, grave et robuste Fatum, de [Ernest] Foissac. Mais j'admire beaucoup, beaucoup Batouala. C'est une oeuvre achevée, je le dis d'un esprit libre, tout en me laissant aller avec joie à cette vérification de ma vieille foi en l'insondable réserve de force et de lumière intellectuelle, morale que contient la race noire, nullement inférieure."

On a, convenons-en, connu indignations racistes plus carabinées et élucubrations plus nauséabondes... Précisons que Léon Daudet était alors, avec Charles Maurras, directeur politique de L'Action française.
Le lendemain, cette fois en Une du même journal (numéro 350 du 16 décembre 1921), Léon Daudet d'enfoncer le clou :

"L'attribution du prix Goncourt - le seul prix littéraire qui compte vraiment aujourd'hui - à René Maran, auteur de Batouala, confirme ce que j'ai eu l'occasion de répéter ici, à maintes reprises, quant à la prétendue infériorité de la race noire. Cette infériorité est un mythe, comme, dans un autre genre, la prétendue supériorité du dix-neuvième siècle sur les siècles précédents. Il y a, dans la race noire, une élite, qui ne le cède en rien à quelque autre élite que ce soit. Je connais peu d'hommes aussi éloquents que notre collègue [le député] Candace. Le discours de notre collègue [le député] Boisneuf, à la Chambre, l'autre matin, était un chef-d'oeuvre de clairvoyance politique. Enfin, il faut reconnaître à ces hommes de couleur, une ardeur imaginative, une chaleur et une intrépidité, dont la preuve n'est plus à faire. Mon cher Henry Bérenger, il faut absolument que nous organisions, pour l'an qui vient, cette fête de reconnaissance aux troupes noires [de la guerre 14-18] dont vous êtes le chaud partisan. Cette fête sera l'occasion, pour beaucoup de Français, de témoigner leur chaude sympathie à leurs frères et amis noirs. On voit dans Batouala, ce que réalise l'esprit de la race noire dans l'ordre littéraire ; car Batouala est un livre remarquable, d'une langue puissante et hardie. Je suis convaincu qu'avant peu le même esprit donnera de grandes surprises dans l'ordre scientifique, s'il a, comme dans Batouala, l'audace de s'affirmer. Car un long préjugé rend les noirs d'élite assez timides vis-à-vis d'eux-mêmes ; et cette timidité fait un amusant contraste avec l'outrecuidance de beaucoup de blancs. Il y a bien longtemps que je pense cela au sujet des noirs, depuis le lycée Louis-le-Grand, où plusieurs d'entre eux se distinguaient par leur spontanéité intellectuelle et leur application. Puis à l'Ecole de Médecine où, au temps de mes études, une gracieuse jeune étudiante, de sang mêlé, donnait dans l'observation des phénomènes mentaux, normaux et pathologiques, de très remarquables promesses qu'elle a, depuis, amplement tenues, aux côtés d'une très grand clinicien. Mais c'est ici un vaste sujet, dont les perspectives s'ouvrent à peine, et qui couvrira de confusion, avant peu, les contempteurs imbéciles du peuple noir et des métis. (...)"

On est à des années-lumière (ou plutôt des années-ténèbre...) des affabulations de TV5-Monde sur le prétendu racisme congénital de la France, affabulations inscrites, il est vrai, dans le droit fil de la doxa contemporaine que développent et relaient depuis des lustres le dérisoire microcosme parisien, ses politiciens corrompus, ses journalistes véreux, ses intellectuels dévoyés, tous ayant en commun, pour noyer leurs turpitudes, de prendre tour à tour pour cibles et boucs émissaires le peuple français et l'histoire de France. Pardon de rabâcher, mais il y a du boulot...


Publicité du Goncourt, manichéisme, caricature et instrumentalisation contre la France

Alors, dira-t-on, il n'y aurait donc pas eu de scandale Maran-Batouala ?

Si, bien sûr, il y en a eu un.

On peut lire dans L'Echo d'Alger, 29 décembre 1921 :

"Un éreintement littéraire. Le lauréat du prix Goncourt est sévèrement jugé. (...) La couronne accordée par l'Académie Goncourt au nègre René Maran, ne vaut pas à celui-ci que des éloges. Nombreux sont ceux qui estiment que son livre Batouala est regrettablement tendancieux. M. Maurice de Waleffe le qualifie nettement de mauvais livre et trouve étrange que cet administrateur colonial affirme que les blancs envoyés comme fonctionnaires aux colonies sont alcooliques et règnent par la cravache, ne reculant pas devant les actes de l'arbitraire le plus monstrueux. D'autre part, il dépeint les nègres comme des singes méchants, lubriques, sanguinaires, ivrognes, abrutis, presque aussi difficiles à civiliser qu'un troupeau de gorilles et de guenons. (...) En somme, Batouala est un méchant livre, outrancier et faux, qui ne fait honneur ni aux blancs ni aux noirs, dont nous ne saurions trop décourager l'exportation. »

Jugement sévère, qui reproche à Batouala sa double charge "outrancière" contre les milieux coloniaux mais aussi contre les Africains, et taxe pour ainsi dire René Maran... de racisme anti-Nègres ! Il est vrai que, à condition de lire l'ouvrage, on y découvrira une Afrique traditionnelle dépeinte sous les traits de la plus extrême barbarie. Mais encore faut-il prendre la peine de le lire...

Dans La Croix du 19 décembre 1921, Jean Croisières écrit :

 "J'ignore si les Français qui ont pour mission de coloniser les noirs sont coupables. Le lauréat des Goncourt le proclame. Je me récuse et demande une enquête. Mais je ne puis croire, cependant, que les missionnaires de la vie supérieure que l'Eglise envoie vers eux laissent à ce point sommeiller l'âme nègre. Alors ?... Il reste que M. Maran a brossé une toile, avec application en dépit des fautes nombreuses que son inexpérience excuse, mais une toile, sans plus, où se complaisent les cousins de Zola, que répudieront les lettrés authentiques, doués d'une âme, et d'un coeur, et d'une raison."


Mea culpa de René Maran et belles âmes "en pantoufles"

En réalité, s'il y a eu un "scandale Batouala", celui-ci réside d'une part dans l'usage que purent faire de l'ouvrage les ennemis de l'entreprise coloniale de la France, à l'intérieur (notamment la gauche anticolonialiste, qui fustigea autant l'Empire français qu'elle soutint l'impérialisme soviétique dont elle était d'ailleurs souvent, dans ces combats, la marionnette...) comme à l'extérieur (en particulier l'Allemagne) ; et d'autre part dans le reproche qui fut fait à Maran d'avoir versé dans la généralisation et, partant, dans la caricature tous azimuts. Sur ce dernier point, René Maran reconnaîtra d'ailleurs avoir eu tort et exprimera des regrets avec des accents de sincérité plutôt convaincants.  

On peut lire dans une lettre de René Maran publiée dans Les Annales coloniales, le 27 juin 1922 :

"J'ai vu M. L. [lui aussi administrateur en Afrique]. Il m'a dit avec une rude franchise que je n'ai rencontrée que rarement, hélas ! ce qu'il pensait de ma préface, dont certains passages l'avaient peiné. Il m'a dit aussi que vous aviez eu quelque chagrin de voir que je tapais sans bienveillance sur l'Oubanghi-Chari. Certes, je n'ai rendu là que faiblement toutes les misères et toutes les malpropretés que l'on m'a faites. Mais les arguments qu'il m'a exposés avec franchise, à présent que je suis de sang-froid et sans colère, je les ai reconnus justes, sains et raisonnables. Et cela à tel point que je suis ému à l'idée que certains fonctionnaires oubanghiens pourraient se prendre pour l'un des six ou sept - l'un d'eux est mort - que visent mes allusions précises. Oui, je vous l'avoue, cette idée me harcèle, je ne voudrais pas qu'en France on généralisât. Aussi, dès que ma santé sera rétablie, j'écrirai quelques lignes qui se tiennent. Je préciserai ce que j'ai mal expliqué, je rétrécirai autour de ces quelques-uns les signes avant-coureurs de ma vengeance, et je prierai (ici le nom d'un journal), où je compte de nombreux amis, de faire paraître cet article en première page. Signé : Maran."

Pareil mea culpa s'imposait : qui a lu, par exemple, Oui, mon Commandant ! du grand défenseur de l'Afrique Amadou Hampâté Bâ (livre de souvenirs publié à titre posthume en 1994, qui devra être étudié dans tous les collèges et lycées de France et de Navarre, si d'aventure la France cesse un jour d'être gouvernée par des incendiaires et qu'elle entend réconcilier ses enfants, notamment ceux issus de l'Empire, non seulement avec la France mais aussi avec la colonisation), a pu constater que rien n'est plus injuste que de mettre dans un même sac raciste et criminel tous les administrateurs coloniaux, en particulier les commandants de cercle issus de l'Armée.

La réponse de l'administrateur colonial auquel s'adressait René Maran donne la mesure du malaise. Il me semble bon de la reproduire in extenso :

"Bangui, le 3 décembre 1921. 
Monsieur Maran, Excusez-moi de n'avoir pas répondu plus tôt à votre lettre du 28 octobre, et de ne pas vous avoir retourné plus tôt l'exemplaire de Batouala que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous comprendrez, à y réfléchir, qu'il est difficile à l'un de ceux que vous décrivez en bloc comme une collection de goujats alcooliques et de bourreaux, d'accepter un "hommage de l'auteur" qui ne peut être qu'ironique. Tant pis pour ceux à qui, ayant reçu semblable envoi, l'idée n'en viendra pas. Du reste, L. vous a dit ce que pensent de votre livre ceux d'ici - dont vous n'avez pas laissé soupçonner l'existence, qui ont la conscience nette et les mains propres, et qui triment obscurément à l'ingrate besogne de tirer de l'abrutissement et les rendre bons à quelque chose, les congénères de Batouala. Ils n'acceptent pas d'être rangés de pair avec la demi-douzaine ou, si vous y tenez, la douzaine de fripouilles ou d'imbéciles que vous avez rencontrés dans l'administration coloniale où les avait casés la grâce de quelque parlementaire. Je sais bien que vous vous en défendez, mais ceux qui vous liront, bourgeois français, nés en pantoufles et pour lesquels vous auriez bien fait d'annexer à votre livre, en plus d'un vocabulaire banda, un planisphère où situer l'Oubanghi-Chari, ceux-là, soyez-en sûr, ne soupçonneront pas qu'il y ait à faire des distinctions, et pour eux, quelles que soient les rectifications que plus tard vous pourrez produire, nous resterons des « négriers ». Mais - faut-il le dire - l'amertume de cette pensée nous est légèrement tempérée, quand nous songeons que, pour se conduire en « négrier », pour employer à l'égard des indigènes des procédés sans mansuétude, point n'est nécessaire d'être blanc. On prétend que qui aime bien châtie bien. A ce compte, vous aussi vous les avez trop aimés. Avec l'espoir que vous apprécierez ma franchise, je vous prie, Monsieur Maran, d'accepter une dernière fois mes salutations. Signé : M."

Bien entendu, les beaux esprits "en  pantoufles", d'hier comme d'aujourd'hui, qui n'ont jamais bougé le petit doigt pour aider quelque "indigène" que ce soit, fût-ce quelque indigène blanc du fin fond de l'Hexagone, ces gueux indigènes métropolitains qui se débattent en lisière de misère et portent de nos jours gilet jaune le samedi, les beaux esprits contemporains "en pantoufles" seront probablement affreusement choqués et indignés par la formule : " (...)  l'ingrate besogne de tirer de l'abrutissement et les rendre bons à quelque chose, les congénères de Batouala." Sans doute, du haut de leur ignorance des choses humaines, méconnaissent-ils le mépris dans lequel le "civilisé" tient presque toujours le "primitif". Il faut la hauteur de vue de l'anthropologue, la profondeur de champ de l'ethnologue, pour échapper à ce genre de préjugés, et ne pas mépriser, ne pas reléguer le "Sauvage" dans une vile animalité.  De nos jours encore, du côté du Congo, bien des Bantous méprisent les Pygmées, petits hommes autochtones des forêts, qu'ils considèrent comme des sortes de bêtes. Mais laissons les "bourgeois nés en pantoufles" à leur bonne conscience bouffie, à leur confortable tartufferie, en leur conseillant de sonder l'âme humaine, à commencer par la leur, et de méditer non seulement sur les pensées, mais encore, surtout, au delà des belles et faciles paroles dont on se tartine ad nauseam devant le miroir, sur les actes dont chacun est honorable ou comptable. Conseillons-leur, aussi, de lire Batouala, pour mesurer l'effroyable barbarie que prête René Maran lui-même aux moeurs des indigènes d'Afrique équatoriale du début du siècle dernier.

Au demeurant, il convient d'éclairer l'allusion quelque peu sibylline qui clôt la réponse de "M." à René Maran : " Mais - faut-il le dire - l'amertume de cette pensée nous est légèrement tempérée, quand nous songeons que, pour se conduire en « négrier », pour employer à l'égard des indigènes des procédés sans mansuétude, point n'est nécessaire d'être blanc."


Le crime du colonialiste René Maran

On en trouve l'explication dans le même numéro des Annales coloniales, du 27 juin 1922 : 

"M. René Maran, en rédigeant son réquisitoire, en avait oublié un autre, celui qui fut prononcé contre lui, il y a trois ans, devant le Tribunal de Bangui, pour coups et blessures, qui déterminèrent la mort de la victime quarante-huit heures après. Chef de la subdivision de Crampel (Oubanghi) en 1917, M. Maran frappa si violemment un nommé Mongo, dit Doa, pour une peccadille, que celui-ci mourut le surlendemain. Plus de dix témoins l'affirmèrent au cours de l'instruction qui fut confiée à un magistrat antillais de couleur, assisté d'un greffier de même origine. Mongo était tombé en vomissant le sang, déclarèrent les mêmes témoins, et sa mort ne pouvait être attribuée qu'aux sévices exercés sur lui par M. Maran qui ne fut condamné qu'à 50 francs d'amende par le Tribunal de Bangui. Indulgence excessive qui eût, certes, pu illustrer d'un exemple frappant la thèse de l'auteur de Batouala."

Suivent, dans la même colonne, les minutes du procès, on l'on découvre les détails de cette sombre affaire :


"DEMANDE [du juge à René Maran] : « Au cours d'une enquête que j'ai faite, j'ai pu constater que les divers actes de violence qui vous sont reprochés ne peuvent être sérieusement retenus. Certes, au cours de la tournée de prophylaxie que vous avez faite dans la subdivision de Fort-Crampel, vous vous êtes livré quelquefois à des voies de fait regrettables, mais vous avez l'excuse de l'énervement du moment, de la mauvaise grâce évidente, de l'inertie coupable que mettaient les indigènes à se rendre à vos convocations. Je n'insisterai donc pas sur ces actes qui ont été relevés contre vous. Je ne sais dans quel but, mais il paraît acquis que dans l'exercice de vos fonctions, vous avez dû frapper avec une certaine brutalité, à en juger par ce qui s'ensuivit [le décès de la victime]. Tous les témoins entendus sont unanimes à déclarer que Mongo fut violemment frappé, surtout au poste de transit. »

RÉPONSE [de René Maran] : « Mais si j'ai frappé cet indigène, c'est que j'ai agi dans un moment d'exaspération qui s'explique par les conditions dans lesquelles il me fallait accomplir mon devoir, etc. Devant le nombre et l'unanimité des témoignages recueillis, je ne puis que m'incliner. »


Et le journal de conclure, ironique : 

"Accusations précises, faits indiscutables, aveux de l'accusé, devaient entraîner une condamnation sévère, mais René Maran s'en tira à bon compte pour la gloire de la littérature française."

A la lumière de ces consternants éléments, on peut se demander si Batouala et sa préface controversée ne sont pas, de la part de leur auteur, une tentative de rachat personnel après son crime (voire ses crimes, puisque le tribunal parle de "voies de fait" au pluriel), même si l'écrivain prétend par ailleurs en avoir entamé la rédaction avant les faits en question (on a vu plus haut que René Maran disait avoir mis six ans à écrire son livre, temps étonnamment long, il est vrai, pour un livre si court...). Quoi qu'il en soit, on pourra déplorer qu'au lieu de s'inclure parmi les coupables d'abus colonialistes et de faire son mea culpa, René Maran se soit érigé en procureur et en donneur de leçons de la façon la plus manichéenne qui soit ; et, ce qui est peut-être plus grave encore, qu'il ait insinué que la couleur de peau était l'alpha et l'oméga de la problématique des abus coloniaux, quand son exemple même démontre que les choses sont plus compliquées qu'une simple affaire d'épiderme...


Batouala, oeuvre utile

René Maran avait explicitement annoncé son projet dans le sous-titre de l'ouvrage : "véritable roman nègre". 

C'est là l'originalité radicale de Batouala et qui a contribué, sans doute, à lui valoir le Goncourt : non pas nous raconter une histoire exotique, mais nous mettre, l'espace d'une lecture, dans une tête d'indigène africain du fin fond de la forêt, avec sa façon de parler et sa façon de voir les choses à travers sa culture étrange, son langage, sa pensée, sa magie, sa perversité, ses sagesses et ses folies. 

C'est avec ces âpres réalités que, sans mièvrerie, l'auteur a voulu confronter les Français de la Métropole, pour mieux les sensibiliser, du même coup, aux malheurs qu'infligeait aux colonisés le versant obscur de la colonisation, à savoir le trop peu dénoncé colonialisme.

Et c'est peu dire qu'il a atteint son but : avec l'aide de son éditeur, Albin Michel, du jury du Goncourt, de la presse et du grand public français, Batouala est devenu un best-seller. Est-il pour quelque chose dans le reflux qui, malgré l'hécatombe de Congo-Océan, malgré les grandes compagnies "pordurières" bientôt dénoncées par Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit en 1932 (6), malgré le travail forcé et le statut de l'indigénat (finalement abolis en 1946), marqua le colonialisme pendant l'entre-deux-guerres et dans les années 1945-1950 ? Difficile à dire. En tout cas, une chose est sûre : il n'a pu nuire à la cause des indigènes, des nègres et, finalement, de l'humanité et de la France. Ses alliés : tout ce que le Pays comptait de cœurs, dans ses élites comme dans son peuple auxquels s'adressait René Maran et auxquels, comme tant d'autres, il rendait hommage dans la préface de Batouala

"Honneur du pays qui m'a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis ; vous qui, souvent, disputez d'un rien, et vous déchirez à plaisir, et vous réconciliez tout à coup, chaque fois qu'il s'agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j'ai foi en votre générosité."

C'est de tous ceux-là qu'aujourd'hui TV5 Monde et son financier, l'Etat français, ont sali, une fois de plus, la mémoire. Une mémoire qui devrait, pourtant, être sacrée et exaltée, à l'heure où la dislocation et la conflagration menacent.


De Batouala au Devoir de Violence

En 1949, le Haut-commissaire de l’AEF (Afrique Equatoriale Française), Bernard Cornut-Gentille, accorda à René Maran une "allocation viagère annuelle" de 100 000 francs, en témoignage de «reconnaissance pour l’œuvre littéraire [qu’il avait]consacrée [à l’AEF] ».

Autrement dit, près de trente ans après avoir reçu le prix Goncourt, René Maran était encore honoré par la République. L'information permet de nuancer quelque peu le portrait de proscrit que TV5-Monde, jamais en reste lorsqu'il s'agit de travestir la réalité, tente de brosser de l'auteur de Batouala.
Rappelons ces assertions immortelles, tirées du fameux petit clip du 7 octobre 2019 :

"Au cœur des années folles, René Maran obtient le prix Goncourt en 1921. (...) La presse se déchaîne et l'auteur va le payer très cher (...) René Maran meurt à Paris en 1960, dans la plus parfaite indifférence."

Reste que Batouala fut bel et bien interdit de diffusion dans les colonies à partir de 1928. En revanche, il ne le fut jamais en métropole.Contrairement au Devoir de Violence, roman de Yambo Ouologuem, prix Renaudot 1968, qui, après une campagne lancée outre-Manche par le Times Literary Supplement, fut retiré de la vente en 1972, pour plusieurs décennies, sous prétexte de plagiat. Motif fallacieux, puisque Le Devoir de Violence est un chef-d'oeuvre d'originalité et de puissance d'écriture.

Mais il est vrai qu'au fond, Yambo Ouologuem s'attaquait nettement plus violemment que René Maran à l'esprit de son époque. Qu'on en juge.

Dans Le Devoir de Violence, Yambo Ouologuem dénonce l'écrasement des peuples africains par des chefs barbares dans l'Afrique pré-coloniale, où l'esclavage côtoyait les pires massacres et les plus atroces supplices. Il prédit le retour fatal de cette tyrannie sanguinaire dans l'Afrique décolonisée. Entre ces deux époques, l'ère coloniale que dépeint Ouologuem apparaît, par contraste, comme une ère de paix et de respect de la vie humaine. Images peu communes...

Plus inacceptable encore : à travers la métaphore d'une liaison clandestine, Ouologuem décrit la colonisation comme un amour tarifé confinant au viol. Mais un viol si chargé de déclarations d'amour, qu'il provoque en retour l'amour de la victime pour son adorable violeur.Or quand la maîtresse souillée enfin éprise, terriblement éprise,demande à devenir épouse, l'amant violeur la répudie, avouant ainsi que tous les mots doux qu'il lui roucoulait n'étaient que divagations sur l'oreiller... Au grand désespoir de la douce désormais amoureuse !

La "décolonisation", selon Ouologuem ? Un abandon plein de mépris, et un reniement. Un largage de la "négraille", un piège à cons voulu et imposé par l'Etat métropolitain, hypocrite hâbleur, foncièrement menteur. Les prétendues indépendances ? Un ultime outrage, une ultime flétrissure infligée, après tant d'autres, à l'Afrique martyrisée. Une Afrique qui, loin d'aspirer au divorce, rêvait d'épouser la France, dans une union enfin libre, égalitaire et fraternelle. En un mot, dans l'amour (7). Insupportable insinuation...

Ce crime de lèse-Système, Yambo Ouologuem le paya au prix fort. Il lui valut le destin d'un proscrit, et son Devoir de Violence disparut pendant près de trente ans des rayons des librairies. On attend encore qu'à son sujet, le grand dieu Google, TV5-Monde et M. Frantz Vaillant se fendent d'un hommage.

Sans trop de mensonges si possible, cette fois.

Alexandre Gerbi




Notes :

(1) A l'exception de la Guinée en 1958, des Comores en 1975 et de Djibouti en 1977.
(2) Voir la Loi 60-525, aussi bien que le référendum d'autodétermination de 1962 en Algérie, qui avec ses invraisemblables 99,72% de OUI en dit plus qu'une longue démonstration...
(3) Propriétaires de TV5-Monde SA : France Télévisions 49 %, France Médias Monde 12,64 %, RTS (SRG SSR) 11,11 %, RTBF 11,11 %, Société Radio-Canada 6,67 %, Télé-Québec 4,44 %, Arte France 3,29 %, INA 1,74 %. Source : Wikipédia.
(4) Se reporter, par exemple, à l'intéressante quoique brève étude de Carminella Biondi, Le personnage noir dans la littérature française : essai de synthèse minimale d'une aventure humaine et littéraire, disponible en libre accès sur la Toile.
(5) Voir L'héritage de Savorgnan de Brazza et du roi Makoko, in Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture refoulements et névroses (L'Harmattan, 2006). 
(6) Après André Gide dans Voyage au Congo (1927) et Albert Londres dans Terre d'ébène (1929).
(7) Voir l'épilogue que nous consacrons à Yambo Ouologuem et au Devoir de Violence dans notre essai Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture refoulements et névroses (L'Harmattan, 2006).