24 janv. 2019

Gilets Jaunes : La Marseillaise, Macron et les cinq axes de la Révolution


Gilets Jaunes : 

La Marseillaise, Macron 

et les cinq axes de la Révolution 


par 

Alexandre Gerbi 


La Marseillaise accompagne le mouvement des Gilets Jaunes depuis le premier jour. Beaucoup y ont vu une marque de patriotisme encore vivace dans les milieux populaires, tandis que ce sentiment a souvent disparu chez les « élites ». C’est sans doute vrai. Mais c’est oublier qu’avant d’être un hymne national, le « tube » de Rouget de l’Isle est surtout le chant révolutionnaire par excellence. Et ce bien au-delà des frontières de la France. Tout au long du XXe siècle, une grande partie des révolutions autour du globe se sont faites au son d’« Aux armes, citoyens ! ». Depuis la révolution de 1917, où La Marseillaise était chantée dans la version russe bien davantage que L’Internationale, jusqu’à la révolution chinoise (manquée) de 1989 sur la place Tian’anmen (où elle fut chantée en français par les manifestants), en passant par la République espagnole en 1931 et le Chili d’Allende. Le général Giap lui-même, le vainqueur de Diên Biên Phu, l’entonna avec émotion, le 14 juillet 1989, à l’ambassade de France d’Hô-Chi-Minh-Ville, l’ancienne Saïgon… 

Parmi les poncifs de l’heure, il est commun ces temps-ci d’entendre que les Gilets Jaunes seraient probablement rentrés dans leurs foyers si, au lieu de leur opposer un silence entrecoupé d’injures, le gouvernement Macron-Philippe avait d’emblée lâché du lest sur la taxe gazole, la CSG et le SMIC. Rien n’est moins sûr. Et le croire, c’est risquer de prendre les Gilets Jaunes pour plus légers qu’ils ne le donnent à voir depuis maintenant plus de deux mois. Comme l’indique La Marseillaise scandée par les foules sur les ronds-points et dans les manifs, le mouvement qui soulève d’enthousiasme la grande majorité du Pays depuis dix semaines est bien plus qu’une révolte fiscale : il est l’expression d’un immense et profond ras-le-bol à l’égard du Système, et d’une volonté d’en finir avec lui. Par une véritable Révolution. 

Mais de quelle Révolution s’agit-il exactement ? 

A ce stade, il est possible de distinguer plusieurs degrés dans le vaste projet des Gilets Jaunes. Les énoncer, c’est montrer combien Macron est à côté de la plaque, lorsqu’il prétend organiser un débat sagement cadré sur quelques questions triées sur le volet. Car l’objectif que se sont donné les Gilets Jaunes, c’est rien moins que de redessiner de fond en comble le visage politique et idéologique de la France. Ces degrés de la revendication, ou de la Révolution, sont au nombre de cinq. 

Les cinq degrés de la Révolution des Gilets Jaunes 

Premier degré : Rupture avec l’arnaque macronienne. A savoir : abolir l’ensemble des mesures iniques prises par Macron touchant aux taxes et impôts nouveaux, et aux aides sociales indûment supprimées. Mais aussi mettre un coup d’arrêt et inverser le démantèlement des services publics et de proximité à l’œuvre dès avant Macron, de la fermeture des bureaux de poste à celle des tribunaux en passant par les hôpitaux, les maternités, etc. dont la disparition contribue à l’appauvrissement, à la dégradation de la qualité de vie et à la désertification de la France dite périphérique. 

Deuxième degré : Rupture avec la confiscation de la démocratie. A savoir, restaurer la souveraineté populaire, en particulier par le truchement du RIC en toutes matières, afin de rendre au peuple la souveraineté suprême que lui confère la Constitution. Evidemment, dans cet esprit, il faut aussi rétablir la représentativité de l’Assemblée Nationale défigurée par le mode de scrutin majoritaire, comme il faut rétablir les conditions de l’indépendance de la presse aujourd’hui domestiquée par les milliardaires et par l’État, afin de restaurer la presse dans son indépendance. Condition indispensable pour que celle-ci puisse exercer son rôle de contre-pouvoir, au service de l’information et du débat pluraliste, in fine au service du bon fonctionnement de la démocratie et non de la dictature de l’oligarchie. 

Troisième degré : Rupture avec la trahison des intérêts du Pays, du peuple, et de la vertu républicaine. A savoir : Fin du bradage des intérêts industriels (affaires Arcelor, Alstom, etc.), des privatisations scandaleuses (autoroutes, aéroports, etc.), de la dilapidation voire du vol pur et simple des trésors patrimoniaux (palais Clam-Gallas de Vienne, disparitions de centaines d’objets dans les collections nationales, etc.). Fin de la corruption et de l’impunité ou de la quasi-impunité qui la favorise (dont l’hallucinante affaire Cahuzac). Fin de la soumission de la politique et de la diplomatie françaises aux Etats-Unis via le réseaux des Young Leaders (French American Foundation) qui quadrillent l’échiquier de Juppé à Macron en passant par Hollande et Philippe (pour s’en tenir à un minuscule échantillon). Fin également de la soumission à l’ultralibérale, ultratechnocratique et antidémocratique Union Européenne. En un mot : retour de la France dans sa souveraineté et son indépendance. 

Quatrième degré : Rupture avec la logique liberticide érigée en alibi du racket tous azimuts, consistant à rogner sans cesse et apparemment sans limites, au gré d’arguments spécieux, les libertés individuelles, le tout pour mieux faire les poches des Français. A savoir : en finir avec les radars partout et leur déferlement d’amendes à prix exorbitants, la limitation souvent absurde à 80 km/h (sans parler d’autres limitations de vitesse à la pertinence tout aussi douteuse), les cigarettes à des prix tels qu’ils détruisent le budget du smicard accro à la cigarette, l’alcoolémie au volant absurdement basse, etc. Bref, rappeler le statut sacré de la liberté, tandis que les mêmes résultats (baisse de la mortalité routière, tabagique, etc.) pourraient être atteints par d’autres moyens que ces mesures liberticides, à commencer par l’information et la responsabilisation citoyenne. La France et les Français étouffent sous les carcans sans cesse ajoutés, d’autant plus insupportables qu’ils révèlent l’incroyable mépris dans lequel les décideurs tiennent le petit peuple, entre déni d’intelligence et condescendance totalement dépourvue d’empathie. 

Cinquième degré : Rupture avec la dictature de la bienpensance, dont les conséquences, les effets pervers frappent le peuple de plein fouet tandis que les décideurs s’en préservent prudemment. A savoir : faire litière de l’idéologie délétère fabriquée par la Ve République (sa classe politique, ses médias, ses « intellectuels » dévoyés et stipendiés, ses vedettes décérébrées et boboïsées) qui traite en permanence les Français de racistes et criminalise l’histoire de France, en particulier celle de la colonisation, tout en victimisant jusqu’à l’absurde les immigrés. Ces mêmes immigrés dont la Ve République, en ses origines, a mis les aïeux au ban de la France, en les dépouillant de la nationalité française entre 1958 et 1962 par le truchement de la criminelle pseudo-décolonisation accomplie par Charles de Gaulle (porté aux nues par le Système...), lequel trahit le mandat reçu du peuple en larguant l’outre-mer africain et les départements d’Algérie. Pour masquer cette réalité honteuse, De Gaulle fit raconter une histoire mensongère de la décolonisation (le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » en réalité foulé aux pieds), tandis que ses successeurs promurent une histoire manichéenne de la colonisation réduite à ses crimes, récits fallacieux répandus ad nauseam. Ce faisant, le largage gaullien de l’Outre-Mer africain avait condamné du même coup la France à devenir un pays de second plan économiquement et politiquement, tout en enclenchant les logiques de haine antifrançaise chez les anciens colonisés. Logiques de haine dont nous constatons les désastres aujourd’hui. A ce double lavage de cerveaux (mémoire d’amour effacée et mémoire manichéenne fabriquée) s’ajouta enfin le dénigrement des Français, mais aussi l’antiracisme à la Tartuffe, qui visaient (et visent encore) de la part du Système à masquer ses ignominies et ses trahisons en donnant au peuple français le rôle du bouc émissaire. Une propagande délétère qui, s’ajoutant à l’immigration débridée (érigée elle aussi en alibi antiraciste tout en servant les intérêts du grand capital), contribua à l’échec de l’intégration de centaines de milliers voire de millions de Français issus de l’ancien empire colonial (Maghreb et Afrique subsaharienne), sans rien résoudre des problèmes de l’Afrique rongée par le néocolonialisme, et sema dans les banlieues la haine de la France et des Français (identifiés aux « Blancs », oui, on en est là…). Jusqu’à provoquer la désintégration et finalement, tout obstacle étant levé, le triomphe de l’obscurantisme islamiste sur fond de sécession civilisationnelle des banlieues constituées en Etats dans l’Etat. 

Tout cela, cet enchevêtrement complexe de mensonges aux effets pervers et catastrophiques, les Gilets Jaunes le voient, le sentent, fût-ce confusément (ce qui est déjà beaucoup, comparé à l’aveuglement complet des prétendues « élites »). Tout comme ils observent avec effarement le laxisme judiciaire, années après années, libérer des criminels ou les condamner à des peines dérisoires au regard de leurs méfaits et du danger qu’ils représentent, privant du même coup la société du garde-fou dont la justice joue en principe le rôle. Ainsi d’innombrables jeunes se trouvent précipités dans la délinquance, tandis qu’une plus grande rigueur des juges les aurait certainement maintenus dans le droit chemin, celui de l’intégration à la société par l’effort, la réussite scolaire et le travail. Mais aussi par le sentiment d’appartenance à une nation aimée (la France) et à un peuple également aimé (le peuple français, par delà les races et les religions, mais réuni autour de sa culture, une culture plus que toute autre ouverte au monde et d’ailleurs volontiers fécondée par lui, comme elle l’a prouvé depuis bien longtemps dans ses arts, sa littérature, bref, sa civilisation). 

Ressusciter l’histoire fraternelle et glorieuse de la France et des Français, en finir avec les manipulations criminelles, la trahison dont se sont rendues coupables les « élites », et remettre le bon sens aux commandes de l’idéologie : ce sont là les deux faces d’une même médaille dont les Gilets Jaunes sont porteurs, pour le salut du peuple et du Pays, et sans doute au-delà... 

« Ce peuple de feu... » 

On le voit, c’est bien une Révolution que les Gilets Jaunes ont entrepris d’accomplir. Une Révolution dans le droit fil des Lumières et de l’humanisme, de la démocratie et de l’esprit républicain dont ils sont les héritiers et les tenants, grâce à la mémoire de la France qu’ils ont bien mieux conservée, au fond de leur âme et de leurs cœurs, que les bourgeoisies, les « bac+12 » et les soi-disant « élites » mondialisées, hors-sol et déracinées, cyniques et imbues de leurs faux savoirs. Bien loin des procès en fascisme, en racisme et en antisémitisme (excusez du peu…) qu’un pouvoir félon leur intente jour après jour, depuis deux mois ; un procès infâme qui, du reste, s’inscrit lui aussi dans le droit fil des tombereaux d’ordure que le Système déverse sur la tête du peuple depuis des décennies, pour mieux masquer ses propres turpitudes, ses propres ignominies. 

Car le peuple français, dans ses tréfonds, est l’exact opposé de ce tableau funeste. A telle enseigne que depuis de très nombreuses années, ce peuple de France, lorsqu’on l’interroge sur ses personnalités préférées, place régulièrement des Noirs, des Arabes, des Juifs en tête du classement. Peu de peuples dans le monde pourraient en dire autant. Or ceci ne doit rien au hasard. C’est que le peuple français – contrairement à une bonne partie de ses « élites » qui l’insultent et feraient bien de balayer d’abord devant leur porte – est un vieux peuple républicain et humaniste, généreux et fraternel, dont Léopold Sédar Senghor, qui le connaissait bien, pouvait dire : « Je sais que ce peuple de feu, chaque fois qu’il a libéré ses mains / A écrit la fraternité sur la première page de ses monuments / Qu’il a distribué la faim de l’esprit comme de la liberté / À tous les peuples de la terre conviés solennellement au festin catholique. » C’est, ni plus, ni moins, ce que font les Gilets Jaunes. 

Cela, Macron, comme tous ceux qui lui ressemblent et le protègent, n’y a rien compris. Pas plus qu’il n’a compris, ou ne veut, ou ne peut comprendre, ce que veulent les Gilets Jaunes. Et qu’ils obtiendront. Tôt ou tard. De gré ou de force. Comme les paroles de La Marseillaise l’expliquent d’ailleurs très bien... 

Alexandre Gerbi

10 déc. 2018

Gilets Jaunes : Depuis De Gaulle jusqu’à Macron, les beaux discours, le jeu de la CIA et la réalité de la trahison



Gilets Jaunes : 

Depuis De Gaulle jusqu’à Macron, 

les beaux discours, le jeu de la CIA 

et la réalité de la trahison


par

Alexandre Gerbi 



Après dix jours de silence assourdissant, on nous l'annonce sans nous l'assurer : Emmanuel Macron devrait parler (enfin...) le 10 décembre. Espérons pour lui, et surtout pour le pays, que ce discours présidentiel ne sera pas une énième provocation, consistant en "paroles verbales" (subodorons : "nouveau contrat social", "répartition plus juste des richesses", "solidarité avec la France des oubliés", "états généraux du dialogue") enrobées de sourires carnassiers. Une fricassée de promesses en l'air à destination des "gens de rien" supposés stupides et naïfs. Autant de manoeuvres dilatoires à caractère, une nouvelle fois, inflammatoire. Mais peut-il vraiment en être autrement ?
Depuis le début de la crise, beaucoup ont observé que le chef de l'Etat et ses ministres avaient systématiquement deux coups de retard. Las ! Le nouveau monde macronien ressemble comme deux gouttes d'eau (ou de gazole...) à l'ancien. Au début de la quatrième semaine du mouvement, il conviendrait donc que Macron se mette au diapason des revendications des "séditieux", lesquelles ne se limitent plus, loin s'en faut, à l'annulation de la taxe sur les carburants et autres arnaques fiscales déguisées en bienveillance d'Etat.
Mais les vieilles ficelles sont difficiles à rompre. Voici que les porte-parole du gouvernement nous expliquent, au lendemain de l'Acte 4 de la révolte, que la démocratie et la République sont mises en péril par le mouvement des Gilets Jaunes. Admirable inversion des rôles ! Car c'est précisément parce que la démocratie et la République sont bafouées depuis trop longtemps, et de façon trop grave, par ceux-là même qui s'en réclament et dont Macron est le dernier caricatural avatar, que les Gilets Jaunes, c'est-à-dire le peuple, se sont soulevés pour défendre cette même démocratie et cette même République. Autrement dit, malgré l'échec de sa rhétorique depuis trois semaines (et bien davantage...), le gouvernement continue de vouloir "la faire à l'envers" au pays, en se posant comme le rempart des principes hérités de 1789. Il fallait oser...
Aux sources de la trahison
Mais le temps n'est plus aux balivernes. Le mouvement des Gilets Jaunes vient de loin, et répond fondamentalement à une double problématique : le mensonge et la trahison de la France, de la République et de la démocratie. Précisons : trahison par les élites politiques et leurs relais notamment médiatiques, syndicaux et intellectuels.
Il faudrait de longues pages pour expliquer dans tous les détails comment la logique du mensonge et de la trahison remontent aux origines de la Ve République, sous la houlette de Charles de Gaulle. Auteur d'un coup d'Etat (mai-juin 1958) puis élu pour accomplir une révolution égalitaire, politique et sociale, avec l'Outre-Mer (Algérie et Afrique noire), De Gaulle était appuyé et soutenu en sous-main par les Etats-Unis et leurs services secrets. A l'époque, en France comme dans d'autres pays d'Europe, la CIA et le Département d'Etat des frères Allen et John Foster Dulles arrosaient copieusement de leurs dollars, depuis la fin de la guerre 1939-1945, les milieux politiques (y compris la SFIO et les trotskistes lambertistes) et syndicaux (en particulier FO). Les réseaux qui en résultaient furent activés en 1958 pour permettre à De Gaulle de s'emparer du pouvoir, sous prétexte de contrer le péril communiste, en réalité parce que les projets du Général, quoique secrets, étaient connus de Washington, dûment informé par l'intéressé. La future volte-face gaullienne, qui se solda par le largage de l'Afrique noire puis de l'Algérie, ne faisait aucun mystère pour ses parrains états-uniens dès avant le retour au pouvoir de l'ermite de Colombey. C'est pour cette raison que les Etats-Unis apportèrent leur soutien à De Gaulle malgré sa ligne officielle prônant alors l'unité franco-africaine qu'ils avaient en horreur. Cette ligne, aimablement déclinée par le Général d'Alger à Mostaganem en juin 1958, était destinée à amadouer l'armée et à séduire les "veaux" pieds-noirs et arabo-berbères pro-francais alors nombreux en Algérie. Même si les historiographes officiels, depuis un demi-siècle, s'emploient à convaincre lesdits "veaux" du contraire...
Il en résulta, une fois le largage de l'Outre-Mer accompli, après l'illusion des années 60 destinées à faire passer la pilule dans la société de consommation et le rock'n roll, une lente descente aux enfers de la France, rythmée par les chocs pétroliers à partir du début des années 1970.
Depuis une vingtaine d'années, le phénomène de la relégation a pris un tour dramatique, et tourne aujourd'hui à l'effondrement.
Les ingrédients sont, au fond, les mêmes qu'entre 1958 et 1962 : mensonge et trahison, à grand renfort d'intoxication médiatique et de collusions des partis politiques prétendument rivaux mais en réalité complices, sur fond de réseaux états-uniens.
Ainsi, depuis que la France a eu l'outrecuidance de s'opposer aux Etats-Unis dans leur entreprise de déstabilisation du Proche-Orient (guerre d'Irak, 2003), le nécessaire a été fait pour que seuls des membres de l'amicale franco-états-unienne accèdent aux plus hautes responsabilités à Paris. Dans ce cadre, la French American Foundation (FAF) et ses "Young Leaders" jouent un rôle majeur.
La trop méconnue FAF, créée par Giscard d'Estaing et Gerald Ford en 1976, est liée à la CIA. Recrutant dans les milieux de pouvoir, c'est-à-dire dans les sphères politique, économique et médiatique, la FAF incorpore un nombre restreint de nouveaux membres chaque année : une dizaine seulement.
Bien que très rares, les Young Leaders, bénéficiant de solides appuis, "trustent" désormais une grande partie des postes politiques de premier plan. Sarkozy, quoique très ami des Etats-Unis, n'en était pas un, mais son ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, l'était. Son successeur, en revanche, Hollande en était un (promotion 1996), comme une bonne partie de son gouvernement, de la très conformiste Najat Vallaud-Belkacem au boutefeu Arnaud Montebourg en passant par Marisol Touraine ou Pierre Moscovici (qui sévit maintenant à Bruxelles où il représente la France en tant que Commissaire européen...), cette liste n'étant pas exhaustive. Le successeur de Hollande, Macron, Young Leader lui-même, a fait encore mieux : son Premier ministre, Edouard Philippe, l'est aussi. Et qui pourrait succéder à Macron en cas de chute ? Wauquiez ? Young Leader. Pécresse, Kosciusko-Morizet ? Young Leaders encore. Dupont-Aignan ? Young Leader toujours. Même si ce dernier s'affirme repenti...
En attendant, c'est bien aussi cela que les Gilets Jaunes incarnent : le rejet de cette trahison permanente des intérêts supérieurs de la France au profit d'intérêts étrangers, par un savant jeu de réseaux d'influence quadrillant le Tout-Paris politico-médiatico-économique. Avec son corollaire : le bradage, jusqu'à ce que mort s'ensuive, des intérêts nationaux. Depuis les entreprises stratégiques (pour s'en tenir à un seul exemple, voir notamment l'emblématique et ténébreuse affaire Alstom, dans laquelle Macron a joué un jeu plus que trouble et à laquelle LCP a consacré un remarquable et sidérant documentaire) jusqu'à la vente, dans des conditions éminemment douteuses, des bijoux du patrimoine (notamment le sompteux palais Clam-Gallas de Vienne en Autriche, vendu sous Hollande au Qatar sans appel d'offre, au mépris de la loi, ou encore les collections d'art africain dont Macron s'apprête à faire cadeau au Bénin), rien ne semble devoir émouvoir ni arrêter les dirigeants prétendument français dans leur folie liquidatrice.
En réalité, le sort tragique fait par le Système au petit peuple de France, livré à la misère, va de pair avec la dilapidation implacable des trésors nationaux, qu'ils soient artistiques, architecturaux ou industriels. C'est aussi contre cet esprit de trahison, entre incurie et absence totale de patriotisme, que la révolte des Gilets Jaunes prend position.
Difficile d'imaginer que Macron, homme du Système par excellence, saura trouver autre chose que des mots creux pour y mettre un terme. Jusqu'à la chute finale.

Alexandre Gerbi



6 déc. 2018

Gilets Jaunes : J-2 avant l’apocalypse ou Vers l’apothéose (ou la chute) de Macron




Gilets Jaunes : 

J-2 avant l’apocalypse 

ou 

Vers l’apothéose (ou la chute) de Macron


par

Alexandre Gerbi




Le compte à rebours est enclenché. Dans deux jours, Paris sera peut-être à feu et à sang. Macron en prend le risque. Dans tous les sens du terme.

Beaucoup voient d'ici le scénario catastrophe. Samedi 8 décembre 2018. Les Gilets Jaunes déferlent pour le quatrième samedi de suite sur la capitale. Ils sont une fois encore des dizaines de milliers, exaspérés par l'arrogance du pouvoir qui depuis trois semaines les insulte et entend mordicus "garder le cap", malgré les cris multipliés du peuple. Les forces de l'ordre, identifiées comme le bras armé du pouvoir félon, font plus que jamais office de tête de Turc pour la foule déchaînée. Dans l'après-midi, la violence des affrontements, l'épuisement des CRS et des gendarmes s'ajoutant aux consignes d'absolue fermeté du ministre de l'Intérieur, quelques bavures provoquent d'atroces escalades. On tire à balles réelles dans Paris. La situation dégénère d'heure en heure. Les images HD de cadavres enflamment les réseaux sociaux. Les médias sont pris de vertige. A la nuit tombée, par-dessous un mélange épais de lacrymo, de matraques, de grenades explosives et de sang, par-dessus les dépouilles encore chaudes de Gilets Jaunes et de flics qui jonchent les trottoirs et les barricades, la jeunesse désaxée des colossales banlieues tentaculaires déferle à son tour, en masse, pour la razzia finale. Un pillage sans merci et sans limites, pour un "black saturday" qui fera regretter la "modération" du samedi précédent. Incendies innombrables sur les deux rives de la Seine, agressions, vols, viols, meurtres multipliés... Ce scénario à la Guerilla d'Obertone serait-il le programme qui attend la Ville Lumière dans un peu moins de soixante-douze heures ? Cassandre aime tellement se tromper...

Alors bien sûr, le lendemain de ce ténébreux cauchemar, la France se réveillera avec l'une des pires gueule de bois de son histoire. En compagnie de Brigitte plus souriante que jamais dans sa petite robe noire de chez Louis Vuitton à 3 600 euros, portant au poignet une élégante montre D de Dior à 5 800 euros et au doigt une superbe bague Archi Dior, en or et diamants, à 39 000 euros, Macron aura suivi le déroulement des événements toute la journée et toute la nuit sur BFMTV, en sifflant avec ses fidèles Castaner et Nuñez de capiteux Dom Pérignon 1958 remontés de la cave de l'Elysée. Le génial plan de son scénario d'apocalypse achevé, le Président pourra dès le dimanche soir s'adresser d'un ton martial au peuple tétanisé. Il rendra d'abord hommage aux deux cent quarante six policiers morts en héros pour la République, déplorera les deux mille cinq cents trente et un Gilets Jaunes tombés pour rien, dénoncera le hideux et tragique péril dans lequel les fous ont précipité le pays, et réclamera les pleins pouvoirs. Erigé en dictateur dans la foulée par sa majorité En Marche et quelques ralliés PS et LR craignant pour leur vie, Jupiter, chef des armées, pourra enfin abattre le feu céleste sur les séditieux. Les ennemis de l'ordre macronien seront écrasés comme des cloportes, par milliers, d'abord à Paris, puis à travers tout l'Hexagone, sans oublier la Réunion. Maître du chaos redevenu maître des horloges, il pourra enfin accomplir son programme de progrès et de redressement national, "repenser printemps", en anéantissant les acquis sociaux et l'imposture démocratique, tous ces mensonges qui nous ont fait tant de mal.

A moins que...

A moins que samedi 8 décembre 2018, les Gilets Jaunes, les forces de l'ordre et l'armée fraternisent, convergent ensemble vers l'Elysée, débusquent et lynchent Macron dont la tête verdâtre au bout d'une pique sera présentée place de la Concorde aux caméras de BFMTV et de LCI, sous les applaudissements du peuple et les commentaires de Jean-Michel Aphatie, de Franz-Olivier Giesbert et de Ruth Elkrief, qui n'y trouveront rien à redire. Tandis qu'aux quatre coins du monde, des Gilets Jaunes surgis des foules esclaves fleuriront au même moment autour des tyrans, inspirées une fois de plus, comme dans les siècles passés, par l'exemple de Paris en révolution...

Quant aux historiens du futur, ils réfléchiront aux raisons pour lesquelles feu Macron, le mercredi 5 décembre 2018, face au peuple français en révolution, n'a pas annoncé qu'il renonçait à la taxe gazole de janvier et qu'il abolissait la précédente, qu'il divisait par deux la TIPP sur tous les carburants et diminuait par deux la TVA sur l'électricité et le gaz, qu'il augmentait le SMIC de 20% et compensait cette mesure par une baisse à proportion des cotisations des petites et moyennes entreprises, qu'il revalorisait les pensions retraites de 20% et le minimum vieillesse de 40%, qu'il rétablissait les APL et ramenait les prestations de la Sécurité sociale et des allocations chômages aux conditions et niveaux de l'an 2000, idem pour les taxes sur la bière et les sodas, qu'il envoyait Jérôme Cahuzac en prison pour l'exemple, qu'il ramenait la limite de vitesse de 80 à 90 km/h, qu'il supprimait les radars fixes avec dorénavant une tolérance, une marge d'erreur de 15% en faveur des automobilistes tout en divisant par deux le montant des amendes, qu'il renationalisait les autoroutes et les rendait gratuites, ainsi qu'une douzaine d'autres mesures de nature à rompre avec la logique de l'infantilisation du citoyen et de son exploitation fiscale, aurait précisé le chef de l'Etat, mesures entrant en vigueur bien sûr immédiatement. Conditions préalables à l'ouverture de négociations sur trois mois avec les Gilets Jaunes, pour que soit restaurées en France les idées de République, de démocratie, de Vertu, de justice sociale et de Lumières. Conditions, aussi, d'un apaisement radical, permettant aux Gilets Jaunes, foncièrement pacifiques et attachés à la concorde civile, de renoncer solennellement à manifester à Paris le 8 décembre, afin d'éviter le pire.

Cela aurait été si simple...

Mais qu'on me comprenne bien.

Il ne s'agit pas ici de se réjouir du désastre qui vient, et qui n'est heureusement pas encore certain à cette heure, pas plus que d'appeler à l'assassinat d'Emmanuel Macron. L'auteur de ces lignes, comme la plupart des Français, tient la vie pour sacrée et a la mort en horreur, même s'il en a gros sur la patate, comme beaucoup de Français. A un point tel que si quelque malheur devait arriver à Macron, il estimerait que, comme Louis XVI ou Nicolas II avant lui, l'a bien cherché, par son mépris, volontaire ou pas, des malheurs du peuple, et par l'extraordinaire violence sociale dont il s'est rendu coupable à l'égard du peuple, consciemment ou pas.

Le but de cette brève fiction est de tirer le signal d'alarme. De faire bien prendre conscience à tous les protagonistes de ce qui nous guette. Chaque heure qui passe nous rapproche d'un possible cataclysme sanglant. Dans ce contexte, le silence d'Emmanuel Macron est stupéfiant. Car une fois que le sang aura coulé, s'il coule, et que la dynamique du chaos sera enclenchée, si elle s'enclenche, bien malin qui peut dire comment il sera possible d'en sortir. Et le prix qu'il faudra finalement payer pour cela. Un prix qui sera sans doute bien plus élevé que la décapitation virtuelle d'un président dans un petit article sur la Toile.

L'incapacité, ou le refus, du chef de l'Etat de prendre les mesures requises pour éviter le pire, depuis plus de trois semaines comme, de façon plus irresponsable encore, ces jours-ci, fait planer sur le pays les risques les plus grands et toujours grandissants. Y compris pour le président de la République lui-même. Le taire, c'est se rendre complice de l'éventuelle catastrophe à venir.

Il n'est pas encore trop tard ! C'est ce que cet article cherche, avec quelques autres voix à travers les médias, à faire comprendre. Et aussi ceci : si le désastre arrive, la responsabilité d'Emmanuel Macron sera accablante. Et lorsqu'un chef d'Etat est à ce point coupable, tout peut lui arriver. Encore une fois : il ne s'agit pas de s'en réjouir, mais de rappeler sans fard ce que l'histoire nous enseigne. Y compris à Emmanuel Macron. Et n'en déplaise aux âmes sensibles.

Alexandre Gerbi

6 oct. 2018

Zemmour et Polony ou La mise en évidence de l'incohérence (majuscule et délétère) du Système



Zemmour et Polony

 ou 

La mise en évidence de l'incohérence 
(majuscule et délétère) du Système




par

Alexandre Gerbi




Depuis de nombreuses années, Eric Zemmour suscite des polémiques enflammées, très révélatrices des incohérences et des impasses idéologiques qui sapent la France depuis des décennies. Et conduisent le Pays à la catastrophe.



Ses ennemis le répètent à l'envi : l'auteur de Destin français (Albin Michel, 2018) serait un représentant de l'extrême droite la plus nauséabonde, et ses positions seraient par conséquent incompatibles avec l'esprit républicain. Dernier scandale en date, l'affaire du prénom d'Hapsatou Sy, « une insulte à la France » selon Zemmour sur le plateau de Salut les Terriens de Thierry Ardisson (scène censurée par la production).

Or il semble échapper à la totalité des détracteurs de Zemmour, et bien que ce dernier la cite régulièrement depuis des années, que l'affirmation que la France soit « avant tout un peuple de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » est une des idées directrices de Charles de Gaulle. Une idée qui n'est pas restée qu'une vague lubie dans l'esprit du vieux militaire, puisqu'elle est fondatrice de la Ve République. 

En effet, de l'aveu même du Général, entre 1960 et 1962, le largage des territoires d'Afrique noire puis de l'Algérie (ou plutôt de leurs populations, car la plupart des anciennes colonies sont longtemps restées « sous contrôle » et le sont parfois encore...), répondit à cet impératif. Ceci alors que le même Général avait, quelques années plus tôt, justifié son retour au pouvoir, et les moyens employés pour y parvenir - à savoir un coup d'Etat militaire (mai-juin 1958) et le renversement de la IVe République -, par l'octroi de l'égalité politique aux populations d'outremer - le fameux « Je vous ai compris ! », tiré d'un discours que chacun serait bien inspiré de relire en totalité et sans oeillères. Un véritable tête-à-queue politique et idéologique que notre époque, hormis Zemmour et quelques-uns, a totalement oublié, et enseveli sous un antiracisme ostentatoire dont la tartufferie n'a d'égal que l'ampleur de l'amnésie.

Depuis soixante ans, une rhétorique bien huilée, relayée par la droite comme par la gauche (politiques, historiens, intellectuels), a permis d'occulter les causes fondamentales, civilisationnelles et racialistes, de l'abandon des territoires de l'Outre-Mer africain. Il est vrai que pareils motifs n'étaient guère avouables d'un point de vue républicain. Habilement, comme l'avait bien anticipé Germaine Tillion dans son remarquable ouvrage L'Algérie en 1957, l'alibi de l' « anticolonialisme » au nom du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », orchestré à l'époque par Washington, Moscou et l'ONU, a été endossé par l'Elysée, qui l'a mis sans cesse en avant à l'aide de ses relais médiatiques et intellectuels. En réalité, les indépendances organisées par le Général appuyé par les puissants réseaux états-uniens et soviétiques en France, avaient pour but essentiel, du point de vue gaullien, de préserver le « corps français » des périlleux mélanges que l'octroi de l'égalité politique, revendiquée par la plupart des élites ultramarines, eût entraînés. Ces indépendances, souvent de façade, ont également permis d'organiser le néocolonialisme, avec à la clef la paupérisation des masses africaines (Germaine Tillion parlait de « clochardisation »), en même temps que leur basculement, presque toujours, dans des régimes dictatoriaux et antidémocratiques (également annoncés par Germaine Tillion). Avec pour corollaire une explosion démographique qui, couplée à la misère de masse, et, ce qui est plus enfoui encore, l'amour refusé de l'ancienne patrie française, a conduit d'innombrables Africains et Arabo-Berbères à venir chercher dans l'ex-métropole un salut économique et social qu'ils ne trouvaient plus chez eux.

Cette opération aux conséquences politiques, économiques et sociales gigantesques, se trouve être fondatrice de la Ve République, et à l'origine de la plupart des maux contemporains. Au prix d'une véritable imposture, d'un lavage de cerveau doublé d'une mémoire artificielle d'un rare manichéisme, charriant la haine de la France chez les anciens colonisés, notamment dans la jeunesse des banlieues françaises. Un cocktail dont j'ai expliqué depuis plus de dix ans, prêchant souvent dans le désert, les mécanismes et les enjeux dans de nombreux ouvrages et articles.


Cohérence zemmourienne et incohérence polonyenne

Quoi qu'on pense des positions d'Eric Zemmour, elles ont le mérite de la cohérence. 

Cohérence de Zemmour avec lui-même, mais aussi, surtout, avec l'idéologie gaullienne fondatrice, quoique toujours tenue sous le boisseau à cette heure, de la Ve République. Au fond, et pour le dire plus simplement, Zemmour est un vrai gaulliste ; à telle enseigne qu'il ne fait aucun doute, pour qui a étudié sérieusement la pensée du Général, que celui-ci approuverait absolument les positions zemmouriennes, tant au sujet des prénoms, de l'immigration que de l'islam. 

On ne peut pas en dire autant de ses détracteurs. Leurs indignations peuvent en effet stupéfier par leur incohérence. Entre autres exemples (ils sont trop nombreux), comment une analyste comme Natacha Polony, qui se targue d'être cultivée, honnête et rigoureuse, peut-elle condamner Zemmour tout en se réclamant simultanément, dès que l'occasion se présente, avec des trémolos dans la voix, du gaullisme ? Comment la nouvelle directrice de Marianne, ex-chevènementiste, peut-elle louer l'indépendance algérienne, justifiée par la supposée incompatibilité des Arabo-Berbères et des Français de souche (en 2008, sur France Culture, Jean-Pierre Chevènement expliquait que « ces deux peuples n'étaient pas miscibles »), et approuver l'installation en France de millions de Maghrébins et autres Subsahariens - le « grand remplacement » dans le vocabulaire de Renaud Camus repris par Eric Zemmour (1) ? Comment Polony peut-elle, gaulliste, reprocher à Zemmour d'être obsédé et vent debout contre ce phénomène que le Général avait cherché à conjurer à tout prix, c'est-à-dire au prix de l'Outre-Mer franco-africain ? 

On a le droit d'être gaulliste en l'an 2018. Mais il faut simplement se mettre d'accord avec soi-même.

Ou bien l'on glorifie le Général, sa hauteur de vue, sa sagesse politique, et dans ce cas on ne peut que condamner le métissage massif de la France avec des populations extra-européennes ni blanches, ni gréco-latines, ni chrétiennes.

Ou bien l'on glorifie l'avènement de la France de la « diversité » émancipée d'une identité européenne exclusive, mais dans ce cas, il faut condamner sans appel non seulement l'idéologie du Général, mais aussi les choix politiques qui en ont découlé : en particulier la mise au ban de la République des territoires africains et de leurs populations. 

Or cette clarification n'a jamais eu lieu et ne semble pas à l'ordre du jour. Ainsi le Tout-Paris médiatique et politique peut se permettre, en permanence, de faire le grand écart, en chantant à longueur de temps, et simultanément, les gloires de Charles de Gaulle et celles du métissage ethnique et culturel de la France. Le mérite de Zemmour est de mettre en évidence, sans qu'il le veuille d'ailleurs vraiment lui-même, ces insoutenables et dissolvantes contradictions. 

Alexandre Gerbi


(1) Dans l'émission Salut les Terriens du 16 septembre 2018, Natacha Polony s'est opposée à Eric Zemmour lorsqu'il dénonça l'africanisation du quartier parisien Château Rouge, en illustration du très controversé « grand remplacement ».



27 déc. 2017

Remarques camusiennes à l’adresse des petits perroquets parisiens



Remarques camusiennes

à l’adresse des perroquets parisiens



par

Alexandre Gerbi





« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », qu’ils vous répètent…


Depuis quelques années, les petits perroquets parisiens citent à tout bout de champ, le bec en cul de poule, cette pensée de l’admirable Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Alors que les mêmes petits perroquets parisiens semblent ne rien connaître des analyses du même Camus touchant à la prétendue « décolonisation », en particulier celle de l’Algérie.

Et pour cause : la pensée camusienne déroge au catéchisme officiel de la Ve République, auquel lesdits petits perroquets parisiens souscrivent bien sagement, par ignorance ou intérêt bien compris.

Il semble totalement échapper aux grands aras, aux gris du Gabon et autres perruches, que l’ignorance, la superficialité, la lâcheté et la tartufferie ajoutent, elles aussi, au malheur du monde…

Dans ses Chroniques algériennes parues dans Combat en mai 1945, Camus notait :

« Sur le plan politique, je voudrais rappeler aussi que le peuple arabe existe. Je veux dire par là qu'il n'est pas cette foule anonyme et misérable, où l'Occidental ne voit rien à respecter et à défendre. Il s'agit au contraire d'un peuple de grandes traditions et dont les vertus, pour peu qu'on veuille l'approcher sans préjugés, sont parmi les premières. Ce peuple n'est pas inférieur, sinon par la condition de vie où il se trouve, et nous avons des leçons à prendre chez lui, dans la mesure où il peut en prendre chez nous. ». Pléiade, p. 942.

Dans son avant-propos des Chroniques algériennes, Camus notait également :

« Pour trouver la société humaine, il faut passer par la société nationale. Pour préserver la société nationale, il faut l’ouvrir sur une perspective universelle. Plus précisément, si l’on veut que la France règne en Algérie sur huit millions de muets, elle y mourra. Si l’on veut que l’Algérie se sépare de la France, les deux périront d’une certaine manière. Si, au contraire, en Algérie, le peuple français et le peuple arabe unissent leurs différences, l’avenir aura un sens pour les Français, les Arabes et le monde entier. » Ibid. p. 896.

Onze ans plus tard, en janvier 1956, dans son Appel pour une trêve civile en Algérie, Camus annonçait, envisageant la victoire du FLN :

« (…) nos deux peuples alors se sépareront définitivement et l’Algérie deviendra pour longtemps un champ de ruines (…) je ne puis me résigner à la voir devenir pour longtemps la terre du malheur et de la haine. » Ibid., p.998.

Et Camus de conclure, dans Algérie 1958 :

« (…) le gouvernement français doit faire savoir nettement (…) qu’il est disposé à rendre toute justice au peuple arabe d’Algérie, et à le libérer du système colonial (…). On peut donc imaginer une déclaration solennelle (…) proclamant : 1) Que l’ère du colonialisme est terminée ; que la France, sans se croire plus pécheresse que les autres nations qui se sont formées et ont grandi dans l’histoire, reconnaît ses erreurs passées et présentes et se déclare disposée à les réparer ; 2) Qu’elle refuse cependant d’obéir à la violence (…) ; qu’elle refuse, en particulier, de servir le rêve de l’empire arabe à ses propres dépens, aux dépens du peuple européen d’Algérie, et, finalement, aux dépens de la paix du monde. » Ibid., pp. 1014-1015.

Il précisait la nature du péril : « Pour le moment, l’empire arabe n’existe pas historiquement, sinon dans les écrits du colonel Nasser, et il ne pourrait se réaliser que par des bouleversements mondiaux qui signifieraient la troisième guerre mondiale à brève échéance. » Ibid., p. 1013.

Plus d’un demi-siècle plus tard, si elles ont changé de doctrine, abandonnant le nationalisme panarabe, socialiste et laïc, au profit de l’islamisme le plus obscurantiste, les ambitions d’un « empire arabe » (ou musulman, ce qui n’est pas très différent) sont plus que jamais d’actualité, et prennent la forme d’une espèce de troisième guerre mondiale, donnant aux analyses de Camus des allures prophétiques…

Mais cela non plus, les petits perroquets parisiens n’ont pas le droit de le dire. Alors ils préfèrent répéter en boucle sur leur perchoir, le bec plein de cacahuètes : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde »…

Alexandre Gerbi



24 mai 2016

Article "Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle" publié dans la revue Lignes (n°50, mai 2016).

"Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle"

Un très grand merci à Sophie Wahnich, historienne, spécialiste de la Révolution française, conceptrice et coordinatrice de ce numéro, et à Michel Surya, écrivain, spécialiste de Georges Bataille, membre fondateur et directeur de la revue, d'avoir ouvert Lignes (n°50, mai 2016, intitulé Après-coups de l'histoire, Symptômes et issues) aux recherches exposées depuis 2006 sur le blog Fusionnisme. 

Puisse la prestigieuse revue Lignes contribuer à faire triompher cette thèse à contre-courant sur la prétendue décolonisation, thèse qui continue de faire, dans la France soi-disant socialiste de l'an 2016, l'objet d'une omerta politico-médiatique intégrale, malgré l'amplification de la crise qui mine le Pays, mais aussi l'Afrique, l'Europe et le monde, depuis de nombreuses années...



APRÈS-COUPS DE L’HISTOIRE : SYMPTÔMES ET ISSUES 

Revue Lignes n°50 

Contributeurs : Sophie Wahnich, Zeev Sternhell, Didier Leschi, Jérémy Guedj, Cécile Wajsbrot, Alexandre Gerbi, Fethi Benslama, Adèle Côte, Jacob Rogozinski,Sidi Mohammed Barkat, René Major, Juan Branco 


Cinq mots-clés, cinq mots forts, d’hier et d’aujourd’hui, d’aujourd’hui parce que leur hier est resté en partie impensé, comme autant de symptômes d’un passé qui ne passe pas, cherchant chacun une issue : « fascisme », « antisémitisme », « collaboration », « musulman » et « colonialisme ». Pour que cesse l’infernale répétition de leurs effets. 

De grandes commotions ont troublé l’histoire du XXe siècle en France, en Europe et dans le monde. Deux guerres mondiales, des guerres coloniales et de décolonisation, plusieurs génocides. De grandes « tyrannies » – dans le vocabulaire du XVIIIe siècle – ont mis à mal la liberté des peuples et, au nom de la race, ont ainsi mis à mal la conviction que l’humanité est une et faite de semblables égaux. 

Dans l’après-coup de toute grande commotion, les sociétés doivent inventer et articuler des pratiques privées, des pratiques sociales, des politiques qui leur permettent de se réunifier ou de se refonder. Saint-Just affirmait ainsi, pour parler des malheurs de son temps produits par la contre-révolution, que « ceux qui survivent aux grands crimes sont condamnés à les réparer. » Sans cette réparation, la discontinuité de l’expérience passée se répète dans l’expérience présente et conduit, d’une part, des contemporains à ne plus pouvoir faire lien, à ne plus partager le même rapport sensible au monde, d’autre part, à répéter parfois sans le savoir ce qui a fondé cette déliaison. L’histoire n’est pas rejouée sciemment, mais elle rejoue comme on dit qu’une faille rejoue. 

L’histoire alors se répète mais non à la manière des mauvaises farces gaussées par Marx qui fustige des imitations ridicules, à la manière plutôt d’un cauchemar où l’histoire agit en sous-main et dans l’après coup. L’après-coup n’est pas alors une simple « suite », « l’après » de la traduction de l’aftermath anglo-saxon. Il est le moment où le trauma historique revient frapper à la porte du sujet ou de la société. Dans la chaîne temporelle, l’événement traumatique a implanté un message qui demeure énigmatique, sur le coup comme pour les générations qui suivent. Et c’est ce message qui, soumis à des tentatives d’élucidation successives, fabrique des bouclages du temps du passé vers le futur et du présent vers le passé. Il faut retourner y voir pour comprendre comment des fantômes prennent en main la vie des vivants sans qu’ils le sachent, sans qu’ils veuillent même parfois le savoir. 

Ces fantômes ont des noms saillants qui fabriquent aujourd’hui en France ce qu’on appelle des querelles de mots, des querelles importantes donc. Nous nous arrêterons dans ce numéro de Lignes sur ces mots qui dessinent aussi des séquences de l’histoire ou parfois les traversent : les années trente bien sûr, puis la Seconde Guerre mondiale, puis les années 1960 qui sont réputées en finir avec la séquence 1945-1960 où un autre monde avait été rêvé et espéré. 

Le premier de ces mots : « fascisme ». Fétiche nécessaire à brandir pour les uns afin de lui faire jouer le rôle d’avertisseur d’incendie, de le repérer, de le conjurer. Fétiche inquiétant pour les autres qui ne veulent en entendre parler que pour lui dénier toute réalité spécifique en France. Mais quand un tel mot fait peur, que souhaite-t-on refouler de l’histoire traumatique ? Que souhaite-t-on accepter de l’histoire présente ? 

Le second : « antisémitisme ». Il aura fallu dix ans pour que la remontée de l’antisémitisme ne soit plus possible à cacher. En 1997, Lionel Jospin face à des statistiques accablantes sur la montée en puissance des actes antisémites, avait fabriqué un tabou. Peur de produire par le dévoilement d’une telle situation la possibilité de la voir perdurer ? A-t-il pensé que cela faisait honte à son gouvernement ? À son pays ? Le tabou n’a pas eu raison des faits. Certains se plaignent aujourd’hui d’un « philosémitisme d’État ». Revient-il seulement à l’État et à ses appareillages de ne pas accepter cette répétition-là ? Comment la mise en équivalence de l’islamophobie et de l’antisémitisme conduit-elle à produire d’un même mouvement une rivalité et une occultation ? 

Le mot suivant : « musulman », est pris dans une nouvelle polysémie. Il sert en effet à la fois à désigner un segment social – les Français qui portent d’une manière filiale l’expérience et la mémoire de l’oppression coloniale –, un segment religieux – ceux qui pratiquent l’islam –, et un segment culturel – ceux qui se sentent appartenir à cette communauté musulmane sans pour autant être toujours croyants. Le mot « islamophobie » porte à son tour à confusion de sens. Qu’est-ce que le récuser, qu’est ce que le revendiquer ? 

Le quatrième : « collaboration », sera envisagé sous son euphémisation : accommodement. Il faut bien savoir s’adapter à de nouvelles situations historiques quand on est un notable, un savant, un administrateur. Le principe dit de réalité dessine une pragmatique des carrières. Qu’est ce que cette compétence à l’accommodement a livré à notre époque ? De quel renoncement fondateur sont tissées les décisions prises par nos dites élites au nom du principe de réalité ? Quels plis de l’histoire permettraient d’éclairer ces manières d’agir ? 

Enfin le dernier mot que nous voulons explorer : « colonialisme », pris entre ceux qui veulent encore le faire reconnaître comme un bienfait et ceux qui demandent qu’il soit pleinement reconnu comme crime contre l’humanité. Il a des avatars : post-colonial, décolonial. Il s’agit d’interroger ce que ce rapport de domination coloniale, plusieurs fois dénié, nous a livré comme nœud gordien. 

Les articles de ce numéro analysent donc des symptômes du présent à la lumière des symptômes du passé, ou des situations passées qui résonnent dans le présent. Mais il ne s’agit pas de s’en tenir au constat mais de proposer un pas de plus, un pas imaginatif qui dessinera des issues, une bifurcation c’est-à-dire des utopies qui permettraient de faire cesser cette infernale répétition. 

Numéro pensé et conçu par Sophie Wahnich 

Table 

Sophie Wahnich, Présentation 

Zeev Sternhell, Le fascisme en France : entre refoulement et oubli 
Didier Leschi, Les Croix-de-Feu et La Rocque : la tentation autoritaire à la française 
Jérémy Guedj, Le fascisme ne reviendra pas ? Du phénomène au mot, une histoire de contrecoups sans fin 
Cécile Wajsbrot, Avec une minuscule 
Alexandre Gerbi, Crise française : sources inavouables pour une issue fraternelle 
Fethi Benslama, L’invention de l’islamisme. Une utopie antipolitique 
Adèle Côte, Le FN à Carpentras ou la croisade plein sud… 
Jacob Rogozinski, Terre sans retour (I)
Sophie Wahnich, Face à l’oppression, un peuple impassible, comme absenté à lui-même 

LES ATTENTATS, LA PENSÉE (2) 

Sidi Mohammed Barkat, Après le 13 novembre 2015. Le triomphe du dogme de l’identité 
René Major, Des fantômes qui nous hantent 
Juan Branco, DAESH

Le site de la revue Lignes

27 oct. 2015

Histoire inavouable de la Ve République, De la révolution inversée au désastre contemporain, Editions L'Harmattan, 2015.

Vient de paraître, 

aux éditions L'Harmattan.

Bonne lecture...





12 févr. 2015

« La France ne serait plus la France » et « Apartheid » : Décryptage de deux énormes « lapsus » de Manuel Valls




« La France ne serait plus la France » 

et « Apartheid » : 


Décryptage 

de deux énormes « lapsus » 

de Manuel Valls




par

Alexandre Gerbi







Un mois après les attentats de Paris, les grands tabous de la Ve République demeurent, même s’ils ont affleuré dans deux jolis « lapsus » gouvernementaux. Analyse d’un étrange phénomène psychologique et sémantique qui frappe un régime et un pays au bord de l’explosion…

Après les massacres de Charlie-Hebdo, de Montrouge et de la porte de Vincennes, les médias nous avaient solennellement promis un changement de « logiciel ». Afin, avaient-ils expliqué gravement, de ne pas commettre à nouveau les erreurs qui avaient conduit à cette horreur… Autant dire qu’ils nous promettaient une révolution copernicienne ! Car le déni de réalité et le règne de l’omerta qui, depuis des décennies, caractérisent en France les médias d’Etat et la quasi-totalité de la presse subventionnée (du Monde à France Inter en passant par France2 et Libération) sont à la hauteur de la tragédie : effroyables…

Les ratés du « logiciel » 

Bien sûr, avec un mois de recul, quelques déblocages ont eu lieu. Vu l’ampleur du séisme, c’est le moins qu’on pouvait attendre. Mais pour autant, la révolution annoncée ne s’est pas produite. D’ailleurs, dès le lendemain de la grande marche du dimanche 11 janvier, tandis que la presse répétait en boucle qu’elle allait rompre avec ses vieux démons, la même presse retombait aussitôt dans son vice : les médias unanimes célébrèrent la formidable union nationale dont la manifestation géante avait témoigné, en semblant ne pas avoir vu que les musulmans y étaient fort rares, et que c’est essentiellement la France « blanche » qui peuplait les cortèges. Il fallut trois jours et, on le devine, d’intenses conférences de rédactions, pour qu’à l’image d’un Yves Calvi dans C dans l’air sur France 5, les médias se résolvent à reconnaître, du bout des lèvres, que la France des « cités » avait boudé le défilé. Ce qu’au demeurant, tout participant à la marche avait constaté de ses yeux dès le dimanche. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le « nouveau logiciel » médiatique peinait au démarrage. Mais le meilleur restait à venir…

La vraie cause (secrète) de la crise française 

Depuis des années, je me suis évertué, à travers livres (notamment Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, éd. L'Harmattan), articles, colloques, à proposer des clefs essentielles, pour ainsi dire jamais évoquées mais indispensables pour comprendre la crise qui ronge la France. Dans mes ouvrages, j’analyse la manière dont, depuis un demi-siècle, l’histoire de la décolonisation, qui engendra la Ve République, est travestie en profondeur par l’Etat français et ses alliés. Je montre que la source première des malheurs de la France réside dans cette page falsifiée et néanmoins cruciale de notre histoire récente, dont les effets sont multiples, et touchent de nombreux domaines. A commencer par la crise d’identité collective et les échecs de l’intégration des populations prétendument « issues de l’immigration », venues en réalité pour l’essentiel, qu’on le veuille ou non, des anciens territoires français d’Afrique, et notamment d’Algérie. Mes travaux expliquent comment le général de Gaulle entre 1958 et 1962, après avoir copieusement menti au peuple et violé à maintes reprises la constitution sur des points fondamentaux, imposa, sans les consulter, l’indépendance aux populations d’Afrique. Je montre que celle-ci, contrairement à la légende, souhaitait maintenir des liens étroits et organiques avec la France et la République, une option que par un mélange de racisme, de considérations civilisationnelles et de calculs financiers, de Gaulle rejeta.

Persistance de l’omerta 

Ce refus gaullien prit la forme d’une trahison politique et institutionnelle de nature gravissime, mais ne fut jamais admise comme telle par la Ve République. Et ce malgré cinquante ans de recul, et malgré les dégâts que cette vaste machination continue de provoquer, dont la catastrophe des banlieues n’est qu’un des aspects. Voilà ce que mes travaux essayent d’expliquer le plus rigoureusement possible. Il va sans dire que les médias ne m’ont que très peu donné la parole, et n’ont pas davantage jugé opportun de me la donner depuis un mois. Qu’on ne me donne pas la parole n’est évidemment pas grave en soi. En revanche, ce qui l’est nettement plus, c’est que la thèse que le Club Novation Franco-Africaine défend lui aussi, n’ait pas affleuré une seule fois depuis trois semaines, alors qu’on nous promettait à grands sons de trompes, jour après jour, un débat enfin libre et non faussé. Heureusement les choses ont leur cohérence… et leurs malices ! Car bien que la mémoire du « largage » de l’Afrique par l’Etat gaullien brille par son absence aujourd’hui comme hier, Manuel Valls s’est livré, en ces occasions, à deux « lapsus » particulièrement savoureux.

Quelle « France ne serait plus la France » ? 

D’abord devant le supermarché Hypercacher, porte de Vincennes à Paris, où le Premier ministre déclara que « sans les juifs de France, la France ne serait plus la France. ». Formule reprise, quelques jours plus tard, à Jérusalem, par Ségolène Royal. Singuliers échos, pour le moins, à la célèbre confidence du Général à Alain Peyrefitte, expliquant, en 1959, sa volonté de se « dégager » de l’Algérie et du reste : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns (…) mais il faut qu’ils restent une petite minorité (…) sinon la France ne serait plus la France, mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises mais Colombey-les-Deux-Mosquées. » Les « bruns » étant des Arabes dans la phrase de De Gaulle, on peut relever que la phrase de Valls est une sorte de citation modifiée, où les « juifs » remplacent les « jaunes », les « noirs » et les « bruns », ces deux dernières catégories coïncidant avec l’origine des tueurs Coulibaly et Kouachi, respectivement d’origine malienne (le Mali est l’ancien Soudan français) et algérienne (anciens départements français), et musulmans... On notera aussi, autre curiosité, l’inversion du sens dans le « lapsus » vallsien, puisque selon De Gaulle, trop des uns ferait que la France cesserait d’être elle-même, quand à un demi-siècle de distance, d’après l’actuel Premier ministre, c’est l’absence des autres qui défigurerait ladite France…

Apartheid, dessein gaullien

Le second « lapsus » de Manuel Valls est peut-être plus troublant encore. Manuel Valls a cru bon de dénoncer un « apartheid » en France. Comme beaucoup l’ont relevé, parfois en s’en offusquant, ce terme est impropre, puisque la ségrégation qui, de fait, clive actuellement en profondeur, et chaque jour davantage, la société française, n’a pas été le fruit d’une volonté des pouvoirs publics. Au contraire, l’Etat et ses services ont, depuis trente ans, déployé toutes sortes d’efforts pour tenter de l’endiguer, notamment à coups de milliards, en vain (ironie du sort, Oncle Bernard, s’opposant à Tignous, lui aurait rappelé avant l’irruption des tueurs dans la conférence de rédaction de Charlie-Hebdo, que la France avait « beaucoup fait pour ses banlieues »…). Au demeurant, la remarque de Valls relève du « lapsus » révélateur. Car si cette fracture de la société française n’est pas le résultat d’un apartheid voulu par l’Etat français dans l’Hexagone, en revanche elle est bel et bien la projection, sur le territoire métropolitain, de l’apartheid, bien réel celui-ci, qu’a organisé l’Etat français avec la décolonisation gaullienne. En effet, en imposant une indépendance fictive aux territoires d’Afrique, de Gaulle a mis en place de véritables « bantoustans » dont l’Elysée, jusque bien après la disparition du grand homme, a gardé le contrôle. En confiant la direction de ces « bantoustans » à des hommes triés sur le volet, tantôt soutenus, tantôt déboulonnés en fonction des besoins. Cet apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, ayant en commun avec son « modèle » sud-africain de maintenir sous le joug d’un Etat, dans le cas français via le néocolonialisme, des entités ségréguées en fonction de critères raciaux. A la fois pour les empêcher de se mélanger, mais aussi dans un but d’exploitation économique. Ce modèle qui pose l’Africain comme non-Français car non-Blanc, non-gréco-latin et non-chrétien, et qui décida des contours de la France néocolonialiste contemporaine (l’Hexagone d’un côté, les anciens territoires d’Afrique de l’autre), s’est projeté dans les « cités ». Il fut nourri de la légende, développée par l’Etat français, d’une indépendance désirée et arrachée par l’Afrique, illustrée par les deux figures antagoniques de l’indépendantiste ennemi de la France présenté en héros (le fellagha ou moudjahid assimilé au glorieux résistant) et du partisan de la France dépeint comme un traître (le harki, assimilé à l’infâme collabo). L’Etat français avait, du moins en apparence, tout intérêt à maquiller le honteux largage en victoire du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et les « indépendances » (le plus souvent fictives) en triomphe de la liberté. Avec la complicité, en Algérie, du FLN déclaré seul vainqueur et rendu maître exclusif du pays, avec pour mission d’imposer cette vision des choses, par la terreur et dans le sang, à la population, en procédant à une véritable « défrancisation » sur fond d’« arabisation » et d’« islamisation », et d’élimination des francophiles, militaires ou civils, avec la bénédiction du parrain français. L’opération a parfaitement fonctionné, non seulement en Algérie mais aussi, faut-il s’en étonner, dans les banlieues françaises soumises au double feu du FLN et de l’Etat français. A telle enseigne qu’aujourd’hui, nul ne se rappelle avoir eu le moindre ancêtre favorable à l’unité franco-algérienne, tandis que tous revendiquent, anecdote familiale à l’appui, au moins un aïeul fellagha et souvent plusieurs…

Urgence vitale du « grand déballage » 

Quoi qu’il en soit, tandis que l’omerta continue d’être la règle, faut-il voir dans ces deux « lapsus » de Manuel Valls, Premier ministre, le signe d’une remontée inéluctable et puissante de l’inconscient national ? La France du Système va-t-elle enfin accepter de s’allonger sur le divan pour dire à haute voix tout ce qu’elle a sur le cœur ? Ou bien le grand mensonge va-t-il continuer de prospérer et d’accomplir ses ravages ? Réponse dans les mois et les années à venir, puisque le « déballage vital » qu’il s’agit d’accomplir est énorme et même colossal, et que le « nouveau logiciel » a l’air tellement difficile à démarrer. Mais il faut le répéter : plus que jamais, pour la France, la paix civile en dépend. Sa survie peut-être aussi. D’urgence…

Alexandre Gerbi

22 oct. 2014

Zone Euro : Pourquoi le plan Junker/Macron échouera et ce qu'il faudrait vraiment (enfin) faire




Zone Euro :

Pourquoi le plan 

Junker/Macron échouera

et ce qu'il faudrait 

vraiment (enfin) faire




par

Alexandre Gerbi







300 milliards ! Si elle était destinée à faire tout plein d’effet, la double annonce par Jean-Claude Junker et Emmanuel Macron, à quelques jours de distance, d’un plan d’investissement ou d’un « new deal » européen, sera une nouvelle manière de ne rien régler sur le fond. La solution est pourtant là, à portée de main. Et depuis des années. Explication.

A quelque chose, malheur est bon. Si elle n’engendrait pas d’innombrables malheurs individuels et collectifs, la crise économique et sociale qui n’arrête pas de ronger l’Europe – même l’Allemagne semble touchée à son tour – serait une excellente chose : car elle met les dirigeants européens sous pression.

Une pression qui devrait conduire ceux qui nous servent d’ubuesques chefs à réviser la constitution européenne, afin de mettre fin immédiatement à l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (BCE), actuellement dirigée par un transfuge de Goldman Sachs, Mario Draghi. En effet, d’un point de vue républicain, rien ne justifie que la BCE échappe au(x) peuple(s), ni a fortiori qu’elle soit entre les mains de ses ennemis. La monnaie, instrument régalien par excellence, doit être soumise au pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Si tel n’est pas le cas, alors c’est le début de la tyrannie, pardon, de la technocratie. Laquelle n’est nullement légitime à détenir ce pouvoir exorbitant, puisqu’elle n’est pas représentante du peuple qui, lui, est source de toute souveraineté.

Ce sont là des évidences, du moins lorsqu’on est républicain et démocrate. De là à en conclure que ceux qui nous gouvernent, et qui sont partie prenante dans cette situation aberrante qui veut que la BCE soit indépendante, ne sont ni démocrates, ni républicains, il n’y a qu’un pas. Un pas que permet de franchir la façon dont a été voté par le congrès UMPS, sous la houlette de Sarkozy, le traité de Lisbonne en 2008, au mépris de la volonté populaire exprimée clairement par référendum en 2005. Faut-il vraiment s’étonner qu’un traité voté au mépris de la volonté populaire dépossède le peuple de la maîtrise d’un des principaux outils de sa souveraineté : la monnaie ?

A quelque chose, malheur est bon, disions-nous. La politique désastreuse de la BCE conduit l’Union Européenne au naufrage économique et social. Et en retour, à force de durer, la crise accroît chaque jour un peu plus ses désastres. Au point que les dirigeants européens, bien qu’ultralibéraux, finissent par se sentir acculés à envisager, enfin, une politique de relance. Jean-Claude Junker parle d’un plan de grands travaux financé à hauteur de 300 milliards d’euros. Et dans la foulée, l’ineffable Emmanuel Macron d’appeler de ses vœux un « new deal » (en anglais dans le texte, forcément) européen. Au passage, on apprend qu’il faut être très intelligent (puisque Macron l’est, nous a-t-on rabâché) pour être un perroquet.

Evidemment, je ne puis que concéder que le principe d’un plan de relance est bon, puisqu’il conduit la Commission Européenne (CE) à se rapprocher des préconisations que j’ai exposées dans Rue89 puis dans AgoraVox depuis bientôt cinq ans (voir ici :123).

Au demeurant, ce projet Junker/Macron est très insuffisant, et par conséquent mauvais. Il ne permettra, au mieux, que de limiter la casse, et non pas de relancer l’Europe dans une grande dynamique qui lui permette de résoudre non seulement ses difficultés économiques, mais aussi ses impasses sociales, idéologiques et civilisationnelles. Je reviendrai plus loin sur ces derniers points.
Que faudrait-il donc faire, pour qu’un plan de « relance » soit efficace ?

Je vais livrer ici la réponse que j’avais déjà livrée en 2010 et au cours des années suivantes, légèrement affinée, bien entendu. Elle tient en peu de mots.

Le Plan, en trois phases et deux théâtres d’opération

D’une part, il convient de tirer les milliards d’euros qui financeront le plan sans bons du trésor en échange. Il ne s’agit même pas d’imprimer l’équivalent en billets de banque. Il convient simplement de créer des lignes de crédits garanties par la BCE. L’injection de ces liquidités provoquera une hausse (ou plutôt une réapparition) de l’inflation : tant mieux, l’inflation est trop basse. Elle provoquera une dévaluation de l’euro : tant mieux, l’euro est trop haut.

D’autre part, les montants injectés doivent être bien supérieurs à ceux annoncés par Jean-Claude Junker. De l’ordre de 2000 à 3000 milliards d’euros au total au cours des vingt prochaines années, selon un calendrier qui aura vocation à être ajusté en fonction des événements. Car aucun économiste sérieux ne peut prétendre pouvoir anticiper ce qu’il résultera de l’application des deux premières phases du plan.

Première phase (2014-2019) : Création immédiate de lignes de crédit à hauteur de 500 milliards d’euros.

Une grosse moitié de la somme (350 milliards) devra être consacrée à une politique de grands travaux et de développement de la recherche.

Une deuxième partie (150 milliards) devra être consacrée au développement de l’Afrique avec des pays africains partenaires et volontaires, avec une triple priorité : l’éducation, la santé, les transports. On postule que ces trois postes étant satisfaits (alors qu’aujourd’hui ils sont très loin de l’être), le développement des pays partenaires, notamment du point de vue économique, en découlera.

Deuxième phase (2019-2024) : Création de lignes de crédit à hauteur de 500 milliards d’euros affectés selon les mêmes modalités. Cette somme devra, bien entendu, être ajustée en fonction de l’effet produit par la première phase du plan. Les affectations devront également être modulées en fonction de la situation (inflation, parité de l’euro, croissance, chômage, dette, etc.).

Troisième phase (2024-2034)  : Création de lignes de crédit à hauteur de 1000 à 2000 milliards d’euros, selon les mêmes principes qu’au cours des phases précédentes.

Mais cette dernière période (2024-2034) étant lointaine, et on me pardonnera donc de ne pas détailler...

En revanche, plus proches de nous, la première et la deuxième phases se solderont probablement par une forte chute du chômage. En effet, les grands travaux en Europe et, tout autant voire davantage, le développement de l’Afrique impliquera non seulement l’équipement de l’Afrique en bien divers dont l’Europe est productrice (elle qui dispose d’un appareil productif en état de sous-production permanent depuis de nombreuses années), mais encore l’envoi sur place de nombreux coopérants, notamment dans l’enseignement et la santé (de nombreux diplômés actuellement sous-employés pourraient ainsi trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications, et libérer les postes qu’ils occupent actuellement au détriment de moins diplômés). Les enseignants et les personnels de santé européens, en liaison avec leurs collègues africains enfin dignement rémunérés et bénéficiant de conditions de travail dignes, seront amenés à incarner une fraternité qui permettra d’en finir avec le complexe de culpabilité, d’ailleurs pleinement justifié actuellement, de l’Europe (de ses Etats, non de ses peuples qui en sont victimes) à l’égard de l’Afrique (de ses peuples victimes, non de ses Etats, eux aussi responsables et complices du désastre). 

Beaucoup de rancœurs alors pourront s’apaiser, tandis que le développement économique et social permettra, au nord comme au sud de la Méditerranée et du Sahara, de faire reculer la misère, mais aussi l’obscurantisme politique, religieux ou superstitieux (étant bien entendu, sur ces derniers points, que l’argent et le développement social ne suffiront sans doute pas, mais ce serait l’objet d’un autre article). Au passage, on pourra espérer endiguer le tsunami de l’immigration de masse qui, dans le contexte social mais aussi idéologique actuel, menace de tourner à la catastrophe, au détriment de tous.

Soulignons : cette double imbrication, économique et humaine, de l’Europe et de l’Afrique dans le plan ici préconisé, est essentielle. Non seulement parce qu’elle répond à des impératifs politiques (au sens le plus large du terme) immédiats, mais aussi parce qu’elle s’inscrit dans un héritage historique jusqu’à aujourd’hui essentiellement masqué et dont les effets sont délétères, comme je l’ai expliqué en 2006 dans Histoireoccultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements etnévroses (L’Harmattan).

Hélas, la Commission européenne et ceux qui nous tiennent lieu de chefs ont-ils vraiment pour dessein de nous affranchir de nos obscurantismes et de nos misères de toute sorte ? Pour déposséder l’homme de sa faim insatiable de (vraie) démocratie et de (vraie) république, pour l’empêcher d’être un adversaire acharné et actif de tous les esclavages et de toutes les exploitations, n’est-il pas bon de l’affamer, d’en faire un « sans-dents », et en même temps de l’abrutir, d’en faire un « illettré », théoriquement incapable de se révolter efficacement contre le Maître ?

A défaut de ce grand plan euro-africain, espérons contre Tocqueville que la révolte viendra tout de même, « sans-dents » ou pas, « illettrés » ou pas. Avant qu’il ne soit trop tard…

Alexandre Gerbi