4 déc. 2008

Claude Lévi-Strauss

Hommage à
Claude Lévi-Strauss
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Le cocu glorieux
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de la Ve République
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Alexandre Gerbi
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Le hasard est un magicien malicieux qui sait cligner de l’œil discrètement. Il possède aussi un goût prononcé pour les complexités subtiles ou, comme disait le poète, pour le travestissement et le masque…

En cette année 2008, Claude Lévi-Strauss fête ses cent ans.

Toujours avide de grand-messes consensuelles servant de laudanum à une société en déréliction, l’infime microcosme français s’est donc éployé en vibrants hommages à la gloire du vieil homme, afin de célébrer l'éminente stature, le rôle majeur qu’il a joué dans la mue de l’anthropologie moderne.

Du petit roi de la bienpensance, Bernard-Henri Lévy, jusqu’au chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction, abîmé de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Amusant empressement que cette fébrilité dont s’émeut tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance est, déférence gardée pour ce vieillard génial et vénérable, l’un des grands cocus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fête cette année, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième, ça ne s’invente pas... Or cet anniversaire a fait l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion, justement… Puisqu’on vous dit que le hasard est malicieux !

C’est que cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss, comme les lois méandreuses et facétieuses du hasard magicien… Cette géométrie fluctuante – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, et puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallise dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Car le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République, mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que ni Bernard-Henri Lévy, ni le président Sarkozy ne conservent, manifestement, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras-de-fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui dans les oubliettes de l’Histoire, au cimetière des idées sales...


La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants et que la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son maître-ouvrage, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

L’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée, afin de construire l’avenir dans le vaste espace républicain dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, voyait ce grand saut avec de telles réserves qu’elle ne savait s’y résoudre. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes et les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être aussi l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient se résoudre à voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au nom de l’égalité politique entre tous les enfants de France, qu’ils fussent métropolitains, pieds-noirs ou arabo-berbères, qu’ils fussent chrétiens, juifs ou musulmans. Au gré d’un scénario sidérant, l'«officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossa le programme de Lévi-Strauss. En apparence. Car il n’en pensait pas un mot.

« Qu'on ne se raconte pas d'histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges et de trahisons, d’innombrables crimes, fit en définitive le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser la IVe République, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Bref, le contraire de ce qu’avait préconisé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Au nom, suprême audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme. Une sidérante inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer, et se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange. Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France.

Bon anniversaire et longue vie, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi

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