6 janv. 2011

2011 : A mi-chemin de la Révolution

Meilleurs vœux pour l'année 2011 !





2011 :

A mi-chemin

de la Révolution




par


Alexandre Gerbi




Avec cette année 2011 qui commence, c’est l’année 2010 qui s’achève… L’occasion d’un bilan, consternant ; et de vœux dans l’espoir, apparemment fou, de voir enfin se profiler un monde meilleur…

Haïti dévasté et frappé par le choléra… Ingérence internationale et menace de guerre civile en Côte d’Ivoire, dans une Afrique livrée plus que jamais aux rapacités volontiers sanglantes de la mondialisation ultralibérale, dernier visage du néocolonialisme… Banlieues au bord de l’explosion, montée de l’antagonisme de race en France et en Europe… Monde musulman entraîné dans l’intégrisme, au prix d’une manipulation permanente, face à un Occident menteur, hypocrite et décadent… Débat politique en France marqué par l’effarante nullité de la gauche, qui n’a d’égal que l’inconséquence gravissime du président de la République, Nicolas Sarkozy, qui conformément à son portrait dressé par WikiLeaks, se comporte en servile valet des Etats-Unis. Au prix sans doute, dans son esprit, dans le secret de son bureau, d’un habile billard à quinze bandes, puisque l’affaiblissement global de la France et de la fameuse « Françafrique » ne lui laisse plus le choix des armes, quand ses amis américains ne rêvent que de sa perte et de l’abaissement de son pays, auquel ils travaillent du reste sans relâche depuis de nombreuses décennies…

Et comme depuis de nombreuses décennies, la France et ses annexes africaines (en particulier les sphères bourgeoises et les élites officielles) n’en finissent plus de jouer la partition écrite par l’Oncle Sam, et orchestrée par ses fifres, sous-fifres et autres grosses caisses… Avec une pensée émue pour feue l’URSS et ses réseaux qui, sur ce chapitre au moins, servirent si bien les vues états-uniennes, finalement, avant de finir dans les poubelles de l’Histoire…

En l’an 2010 qui s’est achevé et en l’an 2011 qui commence, l’hypocrisie de l’Etat français et du Système qu’il sécrète (hommes et femmes politiques, intellectuels, universitaires, porte-parole du monde associatif, et dans une moindre mesure journalistes) atteint son paroxysme. Car les thèses communes soutenues par le Mouvement Fusionniste et le Club Novation Franco-Africaine, à savoir le largage néocolonialiste, civilisationnel et raciste de l’Afrique organisé contre la volonté profonde de l’Afrique qui souhaitait, quant à elle, l’unité franco-africaine (et euro-africaine) dans l’égalité, la fraternité et la justice sociale… Ces thèses, parfaitement connues et solidement étayées, ont aujourd’hui gagné entièrement la partie en coulisses.

Dans les hautes sphères politiques françaises et africaines, en dépit des grossiers mensonges que se chargent de soutenir encore publiquement quelques figures de proue du monde intellectuel franco-africain (ces personnes étant évidemment tenues et engagées par les mensonges qu’elles profèrent depuis parfois un demi-siècle de carrière au cœur du Système…), chacun sait que Senghor, Houphouët et Léon Mba, comme Barthélémy Boganda, Diori Hamani ou Sékou Touré et tant d’autres, n’optèrent pour le divorce, à savoir l’indépendance, que parce que la République française les y accula, par son refus de fonder la grande République franco-africaine égalitaire, multiraciale et, de fait, multiconfessionnelle. Au bout de la route, c’est même l’Elysée de Charles de Gaulle qui dynamita et étouffa ce qu’on appela un jour l’Union puis la Communauté française, vouant les anciens territoires africains de la France à l’exploitation et au sous-développement dans des indépendances fictives aux prodigieuses régressions…

Aujourd’hui, à Paris, c’est-à-dire dans ce qui reste encore malgré tout la capitale du monde franco-africain, dans les milieux africains aussi bien que français, tout le monde sait ce qui s’est passé à l’époque, mais continue de mentir. Cette mécanique nous intoxique, nous détruit, nous broie ? Peu importe, il s’agit surtout de « jouer le jeu », comme me le disait il y a quelques mois, à la sortie d'un colloque, un homme d'un certain âge

Ainsi, dans ce contexte délétère, l’année 2010 devait être celle du Cinquantenaire des Indépendances africaines et de l’Année de l’Afrique en France.

L’année 2010 fut, au fond sans surprise, l’année du fiasco grotesque du Cinquantenaire des Indépendance africaines, organisé comme une vaste provocation par Jacques Toubon, sur ordre de Nicolas Sarkozy, sixième président de la Ve République blanciste travestie depuis Mitterrand (voire Giscard…) en apôtre du métissage.

En l’an 2010, sous la houlette de la Commission Toubon, dans le sillage du discours de Libreville (24 février 2010) où Sarkozy avait donné le « la » à grand renfort de mensonges, il fut convenu de soutenir la thèse d’une Afrique ayant accédé à l’indépendance parce qu’elle la souhaitait ardemment. La polémique, car il en faut bien une, portant sur la question de savoir jusqu’à quel point le général de Gaulle anticipa sur la demande, ou bien s’il céda sous la pression des foules…

Bien sûr, de telles sornettes défient toute intelligence historique (voir en particulier nos articles sur la Loi 60-525, l’Affaire gabonaise, Aimé Césaire ou Claude Lévi-Strauss). Et dans ce dispositif, le cerveau des uns et des autres, en coulisses, s’effare de plus en plus de l’ampleur de l’hypocrisie, de l'audace dans l'art de mentir. En particulier dans les milieux bien renseignés de la presse française et africaine, on sait parfaitement à quoi s’en tenir. Alors à force, ça suinte. Et prend la forme de documentaires au vitriol, sur Charles de Gaulle ou sur la Françafrique, récemment diffusés sur France Télévision…

Peu à peu, par petites touches, s’esquisse le début de la vérité, malgré le poids énorme de la loi du silence.

Pourtant, comme l’a prouvé le Cinquantenaire des Indépendances africaines, si le mensonge se délite et vacille sur ses fondations vermoulues, il tient encore debout. Le général de Gaulle servant de clef de voûte, d’ailleurs particulièrement renforcé, jour après jour, à grands coups de propagande et d’hagiographie, et ce malgré les (ou en réponse aux) puissantes attaques dont le grand homme fait l’objet en sous-main. Tandis que les Harkis, victimes emblématiques de la cruauté et de la folie gaulliennes en 1962, réclament justice à l’Etat. Nicolas Sarkozy cette fois dans le rôle du parjure.

Répétons-le aux oreilles du grand public : les sphères qui gouvernent la France et l’Afrique savent que l’histoire officielle « bisounours » avec de Gaulle « grand Zorro » est une imposture dont le peuple n’est dupe qu’au prix d’une invraisemblable machination d’ampleur internationale, entre propagande, grossière mythologie et lavage de cerveau. Or ce château de carte va bientôt s’écrouler, tout simplement parce qu’il ne tient plus debout. Et ce grand travail passe, en France et en Afrique francophone, par le déboulonnement de la statue du Commandeur, qui pour l’heure fait encore office de verrou.

C’est pour apporter notre petit tour de clef que Raphaël Tribeca et moi-même avons décidé de publier La République inversée (Ed. L'Harmattan). Histoire, à notre modeste échelle, de tout mettre sur le tapis à mi-chemin, en ce début d’année 2011. Afin d’accompagner et de renforcer, autant que possible, le grand mouvement qui s’ébauche, et devrait conduire à une révolution idéologique, et il faut le croire, politique, d'une ampleur exceptionnelle.

Car après 2011, comme en écho à l’année 2010, mais en plus fort, viendra 2012, Cinquantenaire de l’indépendance algérienne, que doublera l’année présidentielle en France. Tout un programme – Harkis, Africains et autres Français en embuscade…

Bonne année 2011 à tous !

Alexandre Gerbi





Libellés : , , , , , , , , , , , , , , ,

11 août 2010

Festival d’incohérences et de contradictions sur le plateau de C dans l’air



Festival d’incohérences

et de contradictions


sur le plateau de C dans l’air



par


Alexandre Gerbi

.


A l’occasion du défilé des troupes africaines sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 2010, l’émission C dans l'air (sur France 5) proposa un numéro consacré aux « indépendances » africaines, intitulé France-Afrique : 50 ans plus tard.

A partir de la minute 34 (accessible à cette adresse : http://skydexter.free.fr/page.php?472), on assista à cet échange éminemment instructif entre le journaliste camerounais Louis-Magloire Keumayou et l’historien français Eric Deroo :

Louis Magloire Keumayou : La France ne peut pas dire qu’elle a octroyé les indépendances (…) Mais il y a eu une autre chose. Parce que, aujourd’hui, il y a un amalgame qui se fait sur le terme d’« indépendances » africaines. Moi je crois qu’il faut resituer les choses dans leur contexte et dans la vérité de l’Histoire. La première chose, c’est que les gens ne demandaient pas l’indépendance à cette époque-là. Ce qu’ils voulaient, c’était l’égalité de droit et l’égalité démocratique à l’intérieur de l’Empire colonial. C’est-à-dire qu’on reconnaisse à tous les citoyens qui étaient considérés comme des indigènes le droit d’être des citoyens au même titre que les Français qui étaient sur leurs territoires. Ça c’était le besoin primordial. (…) C’est après que le besoin d’indépendance est venu. Et là, c’est ce que je voudrais rectifier en disant : il y a eu un référendum qui a été organisé dans la plupart des pays (en 1958). Si vous reprenez les chiffres de ces référendums, je ne pense pas que sur les 14 pays, tout le monde ait voté OUI pour l’indépendance. Or à partir d’août (1960), (…) on a distribué comme des cadeaux ces indépendances-là. A ce moment-là, ça a été des distributions de prix. Mais avant, il était question simplement d’assurer une égalité de droit entre les tirailleurs et les militaires, entre les citoyens et les indigènes…

Eric Deroo : (…) La loi-cadre Defferre en 1956 est très clairement faite pour aller vers l'autonomie et, à terme, vers l'indépendance de l'Afrique. C'est faux de dire que la France octroie l'indépendance à contre-coeur (...). A telle enseigne qu'on crée (la même année, en 1956) l'EFORTOM (...), une école destinée à former des cadres militaires qui vont prendre les charges les plus importantes dans les futures armées nationales (...). D'ailleurs 14 officiers sortant de cette école seront chefs d'Etat dans leurs pays. Ca prouve bien qu’il y a un processus qui se met en place. La France a compris, après l’Indochine, et avec ce qui se passe en Algérie (que l’indépendance est inéluctable) (…).

Eric Deroo parvient donc à faire le grand écart, en admettant simultanément que l’Afrique a été délibérément larguée selon un processus conduit depuis la IVe République et achevé par Charles de Gaulle, tout en faisant droit à la thèse classique selon laquelle ce largage répondait… à la volonté des Africains et au « vent de l’Histoire » ! Ce qui est démenti par ce qu’avance Louis Magloire Keumayou qui rappelle à juste titre – sans d’ailleurs qu’Eric Deroo le contredise le moins du monde sur ce point – qu’au-delà des mouvements indépendantistes qui existaient, la majorité des Africains aspiraient non pas à l’indépendance, mais à l’égalité dans l’unité franco-africaine… Notons que Louis Magloire Keumayou se contredit lui-même, en affirmant que les indépendances n’ont pas été octroyées, en même temps qu’il dit qu’elles ont été imposées (« cadeau », « distribution de prix ») !

Pareilles contradictions, chez Deroo comme chez Keumayou, peuvent étonner un esprit cartésien. En réalité, elles s’expliquent par le fait qu’il est interdit de dire ce que l’un et l’autre sont en train de dire : ils le disent donc (l’indépendance fut imposée par l’Etat français), tout en faisant droit à la doxa (les Africains la souhaitaient). Quitte à tenir, dès lors, des propos parfaitement incohérents, parfois dans la même phrase… Mais l’essentiel est de ne froisser personne…

Cette incohérence flagrante, l’animateur, Thierry Guerrier, cherchera, en vain, de la lever, par cette question à Eric Deroo :

Thierry Guerrier : Monsieur Deroo, attendez… Ce que dit Monsieur Keumayou, si j’ai bien compris, c’est que certes, il y a ce processus (d’indépendance), mais qu’il est, je dirais, asséné d’en-haut, en quelque sorte, de Paris… Et que ce n’est pas forcément ce que souhaitent les peuples à l’époque, qui après tout, certains, seraient prêts à rester dans la Communauté, mais qui veulent simplement l’égalité des droits…

La réponse lapidaire et quelque peu bredouillante d’Eric Deroo, manifestement embarrassé, ne manque pas de sel :

Eric Deroo : Il y avait deux choses dans ce que disait Keumayou, effectivement. Il y a le fait que certains peuples qui, après tout, n’ont pas la mesure, du tout, de ce qui va leur arriver, d’ailleurs. Mais, en revanche, ce que je voulais un peu reprendre, c’est que, si, la France sait qu’on va aller vers l’indépendance des Etats africains, puisqu’elle met en place les structures pour ça…

A chacun d’apprécier la clarté du propos…

Relevons enfin, pour la bonne bouche, la remarque du journaliste de Libération, Jean-Dominique Merchet, qui, évoquant ce que nous avons appelé ailleurs l’« Affaire gabonaise », édulcore la vérité historique sous prétexte de la révéler :

Jean-Dominique Merchet : Une anecdote amusante, quand même… Il a été, à l’époque des indépendances, débattu au Gabon l’hypothèse que le Gabon devienne un département d’outre-mer, comme la Réunion, la Guadeloupe ou la Martinique. La question a été débattue, c’est-à-dire qu’on était dans des processus extrêmement différents de ce qui s’est passé en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. (…) Imaginez que ce petit émirat pétrolier du Gabon soit devenu un département d’outre-mer français… La question s’est posée en ces termes… Je parle sous le contrôle de mon voisin…

Que cette anecdote soit amusante, c’est une question de point de vue… Au demeurant, Louis Magloire Keumayou et Eric Deroo se sont abstenus d’exercer leur « contrôle ». Il y avait pourtant matière à corriger les approximations de Jean-Dominique Merchet, puisque la demande de départementalisation ne se limita pas à faire l’objet d’un « débat » au Gabon. En effet, loin de rester une « hypothèse », la demande de départementalisation, décidée par le Conseil de gouvernement du Gabon en octobre 1958, fut bel et bien présentée par le gouverneur Louis Sanmarco, dépêché à cette fin à Paris, auprès du ministre de l’Outre-mer, Bernard Cornut-Gentille. Celui-ci, sur ordre du général de Gaulle, rejeta violemment la demande…

Dans son ouvrage Le Colonisateur colonisé, Louis Sanmarco explique :

« Le Conseil de gouvernement du Gabon choisit la départementalisation, et Léon (Mba) me chargea de négocier la chose avec Paris. (…) Je pensais bien être reçu comme un triomphateur qui ajoutait une perle de plus à la couronne. Je fus reçu comme un chien dans un jeu de quilles. Le ministre, Bernard Cornut-Gentille, fut même désagréable : « Sanmarco, vous êtes tombé sur la tête !... N’avons-nous pas assez des Antilles ? Allez, l’indépendance comme tout le monde ! »

Or, en refusant cette départementalisation, le gouvernement français ne se bornait pas à rejeter une lubie gabonaise. En effet, la demande de départementalisation présentée par le Gabon s’inscrivait dans le cadre de l’article 76 de la Constitution, qui prévoyait cette possibilité. En la refusant, le gouvernement français violait donc la Constitution…

Bien entendu, cet épisode de la « décolonisation » franco-africaine fut tenu secret pendant près de trente ans, puisqu’il n’a été révélé par Louis Sanmarco que vingt ans plus tard. Longtemps contesté par les historiens (car on voit bien que l’Affaire gabonaise ne cadrait guère avec la doxa officielle d’une Afrique collectivement avide d’indépendance et d’une France contrainte de la lui « octroyer »), l’épisode fut finalement confirmé par Alain Peyrefitte, dans C’était de Gaulle (Fayard, 1994) :

Général de Gaulle : « Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance. »

Les incohérences, les contradictions, les approximations, les réponses bredouillantes qui émaillèrent ce numéro de C dans l’air du 14 juillet 2010 sont à l’image de l’immense gêne et de l’ampleur des tabous qui entourent le Cinquantenaire des Indépendances africaines. Et de ses colossaux mensonges…

Bonnes vacances, et bonne bronzette à tous !

Alexandre Gerbi




Libellés : , , , , , , , , , , ,