31 mars 2011

Nos compatriotes mahorais, l’ignorance des « identitaires » et l'infâme Ve République blanciste

Mayotte est devenue aujourd’hui
le 101e département français






Nos compatriotes mahorais,

l’ignorance des « identitaires »

et l'infâme Ve République blanciste




par


Alexandre Gerbi





Nos compatriotes mahorais sont régulièrement insultés sur les sites identitaires, notamment sur « François Desouche ». Manifestement, les animateurs de ce site comme la plupart de ses lecteurs ignorent que les habitants de Mayotte étaient déjà des Français bien avant la départementalisation proposée en 2009, sur leur demande, par Nicolas Sarkozy.

Les animateurs et les lecteurs de « François Desouche », tout comme leur héroïne Marine Le Pen dans un récent communiqué, hurlent à la création, avec Mayotte, d’un « nouveau Lampedusa ». Là encore, faut-il rappeler que l’immigration qui submerge Mayotte, en effet délirante en provenance des autres îles des Comores (le tiers de la population mahoraise, voire davantage, est « immigrée », en particulier d’Anjouan), résulte simplement de l’absurdité de la Ve République blanciste. Celle-ci a refusé de reconnaître le rattachement à la République française (ou, à tout le moins, l’organisation d’un référendum à ce sujet…) que revendiquent les populations d’Anjouan et de Mohéli, deux des trois îles comoriennes, depuis 1981. Le rattachement à la France a même été proclamé par ces deux îles, au prix d’une véritable révolution, en 1997. Mais il est vrai qu’on sait depuis longtemps déjà que sous le régime fondé par Charles de Gaulle, touchant aux populations et aux territoires africains, le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ne peut fonctionner que dans un seul sens, c’est-à-dire celui de la sécession…

De fait, la révolution anjouanaise de 1997 ne bénéficia pas, de la part de la télévision française, de la même publicité que la récente « révolution » libyenne. Au contraire, la révolution anjouanaise fut occultée puis écrasée avec, notamment, la bénédiction de l’Etat français socialo-RPR (Jospin/Chirac), comme je l’ai montré dans Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine (Ed. L’Harmattan, 2006).

Si les Anjouanais et les Mohéliens avaient été écoutés à l’époque (et même depuis, car le mouvement rattachiste, bien antérieur à 1997, s’est poursuivi au-delà, malgré la répression), le problème de l’immigration à Mayotte serait évidemment réglé depuis longtemps, puisque les Anjouanais et les Mohéliens trouveraient chez eux ce qu’ils cherchent chez leurs voisins mahorais : à savoir la France doublée de la République démocratique et sociale…

Quant à la faible francophonie des Mahorais, qui permet encore une fois aux identitaires déchaînés sur « François Desouche » de contester la francité des Mahorais, elle relève évidemment, elle aussi, de l’écrasante responsabilité de la Ve République blanciste et de ses prédécesseurs, qui n’ont pas fait le nécessaire pour y remédier… A la source, une idéologie délétère qui a trouvé, pour la énième fois, une illustration dans le sort qui fut fait à la Révolution anjouanaise de 1997. Epilogue du largage de l’Afrique, du déni de francité, poussé dans ses ultimes conséquences, il y a cinquante ans, par le blanciste Charles de Gaulle, fondateur du régime.

Puisse la départementalisation de Mayotte, enfin survenue après des décennies de lutte, permettre de mettre un terme, entre autres aberrations, à celle qui veut que des Français, sous prétexte qu’ils sont Africains, ne possèdent pas collectivement, en même temps que leurs précieuses langues traditionnelles, la langue de la République. Et la citoyenneté française « à part entière ».

Ce qui n’est malheureusement pas le cas, sur ce dernier point, en dépit de la toute fraîche départementalisation : par exemple, le montant du RMI n’atteint à Mayotte que le ¼ de ce qu’il est dans l’Hexagone. Comme si le RMI de Lozère devait être révisé à la baisse au nom de la disparité du coût de la vie entre ce département et celui de Paris…

Mais il est vrai qu’en Polynésie, pourtant terre (en voie de largage ?) de la République, le RMI n’existe tout simplement pas…

Nous sommes bien, toujours, sous l'infâme Ve République blanciste…


Alexandre Gerbi







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12 mai 2009

Aimé Césaire

Un an après...
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Aimé Césaire :

Une clef gravée

du mot « assimilation »

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par
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Alexandre Gerbi
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Il y a un peu plus d’un an, disparaissait Aimé Césaire. Depuis lors, beaucoup de choses ont été dites au sujet du grand théoricien, immense poète et praticien controversé de la Négritude… Le moment est peut-être arrivé, tandis que les « Etats Généraux de l’Outre-Mer » marchent sur des œufs et qu’un certain Nicolas Sarkozy vient de rendre hommage à l’Armée d’Afrique, de remettre deux ou trois pendules à l’heure. Et en chemin, pourquoi pas, de ramasser quelques vieilles clefs par terre, dans la poussière, gravées de ce mot étrange : « assimilation »…


Voici les mots exacts de Césaire en tant que rapporteur du projet de loi sur la départementalisation des « Quatre Vieilles » (Antilles, Guyane, Réunion) en 1946 :

« Terres françaises depuis plus de trois cents ans, associées depuis plus de trois siècles au destin de la Métropole, dans la défaite ou dans la victoire, ces colonies considèrent que seule leur intégration dans la patrie française peut résoudre les nombreux problèmes auxquels elles ont à faire face. Cette intégration ne sera pas seulement l’accomplissement de la promesse qui fut faite en 1848 par le grand abolitionniste Victor Schœlcher, elle sera aussi la conclusion logique d’un double processus, historique et culturel, qui, depuis 1635, a tendu à effacer toute différence importante de mœurs et de civilisation entre les habitants de France et ceux de ces territoires et à faire que l'avenir de ceux-ci ne peut plus se concevoir que dans une incorporation toujours plus étroite à la vie métropolitaine ».

Ce passage contredit des positions trop souvent prêtées au Césaire de l'époque (et que Césaire se fit prêter par d’autres, a posteriori...), quant à son obsession de la spécificité « civilisationnelle » des Antilles, son opposition radicale à toute tentative d’assimilation, en particulier au plan culturel...


Des positions trop souvent prêtées à Césaire

C’est qu’en réalité, à l’époque, la notion d'assimilation – conçue d’abord dans son sens politique ou administratif, et non pas dans son sens culturel : nuance… – est incluse dans l'idée de départementalisation.

Césaire, dans son rapport du projet de loi, expliqua d'ailleurs à ce sujet : « (...) les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvaient plongées ».

Ici, Césaire parlait, évidemment, d'assimilation politico-administrative...

On confond souvent assimilation culturelle et assimilation politico-administrative. A cette dernière, très peu s’opposèrent outre-mer, les réticences étant bien davantage, sur ce point, métropolitaines.

Quant à l’assimilation culturelle, à cette date, sa question se posait en des termes sensiblement différents de ce que certains veulent bien dire aujourd'hui.

Les représentants des Quatre Vieilles réclamaient l'assimilation politique et administrative (à laquelle le gouvernement métropolitain était, répétons-le, extrêmement réticent), sans craindre pour autant l'assimilation culturelle, comme en témoigne la formule de Césaire :

« (…) un double processus, historique et culturel, qui, depuis 1635 a tendu à effacer toute différence importante de mœurs et de civilisation… »

Comment l’auteur de Cahier d'un retour au pays natal pouvait-il ainsi parler en 1946 ?


La clef du mystérieux Césaire « assimilationniste »

La clef de ces petits mystères réside dans le fait que derrière la question antillaise, se tenait en embuscade la gigantesque question africaine, et mieux encore, comme Césaire le dit sans ambages en ouverture de son rapport, celle de « l’Empire » tout entier. Or, touchant à la question noire, qui intéresse tout particulièrement Césaire, « l’Empire » pesait de plusieurs dizaines de millions d’âmes, en rapide augmentation, face à une métropole de quarante-cinq millions d’habitants. Sans parler de l’ensemble maghrébin (dix-huit millions), voire de l’ensemble indochinois (vingt-cinq millions), eux-mêmes en progression démographique constante…

L’ambivalence, l’apparente contradiction des positions de Césaire, à la fois chantre de la Négritude dans les années 1930 et artisan de l’assimilation en 1946, se résout dans le pari que faisaient à l'époque la presque totalité des représentants Ultramarins, en particulier Antillais aussi bien qu'Africains.

Un pari qui aujourd'hui, parce qu’il fut en définitive refusé et vaincu par le « blancisme » triomphant, est opportunément et presque totalement tombé dans l'oubli. Au point qu’il en est incompréhensible, tant dans sa profondeur que dans sa hauteur de vue, et qu’il n’est guère aisé, pour ces différentes raisons, de s’en servir pour éclairer l’Histoire…

Nous appelons « blancisme » cette famille de pensée, de droite comme de gauche, qui estime que la France est avant tout une nation « de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », et qu’elle se perdrait dans le métissage.

Après le choc phénoménal de la Seconde Guerre mondiale et de la débâcle, l’épopée de la France Libre, l’héroïsme salvateur de l’Armée d’Afrique et la victoire sur le nazisme, les temps semblaient mûrs pour que les promesses révolutionnaires de la défunte IIIe République et de la IVe naissante fussent tenues. Née dans un contexte d’extrême négation et oppression de l’humanité nègre, la Négritude, âpre et combattante dans les années 1930, s’apaisa, s’adoucit naturellement dans le contexte de l’immédiat après-guerre, pour assumer sa dimension « pan-humaine » et sa vocation de creuset universaliste.


De l’assimilation politique à l’assimilation réciproque

Aux yeux de la plupart des représentants ultramarins, l'assimilation politique et administrative, c'est-à-dire, dans les faits, l'égalité politique et sociale, non seulement protègerait les populations antillaises et africaines contre le colonialisme, mais elle assurerait aussi leur développement économique et social, leur bien-être quotidien, leur épanouissement et leur rayonnement culturel…

De là, cette assimilation serait promise à la réciprocité : la francisation de l'Outre-Mer s’accompagnerait nécessairement, grâce à la loi du nombre conjuguée au principe d’égalité, de l’« ultramarinisation » de la France... Grâce à l’intégration-assimilation à double sens, au sein de la grande République Franco-Africaine, émergerait progressivement mais inéluctablement une vaste culture hybride traversée de milles liaisons, interactions et ramifications internes et souterraines, où l’élément nègre et l’élément blanc seraient bientôt confondus, avec d’autres sans doutes...

Césaire comme ses collègues savait que, dans un rapport de force beaucoup plus inégal, trois siècles de broyeuse esclavagiste et colonialiste n’étaient pas parvenus à effacer les mânes africains des Antilles. Au pire, elle les avait rongés, enrobés ou dérobés ; au mieux, elle les avait métissés, infusés ou métamorphosés…

Dans ces conditions, comment la République franco-africaine, égalitaire et fraternelle, pourrait-elle sonner le glas de l’âme nègre ou de la civilisation africaine ?

Au lieu de se dissoudre en s’alliant avec la France et, au-delà, avec l’Europe entière, le génie nègre assurerait son essor et son déploiement, son expansion et sa mutation, tout comme le génie français ou européen, son frère, son double, son reflet étrange, pris dans le même mouvement réciproque et transhistorique… Cette alliance, cette rencontre des pôles, nègre et blanc, européens et africains, cette symbiose qu’appela de ses vœux Alioune Diop, fondateur avec Aimé Césaire de Présence Africaine, est le cri de toute une génération antillaise et africaine, et même, dans une large mesure, malgré tout, des suivantes…


Le retour des problématiques identitaires

Pourtant, au cours des années 1950, dans les sphères intellectuelles, les problématiques identitaires, appelées à être dépassées par la fusion découlant de l'égalité et la fraternité dans l’assimilation mutuelle, refirent surface, en force. Non tant par un mouvement ou une poussée intérieure, que par réaction face à l'impossibilité d'obtenir ici et maintenant l'égalité réelle, que ce soit aux Antilles (les belles promesses d’égalité sociale liées à la départementalisation ne furent pas tenues...) ou, plus encore, en Afrique... Avec l’immense déni d’égalité, l’indécrottable mépris que cela suppose et sous-entend, qui venant s’ajouter aux meurtrissures de l’esclavage, du racisme, « scientifique » ou non, et du colonialisme, les ravivait insupportablement dans le clair esprit du philosophe et du poète… Le Nègre à nouveau flétri et menacé, la Négritude se refit donc combattive et âpre, selon un réflexe de légitime défense…

Dans ce terreau de souffrances, de rêves et de déceptions, s’enracinent les évolutions ultérieures d'un Césaire ou d'un Senghor, les infléchissements de leurs positions, mais aussi leurs regrets professés en secret, et, parfois même, l'altération de leurs souvenirs de l'époque…

Visitant en voisin la Côte d’Ivoire en 1957, le président Kwamé N’Krumah, héros de l’indépendance et de la fierté africaines, s’extasia sur ce que l’Afrique et la France étaient en train de réaliser ici, prélude d’une admirable synthèse et d’une fraternité inconcevables pour un esprit débarqué du monde anglo-saxon de l’époque. Félix Houphouët-Boigny, ministre français et très grand homme politique ivoirien et africain lui répondit simplement : « Vous avez choisi l’indépendance, nous avons choisi la liberté. »

Une année plus tard, De Gaulle fit son coup d’Etat, et mit à peine deux ans pour acculer, en 1960, la Côte d’Ivoire à l’indépendance. Comme presque toute l’Afrique subsaharienne. Projetant les Antilles et les confettis de l’ « Empire » dans un déchirant entre-deux-mondes.

Privée de sa réciprocité, sur fond de néocolonialisme, l’assimilation redevint odieuse.

Nous n’en sommes toujours pas sortis…




Alexandre Gerbi




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20 mars 2009

Départementalisation de Mayotte

Départementalisation de Mayotte
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Prisonniers
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d'une histoire ancienne
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par
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Alexandre Gerbi
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Le 29 mars prochain, par référendum, Mayotte se verra proposer de devenir un département français.

Le rapport (UMP-PS) de la Commission des Lois explique :

« L’attachement indéfectible de la population de Mayotte à la France, la constance et la force de son aspiration à se rapprocher du droit commun de la République créent des devoirs pour notre pays : prendre en compte cette volonté constitue une exigence démocratique. »


Entre exigence démocratique et… sociale ?

A l’approche du cinquantenaire des indépendances africaines (1960-2010), en accomplissant symboliquement la mutation refusée il y a un demi-siècle, l’Etat français espère-t-il démontrer à la face du monde sa rupture avec la Ve République blanciste ?

A examiner le projet de plus près, loin d’accueillir fraternellement dans la communauté nationale 185.000 Mahorais majoritairement noirs et musulmans, il semble plutôt que le gouvernement s’apprête à faire de Mayotte le théâtre d’une énième aventure ambiguë. Dans la plus pure tradition du régime…

Un seul exemple.

Dans le 101e département français, nos « concitoyens mahorais » seront gratifiés d’un RMI qui ne sera pas le même qu’en métropole. Il lui sera même quatre fois inférieur.

« (…) ce bouleversement déstabiliserait l’économie mahoraise », explique la Commission des Lois.

En son temps, le Ministère de l’Economie Fabius-Parly invoqua semblable souci de l’équilibre des économies locales pour justifier son refus d’appliquer un arrêt du Conseil d’Etat recommandant la « décristallisation » des pensions des anciens combattants africains (ou plutôt franco-africains…).

Force est de constater que le sous-développement (ou le niveau de vie) de la Corrèze n’a jamais induit des tels ajustements…


L’égalité ? Oui… mais

L’Etat français prétend appliquer à Mayotte l’égalité républicaine. Mais fidèle à la tradition typiquement colonialiste du « deux poids deux mesures », il commence par en exclure les montants du RMI et du SMIC, en arguant d’un sous-développement local dans lequel, pourtant, sa responsabilité est patente.

« Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde », écrivait Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

Comment les députés français peuvent-ils craindre que Mayotte ne sache, dans l’avenir, offrir du travail à sa jeunesse, et lui infliger dans le même temps un sous-régime salarial et social qui pourrait durer jusqu’à « 25 ans » ? Quelle est cette rupture qui emprunte au système qu’elle prétend abattre certaines de ses recettes les plus rances ?

L’Union Africaine a condamné par avance ce référendum organisé sur une terre « occupée par une puissance étrangère », et le colonel Kadhafi accuse la France de « néocolonialisme ». Les députés de la Commission s’en sont offusqués. Pourtant, en traitant comme à son habitude les ultramarins en Français de seconde zone, Paris justifie ces grondements et ces attaques.

Car la départementalisation de Mayotte nous confronte à des problématiques coloniales ou néocoloniales, et s’inscrit dans un contexte historique, politique et géographique complexe.

Or celui-ci est largement caché, voire falsifié, par la Commission des Lois et le gouvernement français, mais aussi par la « gauche de la gauche » française, et certaines des plus hautes instances internationales…


La Révolution anjouanaise

Eté 1997. A l’issue de grèves de longue durée, de soulèvements populaires, de fête nationale non chômée et de 14-juillet fêté, Anjouan et Mohéli font sécession de la République des Comores, et proclament leur rattachement à la France.

A l’époque, l’Union Européenne, l’OUA et Paris condamnent la sécession, et Grande Comore finit par organiser un débarquement militaire pour faire rentrer les « rattachistes » dans le rang. En vain. L’unité de la République des Comores, devenue Union fédérale, ne s’en est jamais vraiment remise.

De là, on comprend qu’aujourd’hui Grande Comore exige plus que jamais la rétrocession de Mayotte, et que celle-ci ne veuille pas en entendre parler.

On comprend aussi que, contrairement à la « volonté » des Mahorais, pas plus en 2009 qu’en 1997 (ou en 1981…) celle des Anjouanais et autres Mohéliens n’inspire à la Commission des Lois et au gouvernement français une quelconque « exigence démocratique »…


Les errements d’une certaine gauche

Dans l’Humanité, le 12 mars 2009, on lisait :

« Jean-Paul Le Coq (PCF) a rappelé, au nom des députés communistes et du Parti de gauche, que « la séparation arbitraire de Mayotte viole l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores et suscite légitimement les condamnations internationales, notamment des États-Unis » ».

A suivre le PCF et le Parti de Gauche, faudrait-il que la France impose l’indépendance à Mayotte, et somme ses populations d’intégrer l’Union des Comores, avec la bénédiction de Washington, selon les méthodes appliquées à l’Afrique française en 1960 ?

Cette gauche stalino-trotsko-sartrienne française, prisonnière d’une histoire absurde ou criminelle qui l’a conduite, il y a cinquante ans, à trahir les rêves égalitaires des Africains au profit de l’impérialisme soviétique et de ses cauchemars (mais aussi, dans les faits, des néocolonialismes français, états-uniens, et autres), se dresse maintenant contre l’unité franco-mahoraise.

Que ne suit-elle dignement l’idéal d’un Senghor, d’un Lévi-Strauss ou même d’un Césaire, tels que la République blanciste, PCF compris, les élimina ou les écrasa, les dégoûta et les aliéna, parce qu’elle refusait de bâtir avec l’Outre-mer un projet fraternel… Il faut relire la lettre de démission d’Aimé Césaire à Maurice Thorez en 1956.


Les monstres de faïence

Si le gouvernement français, dans un respect strict et mutuel avec ses interlocuteurs comoriens et dans un dialogue permanent avec l’Union Africaine, songeait à ouvrir honnêtement et fraternellement les très épineux dossiers d’Anjouan et de Mohéli, il romprait radicalement avec une tradition abjecte.

Or, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, s’il s’avisait d’accomplir enfin les rêves de Senghor, de Lévi-Strauss et de Césaire – et même peut-être ceux de Rosa Luxembourg – le gouvernement français trouverait sur sa route une extrême-gauche galvanisée.

Non d’ailleurs sans quelques bonnes raisons, tout de même, puisque le régime, à l’image de son projet de départementalisation de Mayotte ou d’autonomie des Antilles, traîne de vieilles démangeaisons inégalitaires et colonialistes…

Ce face-à-face, absurde et monstrueux, où chacun des adversaires trahit, dans les deux cas et chacun à sa façon, tout à la fois les Nègres, la France, le peuple, la République et ses principes, est le paradigme de tout un système. Espérons-le, agonisant.




Alexandre Gerbi




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17 août 2008

Crise en Géorgie

Crise en Géorgie
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Du Caucase

aux confins

de l’Océan Indien

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par
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Alexandre Gerbi
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L’apprenti sorcier américain a déclenché la machine indépendantiste en Europe. En pleins jeux olympiques, Poutine et Medvedev répliquent en judokas. Que va faire Sarkozy ?


Dans l’affaire géorgienne, le moins que l’on puisse dire, c’est que les Américains ne manquent pas d’air.

Après avoir soutenu militairement – contre l’avis des Russes – la sécession kosovare en Serbie, voici les Etats-Unis qui s’opposent – encore contre l’avis des Russes – aux sécessions ossète et abkhaze en Géorgie, qui bénéficient, cette fois, faut-il s’en étonner, du soutien militaire russe…

Au gré d’une logique manifestement à géométrie variable, les Etats-Unis tantôt se posent en défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – quitte, au besoin, à recourir à la force – tantôt ils semblent le tenir pour quantité négligeable – et juger, dans ce cas, le recours à la force inacceptable…

Quant aux Russes, en intervenant en Géorgie, ils ne font donc que s’engouffrer dans le précédent créé, justement, au Kosovo, par ces mêmes Américains.

Objectera-t-on que les Russes interviennent en Géorgie unilatéralement et au mépris de l’ONU ? Or c’est également au mépris de l’ONU, et malgré la fronde conduite par la France, on s’en souvient, que les Etats-Unis sont intervenus avec la plus extrême brutalité en Irak… En intervenant militairement hors de leurs frontières sans se soucier de l’ONU, les Russes jouent en fait, là encore, une récente partition états-unienne, mais en mode mineur…

Résultat, le ton est brutalement monté du côté russe. D’autant qu’au même moment, l’Oncle Sam tripatouille du côté de la Pologne, en installant des rampes de missiles anti-missiles prétendument anti-iraniens, mais au demeurant potentiellement braqués sur la Russie, et partant fort peu prisés des Russes, ce qui peut se comprendre… Russes qui, par la bouche du général Anatoli Nogovitsine, chef d’Etat major adjoint, se mettent, le 15 août 2008, à menacer la Pologne, complice des Etats-Unis dans cette affaire, d’une éventuelle « attaque »…

Face à une telle escalade dans laquelle ils portent, à plusieurs titres, une très lourde part de responsabilité, les USA sauront-ils enfin solder leurs flagrantes incohérences, et en accepter la conséquence : l’extension du territoire russe aux deux territoires sécessionnistes géorgiens ? Evidemment, la Russie se remettant à grossir, voilà qui ressemblerait à un cauchemar yankee…

Mais dans cette affaire, est-il possible de refuser que soit simplement appliqué en Géorgie le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en Ossétie du sud et en Abkhazie, tel que le demandent les Russes, forts du précédent kosovar ?

Mieux encore, même si le Kosovo n’a pas encore demandé son rattachement à l’Albanie, pourra-t-on décemment rejeter cette autre exigence russe : le rattachement de l’Ossétie et de l’Abkhazie à la Fédération de Russie, que Moscou réclame au nom, encore une fois, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Evidemment, dans un tel contexte d’hypocrisie généralisée de la part de l’administration américaine et de ses godillots britanniques, les Russes ont beau jeu d’user du double langage comme au joli temps du stalinisme (leurs chars occupent d’ailleurs la ville natale du dictateur soviétique, en Géorgie…), de refuser d’évacuer les provinces sécessionnistes (et pro-russes…), et de s’éterniser le plus longtemps possible en territoire géorgien proprement dit.

Et la France, présidente de l’Union Européenne, dans tout ça ? Elle qui a suivi naguère l’Amérique dans la folle équipée kosovare, doit-elle, comme l’Angleterre, suivre aujourd’hui aveuglément les Américains, jusqu’au bout de l’enfer, dans leurs pharamineuses contradictions ? Ou bien, en cohérence avec l’affaire kosovare, la France doit-elle, forte de la présidence européenne qu’elle assume, en appeler à l’ONU et permettre aux Ossètes et aux Abkhazes de décider, en scrupuleux respect de l’équité qu’exige la démocratie, librement de leur destin ?

Bien sûr, en soutenant la sécession kosovare en Serbie, en mettant le feu à la pétaudière des Balkans selon une vieille recette, les Américains savaient bien qu’ils ouvraient la boîte de Pandore des nationalismes européens, boîte suffisamment pleine pour essaimer à tout vent sur le Vieux Continent, et déstabiliser, à terme, de nombreux pays. A l’époque, l’Espagne pas plus que la Russie n’en doutaient, qui ont dénoncé la sécession kosovare – Kosovo que les Serbes tenaient, à tort ou à raison, pour le berceau de leur nation.

Quoi que l’on pense des manœuvres de l’apprenti sorcier américain, maintenant que la mécanique sécessionniste qu’il a délibérément déclenchée en Europe semble en marche, qui peut prétendre s’opposer au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en Ossétie, en Abkhazie et ailleurs ?

Le problème est dans cet « ailleurs », justement...

Car à ce petit jeu-là, que pourrait bien répondre Paris à une Wallonie divorçant des Flandres belges (on murmure de plus en plus que la Belgique n’en a plus pour très longtemps…), et demandant officiellement son rattachement à la France ?
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Mieux encore, toujours dans ce contexte mais cette fois du côté de Madagascar, que pourrait bien répondre la France aux îles d’Anjouan et de Mohéli faisant sécession de la très affaiblie fédération comorienne, et qui réclameraient leur rattachement à la France, puisque cette hypothèse s’est déjà produite, précisément, en 1997…
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Etourdissante problématique pour un président français flanqué d’une tradition gaullo-sartrienne du repli hexagonal, sorte de catéchisme politique de tout président de la Ve République... A moins que le vieux rêve « pangaulois » du Général (de Charleroi à Chicoutimi !) puisse, avec la récupération de la Wallonie, retomber sur ses pattes prophétiques. « Le Général avaient bien dit qu’il finiraient par nous tomber dans les bras ! » chantent déjà les exégètes illuminés…

Là où le bât blesse, c’est avec l’affaire comorienne. Puisque ces « rattachistes »-là sont des Nègres musulmans… Il faudrait au président de la République française transgresser le dogme et le tabou gaulliens (ou gaullo-sartriens…) de la France blanciste et de l’ « apartheid à la française » organisé à l’échelle intercontinentale, ce que fut, au vrai, la décolonisation…

A la faveur des récents événements internationaux, Paris serait-il prêt aujourd’hui à accéder à la demande « rattachiste » de la Wallonie et, mieux encore, à celle d’Anjouan et de Mohéli – quitte à subir les cris de Bruxelles et de Grande Comore, et d’encourir le courroux de nos très rock’n’roll amis Américains et Britanniques ?

A l’heure de la mondialisation, ce qui se passe du côté du Caucase est placé sous le signe de l’hypocrisie, de la mauvaise foi et de la violence. Il doit l’être sous celui de l’honnêteté, de la franchise et de la démocratie, c’est-à-dire de la volonté des populations.

Tout cela se passe du côté du Caucase, mais engage le destin de bien des hommes, pour nous Français, Belges et Africains, des plaines des Flandres jusqu’aux confins de l’Océan Indien...





Alexandre Gerbi




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7 avr. 2008

Chute d’un colonel à Anjouan



Chute d’un colonel à Anjouan :

Et après,

M. Sarkozy ?
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par
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Anne-Proserpine Diop


Morte ou pas morte la « Françafrique » ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que M. Sarkozy s’est souvent montré brouillon sur le sujet. Question-Quizz de la semaine : à Anjouan, le président de la République française joue-t-il les hérauts de la démocratie, les parrains néo-gaulliens, ou les apprentis sorciers ?


Par un joli matin d’automne dans l’hémisphère sud, le 25 mars dernier, à soixante kilomètres des côtes mahoraises de la France, porté par une coalition internationale, un débarquement militaire a eu lieu. Nos aimables confrères des médias hexagonaux ont couvert l’événement avec une extrême discrétion, préférant concentrer les débats sur l’agitation au Tibet, la flamme olympique et ses pérégrinations militantes, mai 68 et les chiens écrasés. Les Comores, c’était pourtant de l’or en barre pour un grand reporter… La bande-annonce mettait l’eau à la bouche.

Ambiance Apocalypse Now, lumière rouge, hélicos ukrainiens sur fond de soleil levant, treillis, casquettes, fusils automatiques : une équipée digne d’un roman d’espionnage des années 50. Sur la photo avec lunettes noires, Bush, Ahmadinejad, Kadhafi et Sarkozy, incarnations splendides des Etats-Unis, de l’Iran, de la Libye et de la France. Les quatre compères autour d’une table, sur la table une carte, sur la carte l’immensité bleue de la mer, au milieu un minuscule point triangulaire : Anjouan… contre le reste du monde ! Nom de code : « Démocratie aux Comores ».

Plus prosaïquement, le colonel Bacar, président contesté d’Anjouan, a été soufflé comme un veau de lait par une explosion atomique. Grande victoire du Droit.

Epilogue. A Mayotte, au cours d’émeutes, certains Comoriens très expansifs, furieux que la France prît en charge le tyranneau en fuite, molestèrent des passants innocents. Qu’aurait voulu la foule ? Qu’on lui livrât Mohamed Bacar afin qu’elle l’étouffât avec ses tripes ?

Nous ne flétrirons pas outre mesure l’humanisme sarkozien qui s’est illustré dans cet asile politique. Le sang n’efface pas le sang. Que la justice mène une enquête impartiale, et tranche le cas Bacar sans faiblesse. Vous doutez ? Nous aussi. Mais nous attendons surtout de voir la suite. Car c’est le plus important.



Comme disaient Démosthène et Plutarque, il faut toujours remettre les choses dans leur contexte et à leur juste échelle. Vincent Kraft et Alexandre Gerbi l’ont utilement rappelé la semaine dernière dans nos colonnes : avec ce débarquement, Anjouan sort d’une période de dix ans de quasi-indépendance.

L’indépendance avait été proclamée, le 14 juillet 1997, dans un climat présentant de singulières analogies avec celui qui a préparé la chute du colonel Bacar – fonctionnaires impayés, pénuries en tous genres, absence de perspectives pour la jeunesse, mécontentement populaire contre le gouvernement, misère, abus de pouvoir multipliés, violence d’Etat.

A l’époque, les Anjouanais révoltés ne s’étaient pas contentés de faire sécession de la République islamique des Comores. Ils avaient aussi, simultanément, proclamé leur rattachement à la France, dans une ambiance de révolution. Un vrai 1789 en miniature, survenu comme il se doit un 14 juillet….

La France ? Elle n’avait rien voulu savoir. A Paris, on craignait trop de devoir réintégrer, après Anjouan et déjà la petite Mohéli, bientôt Grande-Comore elle-même, et donner de la sorte de dangereuses idées à l’Afrique continentale. Selon une réaction en chaîne incompréhensible vue de métropole, mais pas si étonnante pour qui connaît bien l’Histoire et les secrets de l’âme africaine, l’Afrique profonde, sa mémoire d’éléphant, ses grands rêves avortés, et son fol amour pour la France.

Pendant l’été 1997 à Paris, fidèle aux principes inviolables de la « Françafrique », depuis quelque plage ou quelque terrasse convenablement éventées, le gouvernement chiraco-socialiste répondit « Niet » aux Anjouanais rattachistes. Ce fut simple, et par la suite un peu meurtrier, à cause du choléra. Las ! A l’époque, le débarquement armé dépêché par Moroni avec l’aval du Quai d’Orsay échoua, et Anjouan resta quasi-indépendante de Grande-Comore… La réponse consista en un embargo qui, nonobstant les ravages du choléra qu’il secréta, n’atteignit pas son but, puisque Anjouan demeura « libre ».

De cette époque à nos jours, la malédiction put reprendre ses droits. La tyrannie, qui avait poussé le peuple anjouanais à en appeler à la France, descendit cette fois dans le corps d’un certain Mohamed Bacar. Progressivement, la prévarication, les trafics, les détournements, l’arbitraire, la terreur armée et barbouzarde s’abattirent à nouveau sur Anjouan, qui continua longtemps à célébrer, année après année, le 14 juillet, anniversaire de son indépendance, malgré le refus de la France de la réintégrer… La révolution anjouanaise, qui avait réclamé l’avènement de la République vertueuse et généreuse, fut progressivement assassinée avec la complicité de celle-là même qui devait l’en délivrer, et s’abîma dans une nouvelle dictature ubuesque sous le règne d’un colonel francophile.



La semaine dernière, le 25 mars 2008, cette même France, qui ne sait plus quoi faire à Mayotte surpeuplée où déferlent jour après jour, mois après mois, années après années, décennies après décennies, des flots continus de Comoriens et en particulier d’Anjouanais fuyant la misère et le désespoir, cette même France a parrainé un nouveau débarquement armé à Anjouan, bénéficiant cette fois, contrairement à 1997, du renfort d’un important contingent tanzanien, à la grande sérénité de Moroni, et la grande inquiétude de Moutsamoudou.

Dans cette situation, que compte faire Nicolas Sarkozy ? Imposer à Anjouan un retour dans le giron de la République islamique des Comores devenue Union Comorienne, dont le peuple anjouanais pourrait bien ne pas vouloir ? Qu’en penseront ses alliés subsahariens dans cette affaire, tous là pour conjurer les sécessions qui couvent ou brûlent chez eux : Zanzibar pour la Tanzanie, Casamance pour le Sénégal, Darfour pour le Soudan… Quant à l’Afrique du Sud, le géant diplomatique de l’Afrique subsaharienne traditionnellement très puissant dans la région, qui plaida jusqu’au bout une autre méthode et une autre issue, la pression diplomatique et les négociations, M. Sarkozy a préféré lui tourner le dos et opter pour la force, flanqué de bien étranges acolytes…

Dans cette confusion des alliances et des genres, sur fond de tabou gaullien dont la Ve République est pétrie – le vieux catéchisme top secret du blancisme, entre « blanchitude » et « catholocité » –, le président de la République osera-t-il jouer la carte de la démocratie à Anjouan et aux Comores, pays nègres et musulmans ?

Prenant acte de la Révolution anjouanaise de 1997, l’homme de la « Rupture » saura-t-il convaincre Moroni, l’ONU et ses multiples alliés de laisser enfin la parole au peuple d’Anjouan et de Mohéli, dans le cadre d’élections vraiment libres et démocratiques, afin que les populations de ces deux îles choisissent librement leur statut ?

Enfin, quel que soit le verdict des urnes, celui-ci sera-t-il vraiment respecté par la communauté internationale ? Comment réagira la France si Anjouan et Mohéli souhaitent redevenir des territoires de plein droit de la République française ?

La discrète opération « Démocratie aux Comores » s’annonce par bien des aspects, notamment le black-out médiatique qui l’a accompagné, comme une nouvelle imposture aux dépens des peuples anjouanais et mohélien, comorien et français.

Pourrait-elle cacher, en embuscade, l’aube d’une « Rupture » digne de ce nom ?


Anne-Proserpine Diop


Article d'Anne-Proserpine Diop publié sur le site Afrique Liberté le 5 avril 2008

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25 mars 2008

Débarquement militaire à Anjouan

Article de Vincent Kraft
publié sur le site Afrique Liberté
le 26 mars 2008
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Eclairage

Débarquement militaire à Anjouan
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ou
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Le stade suprême
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de la «Françafrique»


Ce matin, mardi 25 mars 2008, sur l’île comorienne d’Anjouan, un débarquement armé a commencé. Objectif officiel : renverser le colonel Mohamed Bacar, chef de l’île autonome depuis 2002, accusé notamment, bien qu’il s’en défende, d’avoir truqué les élections en juin 2007 pour se maintenir au pouvoir. Si le trucage des élections était avéré, un tel crime serait insupportable, on s’en doute, sur un continent où la démocratie est la règle, scrupuleusement respectée par tous…
Logiquement baptisée « Démocratie aux Comores », cette opération militaire, encore en cours à l’heure qu’il est, présente une particularité : elle est soutenue et orchestrée par un attelage hétéroclite réunissant, outre la France de M. Sarkozy et l’Union Africaine, l’Iran de M. Ahmadinejad, la Libye du colonel Kadhafi, les Etats-Unis de M. Bush. Autant de pays très en pointe en matière de démocratie et de droits de l’homme…


* * *

Etrangement, si la presse écrite française a ouvert ses colonnes à cette nouvelle crise comorienne, les médias de masse, télévisions et radios, n’en ont que peu parlé, et le plus souvent pas parlé du tout.
Il est vrai que sur le chapitre anjouanais, nos aimables confrères de la presse française font preuve, de longue date, d’une conception très particulière de l’éthique journalistique, qui les conduit régulièrement à jouer la carte du black-out, ou à procéder à une présentation pour le moins partielle des faits.
Une méthode qui permet, en réalité, de ménager les intérêts de la "Françafrique", et de servir son petit catéchisme fondamental. A savoir : il faut à tout prix préserver les acquis de la prétendue décolonisation, c’est-à-dire notamment la « blanchitude » de la France (car cette brûlante question est bel et bien, comme on va le voir, au cœur de l’affaire anjouanaise…), et empêcher tout mouvement qui risquerait de remettre en cause les conditions sous lesquelles le néocolonialisme est possible.
Cette fois-ci et comme d’habitude, l’intoxication médiatique française bat son plein, et permet de justifier l’injustifiable. L’Afrique du Sud de M. Thabo Mbeki a eu beau prôner le dialogue avec le colonel Bacar et tout tenter pour différer cette opération, la "Françafrique" et ses alliés de circonstance se sont mis d’accord pour employer la force. Les Anjouanais ne s’en étonneront pas outre mesure, puisqu’ils ont déjà eu l’occasion d’en faire l’expérience, il y a presque dix ans tout juste, en 1997, dans des circonstances étonnantes...
Afrique Liberté a demandé à Alexandre Gerbi l’autorisation de publier un extrait de son ouvrage Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine (Ed. L’Harmattan, 2006), où il aborde ce qu’il appelle « la révolution anjouanaise de 1997 ». Un épisode systématiquement passé sous silence par nos confrères et par les autorités françaises, qui permettra à nos lecteurs de prendre la pleine mesure de ce qui, au-delà de la restauration de la démocratie et des droits de l’homme, se joue aujourd’hui à Anjouan.

Vincent Kraft




La Révolution anjouanaise de 1997
Extrait de Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine
(Ed. L’Harmattan, 2006)


L’Afrique apporte toujours
quelque chose de nouveau.

Rabelais[1]



Le destin de la « Révolution » anjouanaise reflète les positions encore actuelles des autorités françaises – qu’elles soient de droite ou qu’elles soient de gauche – unanimement acquises au catéchisme de la Vème République gaullienne[2].


* * *

Anjouan est l’une des quatre îles qui composent le petit archipel des Comores, non loin de Madagascar, tout près du canal du Mozambique. Outre Anjouan, les Comores comprennent trois autres îles : Grande Comore, Mayotte et Mohéli.

En 1974, répondant à diverses revendications indépendantistes, la France de Valéry Giscard d’Estaing décida d’interroger l’ensemble comorien. Un problème se posa : les résultats du référendum d’autodétermination devraient-ils être considérés en bloc, ou bien île par île ? La question était cruciale, car si le « Oui » à l’indépendance l’emporta finalement très largement avec 96 % des voix à Grande Comore, Anjouan et Mohéli, en revanche le « Non » l’emporta à Mayotte, avec 64 % des suffrages exprimés.

On le voit, procéder à un décompte « en bloc » conduisait à accorder l’indépendance aux quatre îles. En revanche, procéder à un décompte « île par île » conduisait à n’accorder l’indépendance qu’à trois des quatre îles, et par conséquent à maintenir Mayotte dans la République française. Un vrai casse-tête démocratique…

Dans l’affaire, les tenants de l’indépendantisme, comoriens ou français, réclamaient bien sûr que les résultats soient pris « en bloc », et contestaient le décompte « île par île », arguant qu'un tel décompte était contraire aux principes les plus élémentaires du droit international, qui affirme l’intangibilité des frontières et l’indivisibilité des entités territoriales. En face, les partisans du maintien dans la République, comoriens ou français, exigeaient bien entendu que le référendum soit considéré « île par île », dénonçant qu'on puisse imposer l'indépendance à une île (et une population) l'ayant refusée par référendum.

Après moult débats au Parlement français et dans la presse, après moult pressions de toutes sortes et en tous sens dans les coulisses du pouvoir, il fut finalement décidé que les résultats du référendum seraient considérés « île par île ». Ce choix provoqua l’ire des indépendantistes, et la joie de leurs adversaires…

Suite au référendum de décembre 1974, en janvier 1975, Grande Comore, Anjouan et Mohéli proclamèrent leur indépendance (unilatéralement, précipitant « légèrement » le calendrier prévu, la France ne s’en offusqua pas) et formèrent la République islamique des Comores, tandis que Mayotte resta française.


Immédiatement, la République islamique des Comores exigea la rétrocession de Mayotte, au nom du résultat « en bloc » du référendum. Les autorités françaises promirent que d’autres référendums d’autodétermination sur l’indépendance seraient à nouveau organisés à Mayotte.

C’est une des caractéristiques intéressantes (et assez mystérieuse d’un point de vue démocratique) du processus de décolonisation : lorsqu’un territoire accède à l’indépendance par voie de référendum, il ne lui est ensuite jamais proposé de revenir en arrière. En revanche, la volonté inverse, le maintien dans la République (ou dans la France), fait toujours l’objet de nouvelles consultations, et donc de nouvelles remises en cause. Etrange sens unique de l’Histoire, bien difficile à justifier. D’autant que, comme on va le voir, il arrive que la question se pose aussi en ces termes, justement…


* * *

L’indépendance se révéla rapidement décevante pour les Comoriens. Cédant aux tentations dictatoriales, le pouvoir du président Abdallah[3] s’enfonça jour après jour dans le clientélisme et la corruption, avec la complicité armée de Bob Denard, mercenaire français considéré comme le vrai maître du pays, et dont les réseaux couraient de Paris à Johannesburg.

Au spectacle de l’instabilité croissante qui, sur fond de paupérisation accélérée, gagnait ses voisines, Mayotte n’eut plus qu’une réponse à la question de l’indépendance : « Non ». Lors des référendums ultérieurs, Mayotte vota à une écrasante majorité pour son maintien dans la République française.

Devant l’ONU, les autorités comoriennes multiplièrent les démarches et les dénonciations, souvent avec une extrême virulence à l’endroit de la France, pour exiger que Mayotte rejoigne la République islamique des Comores. Dans leurs démarches, les autorités comoriennes bénéficiaient – qui s’en étonnera ? – de nombreux soutiens internationaux. Mais la France et Mayotte tinrent bon, quitte à essuyer mille condamnations solennelles.

Dans ce contexte, les habitants d’Anjouan, la deuxième île de l’archipel par sa population, qui avaient plébiscité en décembre 1974 l’indépendance dans l’espoir de lendemains qui chantent, constatant que ceux qui les avaient poussés dans cette voie, les indépendantistes, en multipliant les promesses mirifiques, les avaient en fait abusés, se prirent à regretter sérieusement la France.


* * *

Pensant que l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand marquait un tournant historique, un collectif réunissant près de 380 notables anjouanais adressa au Président français fraîchement élu une lettre où ils dénonçaient l'incurie et les abus du pouvoir comorien, et réclamaient le rattachement d'Anjouan à la France. Revenu de ses convictions des années 1950[4], Mitterrand ne jugea bon ni de satisfaire cette étrange demande, ni d'en informer le peuple français.

Les années suivantes, les bouillants étudiants comoriens, catalysant comme souvent la jeunesse le mécontentement populaire, se révoltèrent, en particulier à Anjouan. Au cours des manifestations qui se multiplièrent dans le courant des années 1980, il devint même de tradition de s’en prendre aux drapeaux de la République islamique des Comores, et de hisser à leur place des drapeaux tricolores.


* * *

Peu à peu, à Anjouan et Mohéli, îles de plus en plus délaissées par le régime, une rumeur étrange et tenace enfla, qui prétendait que le référendum de 1975 avait été truqué : Giscard d’Estaing, de mèche avec les indépendantistes, s’était débrouillé pour se débarrasser d’eux ! La propagande indépendantiste leur avait fait miroiter monts et merveilles, ils s’étaient laissé séduire par les sirènes d’un nationalisme des lendemains radieux, l'opulence pour la multitude… et ils s’apercevaient que tout cela n’était qu’un sombre attrape-nigaud !

Dans ces circonstances, les vieux Comoriens, anciens combattants de l’Armée française ou petits fonctionnaires, qui se souvenaient des discours de la France coloniale universaliste et généreuse, la République et l’Intégration, osèrent à nouveau laisser libre cours à leurs opinions de « Français de cœur ». Ainsi ressurgit à Anjouan et Mohéli le patriotisme français comorien[5]

Tout au long de la décennie 1980, la France mitterrando-gaullienne (PS-RPR) ignora bien entendu ces revendications incongrues. Les médias n’informèrent pas les Français de ces poussées de fièvre francophile, qui du reste – qui pourrait en douter ? – étaient le fruit d’une âme comorienne versatile et fantasque, et feraient long feu.

Mais ces diables d’Anjouanais s’entêtèrent...

Il faut dire qu’avec le temps, la situation politique et économique n’en finissait pas de se dégrader dans la République des Comores, au rythme d’une démographie galopante[6] et de coups d’Etat en série (vingt-cinq tentatives en vingt-cinq ans d’indépendance).

Pour asseoir leur pouvoir fragilisé chaque jour davantage par les événements, les autorités comoriennes accentuèrent le favoritisme financier dont bénéficiait Grande Comore, siège du gouvernement et du parlement, au détriment d’Anjouan et Mohéli, jugées évidemment moins stratégiques. Ce raisonnement permit en effet de prévenir les mécontentements populaires à Grande Comore, mais exacerba en contrepartie les aspirations sécessionnistes à Anjouan et Mohéli, de plus en plus laissées pour compte, en vertu de l’implacable logique des vases communicants.

Conséquence de la paupérisation généralisée, pendant ces années 1990 plus encore que pendant la décennie précédente, Mayotte la française devint un Eldorado pour Anjouanais et Mohéliens désespérés. Entassés sur des rafiots de fortune ou par tout autre moyen, les réfugiés affluèrent en masse à la recherche d’un salut économique et social qu’ils ne trouvaient plus chez eux[7].

* * *

L'année 1997 marqua un tournant majeur dans l’ère post-coloniale comorienne, voire africaine. Une de ces accélérations de l'Histoire qui ravissent les historiens quand elles ont le bon goût d'aller dans la direction attendue, celle du fameux Vent de l'histoire. Mais cette fois-ci, le vent de l'Histoire tempêta en direction opposée, autant dire en sens interdit…

La tension alla soudain crescendo à partir de janvier 1997. Aux manifestations de fonctionnaires non payés (10 mois d'arriérés) succédèrent celles des lycéens privés de professeurs (ceux-ci étant, logiquement, en grève de longue durée). De nombreux affrontements avec les forces de l'ordre marquèrent la période, avec leur lot de blessés et d'arrestations. Or, loin d'apaiser les esprits, la répression radicalisa l'opinion anjouanaise dans sa détermination à en découdre avec le pouvoir central, désormais plus détesté que jamais.

Le 23 juin, fidèles à une habitude ancienne, des sécessionnistes hissèrent subrepticement le drapeau français devant la préfecture de Moutsamoudou. Les coupables furent prestement mis aux arrêts sur ordre des autorités.

Le 6 juillet, jour de fête nationale, faisant fi des consignes et autres mises en garde officielles, la population anjouanaise refusa de célébrer la fête nationale de l'indépendance. Les fonctionnaires allèrent travailler et les commerçants ouvrirent boutique comme un jour ordinaire.

Huit jours plus tard en revanche, le 14 juillet 1997, le peuple d'Anjouan chôma. A Moutsamoudou, « capitale » de l'île, les drapeaux tricolores fleurirent aux fenêtres, et le slogan « Vive la France » envahit les murs de la ville. Défiant les autorités, dans un immense élan de ferveur populaire, les Anjouanais descendirent dans la rue, brandissant des portraits du président Chirac. Tandis que la foule entonnait la Marseillaise, on hissa les couleurs dans la liesse. La gendarmerie, fidèle au pouvoir central, tenta de s'y opposer. S'ensuivirent de violents affrontements, qui tournèrent à l'avantage des manifestants, trop nombreux pour être contenus. Mais les révoltés d'Anjouan n'avaient pas l'intention de s'en tenir à des symboles. Ce qu'ils entendaient bien conduire, c'était une révolution. Aussi, ce 14 juillet 1997, l'insurrection prit un tour inédit : l'île annonça non seulement qu'elle faisait sécession de la République islamique des Comores, mais encore elle proclama son rattachement à la France…

* * *

La télévision française ne s’avisa d’abord pas d’occulter cette révolution à contre-courant de l’Histoire, que les rédactions avaient naturellement tendance à trouver sympathique. Au 20 heures de TF1, les murs de Moutsamoudou ornés de « Vive la France » s’étalèrent plein écran.

Mais la torpeur estivale ayant ses limites même au Quai d’Orsay (alors socialiste), le tir fut promptement rectifié. Dans les jours qui suivirent, le soudain patriotisme français des Anjouanais, expliquèrent en chœur les télévisions hexagonales reprises en main, n’était motivé que par l’appât du gain, que la « vitrine » Mayotte exposait malencon-treusement à leur convoitise[8]. En d’autres termes, les Anjouanais n’étaient que de vulgaires intéressés, qui drapaient leur détresse dans une francophilie de comédie. Ces hommes et ces femmes qui entonnaient la Marseillaise en brandissant le drapeau bleu, blanc, rouge ? Des immigrés en puissance, avides de prestations sociales made in France, RMI, allocations familiales, etc.

Si ces Comoriens n’étaient, ma foi, que de vils bonimenteurs, pourquoi faire écho à leurs carabistouilles ? Tandis que le gouvernement français réaffirmait son attachement à l’unité territoriale de la République des Comores[9], les médias audiovisuels français cessèrent donc d’informer la « métropole » de l’agitation anjouanaise. Anjouan disparut des écrans de télévision et des journaux des grandes radios. Alors que France 2, TF1 et France Inter avaient sans sourciller tourné la page, RFI seule continua de jouer son rôle, en relatant jours après jour les développements de la crise anjouanaise.


* * *

Car l’Histoire continua de se dérouler, en marge du black-out audiovisuel français. Un black-out bien pratique d’ailleurs, puisque les autorités de Grande Comore, avec l’accord explicite des autorités françaises[10], refusèrent de reconnaître la sécession d’Anjouan, et bien sûr son rattachement à la France.

Le 18 juillet 1997, le leader du mouvement, Foundi Abdallah Ibrahim, adressa au président de la République islamique des Comores une lettre dans laquelle il signifiait que « l'île d'Anjouan appartient aux Anjouanais et qu'elle est officiellement rattachée à la République française depuis le 14 juillet 1997 ».

Le 21 juillet, les leaders de la rébellion, Foundi Abdallah Ibrahim et Ahmed Charikane, furent arrêtés sur ordre de Grande Comore. Mais ce coup de force gouvernemental, loin d’enrayer le mouvement révolutionnaire, qui bénéficiait d'un soutien populaire massif, mit le feu aux poudres : Anjouan s'embrasa de plus belle. Si bien que quatre jours plus tard, les autorités comoriennes firent machine arrière, et ordonnèrent que les leaders anjouanais soient libérés (27 juillet), ceux-ci ayant promis d'appeler la population au calme et d’ouvrir des négociations avec le gouvernement de Grande Comore.

Le pouvoir comorien s'inquiétait d'autant plus que la révolte, chaque jour plus ample à Anjouan, se propageait à présent à Mohéli. Le 29 juillet 1997, d'importantes manifestations tournèrent à l'insurrection sur la plus petite des îles de l’archipel. Imitant les insurgés anjouanais, les manifestants mohéliens hissèrent les drapeaux français et déclarèrent leur intention de proclamer à leur tour l'indépendance de leur île et, bien sûr, son rattachement à la France...

Le 1er août, le président de la République des Comores, Mohamed Taki, monta au créneau. Dans une allocution radiodiffusée, il enjoignit solennellement les sécessionnistes anjouanais et mohéliens de renoncer à leur projet, menaces à l'appui.

Le surlendemain, le 3 août, les sécessionnistes anjouanais réaffirmèrent leur détermination à rompre définitivement avec Grande Comore et, une nouvelle fois, proclamèrent l'indépendance de leur île, et son rattachement à la France. Une semaine plus tard, le 11 août, les sécessionnistes de Mohéli les imitèrent, en proclamant l'indépendance de leur île, et le lendemain, son rattachement à la France.


* * *

Entre-temps, le 9 août, l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine), avait condamné la sécession anjouanaise, qu'elle refusa par conséquent d'entériner. Le 13 août, au lendemain de la sécession mohélienne, ce fut l'Union Européenne qui affirma son attachement à l'unité territoriale et politique de la République islamique des Comores.

Fort de ce soutien international unanime, et exaspéré par l'obstination des Anjouanais et des Mohéliens, le gouvernement comorien crut le moment venu d'employer la force.

Le 3 septembre, quelque deux cents soldats quittèrent Grande Comore et débarquèrent à Anjouan. Les insurgés, animés par l'ardeur révolutionnaire et toujours soutenus par le peuple anjouanais, défirent leurs assaillants. Les combats firent deux morts dans les rangs de l'armée comorienne, une centaine de soldats furent faits prisonniers.

Au spectacle de cette cinglante défaite, la France s'agita, et appela de ses vœux la reprise du dialogue entre les insurgés et les autorités comoriennes. Pour « aider » à la négociation, l'OUA décréta la mise sous embargo d'Anjouan et Mohéli. La manœuvre avait pour but de faire plier les sécessionnistes. Dans les faits, cet embargo eut surtout pour conséquence d'aggraver un peu plus les souffrances et privations des Anjouanais et des Mohéliens, et de les raffermir dans leur détermination séparatiste.

* * *



Par la suite, Anjouan a sombré dans la guerre civile, et le choléra a fait des dégâts. Année après année, le peuple d'Anjouan persista à fêter le 14 juillet et à réaffirmer, encore et toujours, sa volonté d'être reconnu français.

Aujourd’hui, en l’an 2005, la République islamique des Comores n’est plus qu’une entité virtuelle. Anjouan jouit d’une autonomie équivalant à une quasi-indépendance de fait, au sein la République comorienne devenue fédérale. Car malgré les gigantesques pressions comoriennes, africaines, françaises et internationales, l’île n’a jamais vraiment accepté sa réintégration forcée dans l’ensemble comorien.

Quant à sa proclamation de rattachement à la France, elle est restée, bien entendu, lettre morte.

L’attitude des dirigeants français s’explique aisément, qui dans une logique gaullienne ont d’abord espéré voir ces hurluberlus d’Anjouanais et de Mohéliens revenir à la raison à coups de fusils automatiques expressément dépêchés par Grande Comore, sous la molle réprobation de l’OUA et le silence assourdissant de la communauté internationale. En effet, les Anjouanais retrouvant les chemins de la République et de la patrie française, ne risquaient-ils pas de donner un très mauvais exemple aux autres peuples d’Afrique ?

Au Quai d’Orsay comme à l’Elysée, les stratèges qui nous gouvernent ne connaissent que trop les murmures francophiles dont l’incorrigible Afrique est sans cesse parcourue. Pour autant, nul ne doute que prêter l’oreille aux revendications anjouanaises, et leur accorder satisfaction, c’était envoyer un signal fort en direction de tous ces peuples noirs dont le Général avait, pour les raisons que l’on sait, si adroitement « débarrassé » la France.


Réintégrer Anjouan et Mohéli (et demain, c’est à craindre, la Grande Comore elle-même !), c’eût été non seulement réintégrer à l’arrivée un demi million de Comoriens musulmans particulièrement « arriérés » entassés sur une poignée d’îles surpeuplées, mais de surcroît prendre le risque de déclencher une réaction en chaîne à travers tout le continent[11]. L’Afrique subsaharienne se hérissant de drapeaux bleu-blanc-rouge, c’est tout l’édifice rhétorique du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » qui aurait volé en éclats.

L'idéologie de la Vème République, cette construction intellectuelle si pleine de succès auprès du peuple français[12], mise d’un coup à terre par une poignée de Nègres de l’océan Indien : quel gâchis !
Alexandre Gerbi
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[1] Dans Présence Africaine n°1, André Gide citait ainsi Rabelais : « (...) l’Afrique apporte toujours quelque chose de rare », fidèle à la forme sous laquelle il aurait découvert l’aphorisme, chez Flaubert.
[2] Ou plus exactement gaullo-sartrienne. Voir « L’axe de Gaulle-Sartre » in Un Mensonge français de G.-M. Benamou, Robert Laffont, 2003.
[3] Le président Abdallah avait, comme d’autres chefs d’Etat africains, la double nationalité franco-comorienne…
[4] « La France du XXIème siècle sera africaine ou ne sera pas ». « Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul Parlement. C'est la Constitution et c'est notre volonté », déclarait François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, en novembre 1954. Cité par Jean-Pierre Rioux, in La France de la IVème République, Ed. du Seuil, 1983, p. 67.
[5] Certains n’hésitent pas à dévaluer ce pan de l’histoire comorienne et à le réduire à une manipulation de l'extrême droite française et même du Front National. Ainsi, par exemple, quand il relate les événements anjouanais, François-Xavier Verschave (Noir Silence, Ed. Les Arènes, 2000, « Les Comores à l'encan », p. 133 et sq.) se garde bien de dévoiler au lecteur le caractère ancien, populaire et récurrent du phénomène, tout au long des années 1980 et 1990. Il finit par conclure : « Il faudra bien (...) que les Comoriens se ressaisissent de leur histoire, qu'ils produisent un Etat compatible avec leur culture fort peu étatiste. » (Ibid., p. 148). M. Verschave sait sans doute mieux que les Comoriens quel genre d’Etat conviendrait aux Comoriens...
[6] On dénombre aujourd'hui 600 habitants par km² à Anjouan.
[7] La population de Mayotte est passée de 40.000 habitants en 1975 à plus de 150.000 en 2004.
[8] « « Il s’agit d’un problème spécifique, avant tout économique et social. Mayotte qui est restée française en 1975 exerce une attraction sur les trois îles indépendantes », estime un expert gouvernemental des Affaires africaines qui assure que les séparatistes anjouanais « veulent être directement branchés sur la pompe à finance française » ». Sabrina Rouille, « Nouvelle velléité séparatiste », L’Humanité, 7 août 1997.
[9] « Paris plaide pour le maintien de l'intégrité territoriale des Comores. Aux « Vive la France ! » clamés dans l'archipel des Comores, aux drapeaux français hissés sur les bâtiments publics et les mosquées des îles d'Anjouan et de Moheli, Paris répond par une discrétion déterminée. » Rémy Ourdan, « Les séparatistes mettent la France dans l’embarras », Le Monde, 9 août 1997
[10] « Le Quai d'Orsay souhaite le maintien de “ l'intégrité territoriale” de l'archipel » notera Le Monde dans son édition datée du 5 août 1997.
[11] Bien évidemment, les intéressés prirent soin de s’en défendre : « Dans les milieux gouvernementaux (français), on ne croit pas que les revendications « rattachistes » puissent s’étendre à d’autres pays africains. » écrivait Sabrina Rouille dans l’Humanité, le 7 août 1997. En application du principe de la méthode Coué ?
[12] Et de bien des élites, bourgeoisies et intelligentsias africaines…

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