15 oct. 2009

Les Harkis, Mitterrand, Drucker : Arcanes d’une omerta médiatique





Les Harkis, Mitterrand, Drucker :

Arcanes d’une omerta médiatique



par


Alexandre Gerbi
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Samedi 10 octobre 2009, nous annoncions (en exclusivité) que Frédéric Mitterrand, invité le lendemain dans Vivement Dimanche sur France 2, parlerait des trois « Harkis », Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, qui assiègent l’Assemblée nationale depuis plus de cinq mois. Sous le silence religieux, presque absolu, des médias français…

Dans ce contexte, l’intervention du ministre de la Culture a-t-elle finalement eu la puissance nécessaire pour briser la glace, et provoquer une révolution française, africaine, et enfin planétaire, comme nous l’envisagions alors ?

Malheureusement, l’intervention de « Fred » eut lieu, de façon lapidaire, par vidéo interposée… En conséquence, l’info est passée presque inaperçue. A qui la faute ?

« Et on ne fait pas attention à eux… »

Si Frédéric Mitterrand, le dimanche 11 octobre 2009, a parlé des Harkis, ce n’est pas en plateau. En fait, l’évocation de l’épopée des trois assiégeurs du Palais Bourbon, qui exigent que l’Etat français reconnaisse ses éminentes responsabilités dans la tragédie qui frappa leur communauté, des massacres aux camps, s’est limitée à une séquence de quinze secondes, inscrite au milieu d’un reportage intitulé « La Journée d’un Ministre », diffusé à mi-parcours de Vivement Dimanche. En plein après-midi, tout de même, sur la deuxième chaîne du service public…

Pendant ces quinze secondes, on voit Frédéric Mitterrand, après avoir siroté son café au zinc d’un beau troquet parisien, rendre visite aux trois assiégeurs du Palais Bourbon. La séquence est intitulée « Rencontre avec des Harkis », en lettres élégamment typographiées en bas d’écran.

Premier plan : Fred s’approche d’une voiture où il surprend Zohra, le visage très fatigué mais souriante : « Bonjour… Ça vous ennuie qu’on vous filme ? » demande-t-il, plein de tact, alors que la caméra de France 2 tourne déjà…

Plan suivant, Frédéric Mitterrand explique : « Vous voyez, ça fait quatre mois qu’ils sont là, un peu plus même, quatre mois et demi… Ils dorment dans la voiture… Parce qu’ils soutiennent une cause qui est juste… Et on ne fait pas attention à eux… C’est vraiment beaucoup de courage…»

Pendant qu’il parle, plan fixe de cinq secondes sur une banderole où on peut lire : « Les Harkis sont victimes d’une atteinte d’un droit à la liberté d’information au public par les médias : où est la démocratie ? »

Plan suivant : le beau Fred sert la main à Abdallah, enfourche son scooter et file vers d’autres horizons plus cossus…

Erreur orthographique capitale

Une scène ultérieure de « La Journée d’un Ministre » montre Fred au château de Compiègne, au moment de signer un livre d’or, plaisantant sur une faute d’orthographe commise sur son nom : il manque un R à Mitterrand… Zoom sur le livre d’or et la faute d’orthographe en question…

Lorsque s’achève le reportage, retour en plateau. Michel Drucker, tout sourire sur ses coussins cramoisis, choisit alors de revenir, non pas sur les Harkis, mais… sur la faute d’orthographe !

« Alors y’en a encore qui écrivent Mitterrand avec un R, certains avec un T…»

Manifestement, les Harkis qui assiègent l’Assemblée nationale et l’Etat sarkozyen depuis des mois sous l’œil impavide des médias français, sont moins important qu’un R oublié dans la graphie du nom Mitterrand sur un livre d’or, dans une certes très bourgeoise sous-préfecture de province…

Pourquoi Michel Drucker a-t-il choisi de glisser discrètement sur un sujet qui est un tabou absolu ?

La réponse est dans la question…

Le vieux routier de la République blanciste

En vieux routier de la Ve République blanciste (n’en doutons pas, à son corps défendant…), Michel Drucker sait parfaitement ce qu’il est permis de dire, et ce qui ne l’est pas. Evoquer fortuitement certains sujets, d’accord. Mais à condition de ne pas faire montre d’une insistance malséante, qui pourrait faire entrer l’animateur vedette dans la « zone dangereuse »…

Cette prudence n’est pas sans précédent.

Le 18 avril 2004, sur le même plateau de Vivement Dimanche (invité : Jean-Pierre Elkabbach), l’humoriste algérien Fellag déclara en substance – et très sérieusement : « On a beaucoup dit que les Pieds-Noirs avaient été déchirés en quittant l’Algérie. Mais a-t-on dit combien, nous les Algériens, nous étions déchirés de les voir partir ? Bien sûr qu’il y avait des colons. Mais les colons représentaient 3 à 5 % des Pieds-Noirs. Les autres étaient des petites gens, avec qui nous nous entendions plutôt bien. »

On aurait pu s’attendre à une réaction de surprise, puisque la remarque de Fellag piétinait une des grosses tartes à la crème de la Ve République blanciste : le racisme quasi-proverbial des Pieds-Noirs, la haine réciproque qui les opposait aux Algériens, perpétuellement mise en avant pour justifier leur éviction collective d’Algérie en 1962… Pourtant, comme dans l’affaire des Harkis du Palais Bourbon, Michel Drucker s’est abstenu de toute remarque, de tout étonnement qui aurait pu déranger le système. Et pour cause : s’il est l’insubmersible présentateur-vedette que l’on sait depuis plus de quarante ans, c’est que Michel n’est pas une tête brûlée et sait jongler en virtuose avec les différents codes et autres devoirs de réserve…

Pour savoir de quelle limite il est ici question, et quelle puissance occulte veille au respect de cette sacrosainte limite, il faut se tourner vers les journalistes politiques, qui parlent en connaissance de cause. Or quelques-uns d’entre eux ont, ces dernières années, au moins une fois, craché le morceau.

L’aveu d’Elisabeth Lévy

Dans l’émission de Thierry Ardisson, « 93 Faubourg Saint-Honoré » sur Paris-Première, « Dîner FOG » (Franz Olivier Giesbert), diffusée le mardi 21 mars 2006, autour de la table somptueusement dressée, sous la lueur mordorée et vacillante des candélabres, une fricassée du gratin journalistique parisien se lâcha en ces termes exacts :

Pierre Bénichou : C’est par haine, non seulement des Pieds-Noirs, mais aussi des Arabes musulmans, que (de Gaulle) a abandonné l’Algérie comme il l’a fait. Dites-vous bien que de Gaulle (murmures autour de la table)… Mais oui !

Eric Zemmour : Mais non… Il abandonne l’Algérie parce que, un : ça nous coûte trop cher ; deux : parce qu’il y a un vrai problème démographique…

Thierry Ardisson (rigolard) : Eh, Eric, en France, y’a deux trucs : c’est Vichy et l’Algérie…

Eric Zemmour : Toute l’histoire du XXe siècle !

Elisabeth Lévy (apparemment un peu pompette) : Les trucs dont on est supposé ne jamais parler, soi-disant… (rires autour de la table, acquiescements hilares d’Eric Zemmour).

A la minute 7’45 :

http://www.dailymotion.com/relevance/search/zemmour+levy+benichou/video/x3cftt_immigration-zemmour-contre-disiz-la_news

Que suggérait donc Elisabeth Lévy, en évoquant ces « trucs dont on est supposé ne jamais parler », déclenchant ainsi l’hilarité d’Eric Zemmour ? Certainement pas que la guerre d’Algérie est un sujet tabou : de nombreux films et documentaires ont été diffusés à la télévision depuis une vingtaine d’années, levant le voile notamment sur la torture et les crimes de l’armée française et du FLN.

Interdit sous peine de redoutables sanctions

En réalité, Elisabeth Lévy voulait dire simplement que parler de certains aspects de la guerre d’Algérie et de la « décolonisation » (crainte de la « bougnoulisation » par exemple, et largage en conséquence…) tels que ceux qui venaient d’être effleurés autour de la table notamment par Pierre Bénichou (mais que l’animateur avisé Ardisson sut faire opportunément bifurquer par une plaisanterie lancée à Zemmour) est interdit, sous peine de redoutables sanctions…

Voilà qui permet d’entrevoir l’ambiance qui règne dans les rédactions en France… Et qui permet d’expliquer pourquoi, à l’instar de Drucker choisissant de s’appesantir sur le R manquant dans le nom de Mitterrand sur un obscur livre d’or compiégnois, une omerta médiatique presque parfaite entoure depuis plus de cinq mois le siège du Palais Bourbon et de l’Elysée par Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, en dépit (ou à cause) de ses dimensions éminemment symbolique et spectaculaire.
On ne met pas le doigt dans ce qui brûle, ni dans un engrenage qui pourrait broyer la main, puis le reste…

A l’heure où les places sont plus chères que jamais, quel journaliste, quel rédacteur en chef suicidaire (ou improbablement téméraire) pourrait oser faire ce que Michel Drucker lui-même, du haut de ses quarante ans de carrière et de ses audimats insolents, s’interdit sagement de faire ?



Alexandre Gerbi




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22 sept. 2009

De Hortefeux aux Harkis : Entrechats du blancisme et autre monde

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De Hortefeux aux Harkis :


Entrechats du blancisme

et autre monde



par


Alexandre Gerbi
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La grasse vanne sur les « Arabes » de Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, a provoqué une tempête médiatique et politique particulièrement spectaculaire.

Au même moment, Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, fille et fils de Harkis, assiègent l’Assemblée nationale, à Paris. Leur voiture est leur chambre, leur salle à manger est un banc public, et leur maison est le trottoir. Chaque jour depuis bientôt cinq mois, ils déploient d’immenses banderoles au vitriol sur la place Edouard Herriot, sous le nez des députés. En juristes implacables, documents à l’appui, ils accusent Nicolas Sarkozy, président de la République, de parjure et de duplicité.

Or pour l’heure, l’action des trois assiégeurs fait l’objet d’un écho médiatique et politique quasiment nul…

Deux poids, deux mesures ? Myopie historique ? Incohérence ?

Pas si sûr…

De Gaulle en miniature

D’un côté, la blague foireuse de Brice Hortefeux, qui, cynique ou ironique selon les arrière-pensées qu’on lui prête, n’est que la reproduction, en miniature, de cette réflexion par laquelle Charles de Gaulle justifia l’indépendance qu’il imposa aux populations africaines il y a bientôt cinquante ans :

« C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France.»

D’un autre côté, l’action menée par les Harkis au Palais Bourbon, qui fait l’objet d’un black-out médiatique presque intégral, alors que la tragédie des Harkis et des Algériens francophiles (entre 45.000 à 150.000 morts au lendemain de l’indépendance algérienne, puis aliénation des rescapés dans des camps en France, mépris, injure, calomnie) fut la conséquence d’un système de pensée dont la blague de Brice Hortefeux semble un avatar dérisoire…

Sous certains rapports, on le devine, ces événements, tout comme le traitement qui en est fait, relèvent en réalité du même système, et s’y inscrivent. Or pour notre société, ce système se trouve être un tabou absolu. Car si ses secrets étaient révélés au grand public, ils pourraient bien discréditer, pour le dire vite, deux générations d’hommes politiques, deux générations d’historiens, et deux générations d’intellectuels français. Difficile d’imaginer plus puissant séisme. Cela ressemblerait peut-être à une révolution…

Préservation de la France blanche, gréco-latine et chrétienne

L’Histoire de la Ve République blanciste, aujourd’hui encore presque totalement occultée, constitue ce secret explosif.

Il y a un demi-siècle, foulant aux pieds les principes les plus fondamentaux de la France, le gouvernement dirigé par le général de Gaulle débarrassa la République de ses territoires et populations d’Afrique. Pour préserver, selon un trait emprunté à Barrès, une « certaine idée de la France » et des Français :

« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », martelait en coulisse l’ermite de Colombey.

Bénéficiant de la complicité, active ou passive, et pour toutes sortes de raisons, d’abord de l’Armée dupée, puis, jusqu’au bout, de la plus grande partie de la classe politique et d’une fraction importante de l’intelligentsia françaises, de droite comme de gauche, d’extrême-droite comme d’extrême-gauche, le Général obtint la sécession des anciennes colonies africaines de la France, qu’il présenta habilement comme le triomphe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Alors même que les populations d’Afrique, y compris en Algérie, aspiraient bien davantage à l’égalité, garante de liberté et de fraternité.

Mais de leur avis, le Général et ses alliés n’avaient cure...

Apartheid à l’échelle intercontinentale

Présentée comme une merveille visionnaire et humaniste, la prétendue décolonisation gaullienne, réalisée au mépris des populations d’outre-mer, fut conçue comme un tremplin du néocolonialisme. A telle enseigne que la plupart des nouveaux Etats continuèrent d’être dirigés depuis Paris, via les « réseaux Foccart » et autres hommes de main. De ce point de vue, l’opération permit la mise en place d’un véritable apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, dont notre époque, plus que jamais, porte les atroces stigmates.

« Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »

Dans son entreprise de démolition de l’ensemble franco-africain, le Général savait qu’il devrait vaincre plusieurs forces. Notamment celles des Africains, mais aussi des Algériens. Par mélange de bon sens, de pragmatisme et d’amour parfois passionnel pour ce qu’ils appelaient la « vraie France », la plupart des ultramarins considéraient que l’instauration de l’égalité politique pleine et entière entre tous les habitants de la métropole et de l’outre-mer serait le meilleur moyen d’abolir le colonialisme et d’assurer l’unité de la République. Le plus souvent, l’indépendance n’était vue que comme un ultime recours, un déchirement à éviter autant que possible. Machiavel avança donc masqué.

Pour revenir au pouvoir, de Gaulle prétendit accomplir un programme égalitaire révolutionnaire (cf. Discours d’Alger et de Mostaganem, 4 et 6 juin 1958) qu’avait défini et porté l’avant-garde de l’école anthropologique française. En particulier Claude Lévi-Strauss, en 1955 dans Tristes Tropiques, l'année même où Soustelle, son collègue et ami, fut nommé gouverneur général en Algérie par Pierre Mendès France, et lança l'intégration. L’intégration c’est-à-dire, au contraire de l’assimilation, la fusion dans le respect et la compréhension réciproque des cultures, pour l’échange et dans l'égalité. Au gré d’un certain esprit du temps, c’était un peu la pensée des Africains de l’après-guerre qui s’apprêtait à triompher : Soustelle connaissait Senghor depuis vingt ans, et ne cachait pas que son projet s’était ébauché, notamment, en parlant avec lui… Feignant, avec brio, d’appartenir à cette galaxie nouvelle et d’en vouloir accomplir les plus grands espoirs, le Général s’attira immédiatement une phénoménale popularité auprès des masses musulmanes algériennes, ainsi que dans le reste de l’Afrique…

Or l’homme comptait faire exactement le contraire de ce qu’il annonçait.

« Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par deux puis par cinq, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, quatre cents, six cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ? »

Ou un Nègre…

Devenu maître du pays pour sept ans (janvier 1959), de Gaulle tomba rapidement le masque.

Largages et retour du refoulé

Sans tarder, le Général-Président bouta les Africains hors de la République, en refusant la départementalisation au Gabon (Affaire gabonaise, 1958) puis en dépossédant les populations d’Afrique subsaharienne du droit à l’autodétermination (Loi 60-525, mai-juin 1960). Ayant de la sorte réduit l’Algérie à une incongruité politique, déjouant les ralliements (Affaire Si Salah, 1960), il pactisa avec les indépendantistes du FLN, fussent-ils sanguinaires et fanatiques, et les accepta comme interlocuteurs exclusifs. Enfin, il leur livra non seulement le pays et ses populations, mais aussi les partisans arabo-berbères de la France, ainsi voués à la terreur et, pour beaucoup, au supplice et à la mort. Sous les applaudissements du reste du monde, et les larmes de crocodile de Washington acclamant aussi.

Depuis les années Giscard et, plus encore, les années Mitterrand et Chirac, la société française a été le théâtre d’un lent retour du refoulé. Le blancisme fondateur du régime est progressivement devenu une obsession du système, bien sûr jamais formulée, et cristallisée dans la dénonciation fébrile, obsessionnelle jusqu’à l’hystérie, jusqu’au narcissisme, jusqu’à l’ostentation, jusqu’au business, du racisme. Avec le peuple français (et non pas, bien sûr, ses élites intellectuelles et politiques, blanches comme neige…) dans le rôle de bouc émissaire perpétuellement accusé et sommé d’expier. Ce peuple français qui, pourtant, en 1958, avait approuvé à 80% l’application du rêve de Claude Lévi-Strauss, la politique d’Intégration des populations arabo-berbère d’Algérie…

Au demeurant, en dépit de la sainte horreur que lui inspire le racisme, le système politique, intellectuel et médiatique français, jusqu’à aujourd’hui, continue de sacrifier sans nuance à la doctrine de la Ve République blanciste, ce mythe qui affirme qu’Africains et Algériens rêvaient collectivement, et à tout prix, de se séparer de la France. Propagande qui permit à l’époque – et permet toujours aujourd’hui – de justifier l’abandon.

Ainsi peut s’expliquer le « deux poids deux mesures » dont nous parlions plus haut…

Un député à l’accent rocailleux

Comment, dira-t-on, la société médiatico-politique qui se déchaîne contre Brice Hortefeux, peut-elle continuer de servir sagement, dans le même temps, l’histoire officielle de la Ve République blanciste ?

Comment hurler en toute occasion contre le racisme, et perpétuer simultanément une légende qui sert à occulter que le démantèlement de l’ensemble franco-africain répondit à des motivations odieuses, affreuses, et emprunta des voies totalement contraires aux principes les plus fondamentaux de la République ?

En attendant, comme en symbole, Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï continuent de vivre sur le trottoir de la Ve République blanciste, à côté de l’Assemblée nationale, dans l’indifférence générale des médias et des politiques…

Jusqu’à ce qu’un mercredi de septembre 2009, un député venu de la France profonde, réputé pour son goût pour l’héroïsme, son accent rocailleux et sa voix de stentor, vienne déclarer aux trois assiégeurs que tout ceci est décidément scandaleux et ignoble, et promette de secouer un de ces mercredis l’hémicycle endormi. Et tienne parole davantage que l’hôte de l’Elysée …

Alors peut-être le blancisme structurel connaîtra son premier grand ébranlement. Et l’altermondialisme l’un de ses plus fastes et orgueilleux départs…




Alexandre Gerbi




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4 déc. 2008

Claude Lévi-Strauss

Hommage à
Claude Lévi-Strauss
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Le cocu glorieux
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de la Ve République
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par
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Alexandre Gerbi
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Le hasard est un magicien malicieux qui sait cligner de l’œil discrètement. Il possède aussi un goût prononcé pour les complexités subtiles ou, comme disait le poète, pour le travestissement et le masque…

En cette année 2008, Claude Lévi-Strauss fête ses cent ans.

Toujours avide de grand-messes consensuelles servant de laudanum à une société en déréliction, l’infime microcosme français s’est donc éployé en vibrants hommages à la gloire du vieil homme, afin de célébrer l'éminente stature, le rôle majeur qu’il a joué dans la mue de l’anthropologie moderne.

Du petit roi de la bienpensance, Bernard-Henri Lévy, jusqu’au chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction, abîmé de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Amusant empressement que cette fébrilité dont s’émeut tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance est, déférence gardée pour ce vieillard génial et vénérable, l’un des grands cocus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fête cette année, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième, ça ne s’invente pas... Or cet anniversaire a fait l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion, justement… Puisqu’on vous dit que le hasard est malicieux !

C’est que cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss, comme les lois méandreuses et facétieuses du hasard magicien… Cette géométrie fluctuante – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, et puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallise dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Car le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République, mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que ni Bernard-Henri Lévy, ni le président Sarkozy ne conservent, manifestement, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras-de-fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui dans les oubliettes de l’Histoire, au cimetière des idées sales...


La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants et que la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son maître-ouvrage, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

L’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée, afin de construire l’avenir dans le vaste espace républicain dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, voyait ce grand saut avec de telles réserves qu’elle ne savait s’y résoudre. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes et les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être aussi l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient se résoudre à voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au nom de l’égalité politique entre tous les enfants de France, qu’ils fussent métropolitains, pieds-noirs ou arabo-berbères, qu’ils fussent chrétiens, juifs ou musulmans. Au gré d’un scénario sidérant, l'«officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossa le programme de Lévi-Strauss. En apparence. Car il n’en pensait pas un mot.

« Qu'on ne se raconte pas d'histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges et de trahisons, d’innombrables crimes, fit en définitive le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser la IVe République, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Bref, le contraire de ce qu’avait préconisé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques. Au nom, suprême audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme. Une sidérante inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer, et se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange. Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France.

Bon anniversaire et longue vie, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi

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