28 févr. 2012

Claude Lévi-Strauss : La tragédie de la Ve République (rediff.)

Quand Lévi-Strauss avait tout faux...



Claude Lévi-Strauss :


La tragédie de la Ve République




par


Alexandre Gerbi
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Claude Lévi-Strauss est mort, vieux d’un siècle. Un siècle qui vit, en France, en Afrique et dans le monde, l’anéantissement de ses rêves. Le génie, l’ancêtre Lévi-Strauss est mort à Paris, brisé et désespéré.

Evidemment, comme il y a six mois pour son centième anniversaire, nul astre de notre temps n’a eu d’envolées assez lyriques pour couvrir d’éloges l’immense écrivain et père du structuralisme, qui sut naguère déciller les yeux d’un Occident vermoulu, narcissique jusqu’à l’autodestruction. Europe abîmée de n’avoir trop longtemps voulu comprendre que l’Antiquité grecque et latine n’était point l’alpha et l’oméga de toute civilisation humaine, et que hiérarchiser les mondes était aussi sot que de hiérarchiser les hommes.

Anniversaires à géométrie variable

Amusant empressement que cette fébrilité dont glapit derrière l’auguste cercueil tout ce que la Ve République compte de zélateurs, quand on sait que celui dont on glorifie l’acuité et la clairvoyance fut l’un des grands vaincus du régime et de son idéologie fondamentale… Un régime qui, par un curieux hasard, fêta l’an dernier, lui aussi, son anniversaire : le cinquantième... Or cet anniversaire fit l’objet, contrairement à celui du grand Claude, d’une très prudente discrétion…

Cette géométrie variable appliquée aux anniversaires possède une explication en forme de clef, quelque peu complexe et subtile comme un texte de Lévi-Strauss…

Ces ondulations – l’anniversaire qu’on fête à grand bruit, puis celui sur lequel on glisse sur la pointe des pieds – se cristallisent dans un fracassant quoique sourd face-à-face : celui, il y a un demi-siècle, de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, alors jeune cinquantenaire, et de la Ve République, qui venait de sortir de l’œuf…

Le cimetière des idées sales

Le destin de Claude Lévi-Strauss, nul ne se le rappelle aujourd’hui, croisa intimement et puissamment, en ses origines, celui de la Ve République. Il s’en fallut de peu que notre cher régime fût sa prodigieuse créature… Mais au lieu de ce rêve, nous eûmes le cauchemar gaullien, dans lequel l’Afrique s’épuise depuis un demi-siècle, et où la France, après s’être brutalement racornie puis longtemps goinfrée, désormais s’étiole…

Claude Lévi-Strauss fut le tenant, le chantre, voire l’inspirateur d’un courant de pensée politique extraordinaire et visionnaire, qui présida à la naissance de la Ve République. Mais qui, finalement et paradoxalement, fut broyé, réduit en poussière et dispersé aux quatre vents par cette même Ve République. La broyeuse a tellement bien marché que dans l’actuelle France d’en-haut politique et médiatique, personne ne conserve, semble-t-il, le moindre souvenir de ces entremêlements, de ces bras de fer, de ces contradictions, de ces affrontements pourtant majuscules…

Au reste, il n’est guère besoin de plonger dans les arcanes de la pensée et des écrits de Lévi-Strauss pour trouver trace de cette pensée politique qui, parce qu’elle fut frappée du sceau de l’infamie par ses vainqueurs, repose aujourd’hui au cimetière des idées sales.

« Un autre destin est possible »

La IVe République, confrontée aux injonctions maghrébines et noires africaines, fut traversée de velléités révolutionnaires. Et si, pour en finir avec la crise née de l’obsolescence de l’injustice colonialiste et de la juste révolte des peuples d’outre-mer, il suffisait finalement de tenir les promesses de la IIIe République et de la Constitution, en accordant aux populations ultramarines ce qu’elles réclamaient : l’égalité politique réelle ?

Durant l’hiver 1954-1955, tandis que le Maroc ni la Tunisie n’étaient encore indépendants, et comme la guerre d’Algérie s’ébauchait, Claude Lévi-Strauss écrivit dans son chef-d’œuvre, Tristes Tropiques :

« Si, pourtant, une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible (...) »

Fraternité longtemps espérée

C’est aujourd’hui une vérité interdite, que rappellent volontiers les vieux Africains : l’indépendance, pour la plupart des habitants d’Afrique noire comme du Maghreb, n’était qu’une issue seconde, découlant de l’impossibilité d’obtenir l’égalité de la France. Obtenir l’égalité, pour la plupart d’entre eux, tout particulièrement au sud du Sahara, mais aussi au nord du grand désert, être enfin reconnus comme des égaux, c’était déposer les armes, pour enfin s’aventurer sur la voie d’une fraternité longtemps espérée. Construire pour de bon l’avenir dans le vaste espace républicain, dont la France aimée et admirée savait les secrets, les vertus et les forces. La paix, la concorde tenaient à cela. Claude Lévi-Strauss, excellent connaisseur de l’Afrique, le savait.

Les figures héroïques, de nos jours trahies et déguisées, de Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Barthélémy Boganda et même Ahmed Sékou Touré, en portent l’éternel témoignage.

La classe politique métropolitaine, souvent ignorante des réalités humaines africaines, enfermée dans des schémas hors d’âge, se tâtait. Seule l’Algérie, par son intime inclusion dans la métropole, semblait pouvoir bénéficier, peut-être, d’une exception.

En janvier 1955, répondant aux premiers feux de la guerre d’Algérie dont ils décelaient les causes, les désespoirs profonds, Pierre Mendès France et François Mitterrand chargèrent Jacques Soustelle, ethnologue de réputation internationale, ancien de la France Libre et grand gaulliste de gauche, d’appliquer en Algérie les conclusions de Claude Lévi-Strauss, dont il se trouvait être l’ami. On appela cela l’Intégration. Soustelle parvint à populariser cette idée révolutionnaire, tant bien que mal, auprès des masses pieds-noires pourtant rétives.

Mais les vieilles barbes de la IVe République, décidément, ne pouvaient voir neuf millions d’Arabo-Berbères musulmans devenir des Français à part entière, et voter, et envoyer des députés au Palais-Bourbon. Qui empêcherait, de là, les Nègres de demander la pareille ?

La IVe République décida donc de reculer, y compris en Algérie. En réponse, l’Armée se souleva en mai 1958, poussée dans cette voie par l’ermite de Colombey, et ses relais algérois, notamment Jacques Soustelle…

Un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste

Ainsi le général de Gaulle renversa la IVe République au nom de l’Intégration. Au gré d’un scénario sidérant, « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste » (Viansson-Ponté) endossait le programme de Claude Lévi-Strauss… En apparence. Car il n’en pensait pas un mot :

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! (…) Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. (…) Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain, seront vingt millions et après-demain quarante ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Elysée ? »

Ou un Nègre…

La suite coule de source. De Gaulle, admirateur de Maurras et de Barrès, se travestit en héraut de la pensée lévi-straussienne. Ainsi revenu au pouvoir, par mille stratagèmes, au prix de multiples violations de la Constitution, de cyniques mensonges, de trahisons et d’innombrables crimes, il fit le contraire de ce qu’il avait annoncé, le contraire de ce pour quoi l’Armée l’avait aidé à renverser le précédent régime, le contraire de ce pour quoi les Français l’avaient élu président de la République. Le contraire de ce qu’avait rêvé Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques.

Au nom, ahurissante audace, de la victoire de la modernité politique sur l’obscurantisme et le fascisme ! Une inversion des rôles qui permit, depuis, que jamais ce choix ne soit interrogé ni remis en question, et que soient exaltées la figure, les décisions, et défendues les méthodes du Général, désormais présenté comme un visionnaire et sanctifié…

Ainsi la scission fut-elle finalement accomplie. Les chefs blancs ne voulurent point que la métropole fût submergée par la grande vague de l’outre-mer. Ils se résolurent à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde. Un autre destin était pourtant possible...

Nous savons celui qui nous fut donné en échange.

Il nous appartient, par delà les larmes, les regrets et les vies détruites, de construire notre avenir à cette aune difficile. Sans amnésie, ni soumission. Avec foi et idéal. En toute égalité et fraternité. Pour l’Afrique comme pour la France. Et pour, aussi, le reste du monde.

Adieu et au revoir, Monsieur Lévi-Strauss.


Alexandre Gerbi




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22 nov. 2011

ConaCrika : Au cœur des flammes, une tragédie africaine

En ce moment à Paris...





ConaCrika :

Au cœur des flammes,

une tragédie africaine



par


Alexandre Gerbi






Sur la scène de la Manufacture des Abbesses, se joue actuellement une petite merveille de pièce, ConaCrika. Une œuvre terrible de Facinet, jeune auteur guinéen à l’écriture écorchée vive, qui semble fondre en un puissant alliage les vertiges d’un Rimbaud, les vitriols d’un Damas et les fulgurances crissantes et cristallines d’un Yambo Ouologuem. Dans une sorte de nouveau théâtre de la Cruauté.

Comme en réponse à notre monde, débile jusqu’au grotesque, de plus en plus obsédé par les couleurs de peau, l’auteur, Facinet, et la metteuse en scène, Alice Lacharme (lauréate de la Fondation de France), également comédienne dans la pièce et subsidiairement étudiante à Sciences Po, ont eu la riche idée de faire incarner la tragédie guinéenne par les trois couleurs : le Noir (Forbon N’Zakimuena), le Blanc (Alice Lacharme) et le Métis (Julien Béramis). Sans qu’aucun pigment ne commande à un quelconque rôle. Pour mieux désamorcer les manichéismes de comptoir et les délétères antagonismes d’épiderme que favorise un devenir, de longue date, monstrueux et déchiré.

La tragédie du stade de Conakry, en 2009, sous le règne d’abord plein d’espoir, finalement néronien de Dadis Camara, est à la fois la cible et le pivot du spectacle. Quand l’armée guinéenne, jouet d’un pouvoir politique devenu fou, vida ses chargeurs sur la foule, puis viola les femmes avec le canon encore fumant des fusils. Visions atroces, à l’image d’une Afrique martyre depuis des siècles, et d’une Guinée crucifiée par l’Histoire.

Cette Histoire, justement, ConaCrika nous y plonge, dans un mélange étourdissant de sang, de verdure et d’or, de pourriture, de misère et d’amour. Par l’angoisse et par le rire, au gré du jeu impeccable et même magistral de Julien Béramis (Les Nègres, Omar m’a tuer), dont le visage et les muscles vibrent au diapason d’une voix emportée et sans faille.

Dans une lumière crue, entre deux simples caisse et coffre de bois, les siècles défilent, le passé et le présent, l’universel et l’intime se répondent puis s’embrassent, comme les corps des comédiens dans de spectaculaires contorsions, épousailles, cris et danses.

Entre-temps, le colonialisme bouffi de bêtise, remonté des infections esclavagistes du XVIIe siècle, finit par nous tirer des éclats de rire, grâce aux pouffements hilarants de Forbon N’Zakimuena et aux vapeurs gloussantes d’Alice Lacharme, soudain possédés par l’âme d’un bourgeois et d’une marquise très Grand Siècle… Avant de nous confronter à nouveau, en leurs métamorphoses, au spectre de la tyrannie, et lancer finalement le défi du courage, de la révolte et de la vie.

Au cœur du malheur contemporain, un élixir, un vin de palme, une quintessence irradiante et miraculeusement salvatrice…

Alexandre Gerbi


Jusqu’au 28 décembre, du dimanche au mercredi, à 21 heures, au théâtre de la Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris 18e. Métros Pigalle, Abbesses ou Blanche.
Réservations : 01 42 33 42 03






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18 oct. 2011

Ratonnades d’octobre 61 : Le sang comme écran de fumée

Au lendemain du 50e anniversaire...






Ratonnades d’octobre 61 :

Le sang comme écran de fumée





par


Alexandre Gerbi






Il y a cinquante ans hier, les ratonnades du 17 octobre 1961 ensanglantaient les rues de Paris et rougissaient la Seine, sous le haut patronage de Charles de Gaulle.

Pourquoi Charles de Gaulle donna-t-il l’ordre à Maurice Papon, préfet de police de Paris, de procéder à cette répression ultraviolente ?

Officiellement, pour contrer une manifestation pro-FLN, parti indépendantiste algérien, dont le gouvernement de Charles de Gaulle était en principe l’adversaire.

Voici qui semble fort logique… Et pourtant…

A la même époque, le même Charles de Gaulle intensifiait, dans le plus grand secret, sa politique d’alliance avec le FLN. Politique qu’il poussera d’ailleurs à son terme quelque huit mois plus tard, en livrant l’Algérie, Sahara compris, au parti indépendantiste. Alors même que le FLN était vaincu militairement, et connu pour ses méthodes particulièrement barbares (voir par exemple le massacre de Melouza, en 1957), en particulier à l’endroit des Algériens profrançais ou pro-MNA, parti également indépendantiste, mais concurrent, dirigé par Messali Hadj. D’ailleurs, l’Algérie devenue indépendante connaîtra rapidement un gigantesque bain de sang, où des dizaines de milliers d’Algériens, Harkis ou civils profrançais et leurs familles, seront massacrés dans des conditions souvent atroces.

Alors pourquoi Charles de Gaulle a-t-il donné l’ordre de réprimer aussi cruellement une manifestation -interdite - organisée par ses alliés ?

En réalité, les ratonnades du 17 octobre 1961 visaient, pour de Gaulle, à se donner de lui-même, aux yeux de l’opinion publique française, l’image d’un chef politique intraitable avec le FLN, afin de mieux cacher qu’il traitait avec lui, en en faisant son interlocuteur exclusif, et ce au détriment aussi bien du MNA de Messali Hadj que des Pieds-Noirs et, surtout, des millions d’Algériens profrançais.

Autrement dit, les ratonnades du 17 octobre 1961 s’inscrivent dans la liste presque sans fin des diversions qui permirent à Charles de Gaulle, en l’espace de quatre ans (1958-1962), de mener à bien son projet monstrueux : trahir de A à Z ses engagements de 1958, et procéder au démantèlement de l’ensemble franco-africain. Afin d’éviter la « bougnoulisation » (et l’islamisation…) de la France et, d'autre part, d’organiser le néocolonialisme.

Il est donc bon de commémorer les tragiques événements d’octobre 1961. Non seulement au nom des hommes qui perdirent la vie ce jour-là. Mais aussi parce qu’à travers ce qui fut une habile manœuvre d’intoxication de l’opinion publique, c’est la stratégie machiavélique de Charles de Gaulle, ses trahisons et ses mensonges, qui s’illustra alors.

Et qui s’illustrera de nouveau, de façon également radicale et affreuse, le 26 mars 1962 : ce jour-là, rue d’Isly à Alger, c’est cette fois la foule pied-noire qui fera les frais de la stratégie et des méthodes criminelles de Charles de Gaulle : l’armée fera feu à la mitrailleuse, pendant dix minutes, sur la foule manifestant pourtant pacifiquement son soutien à Bab-el-Oued, quartier populaire d’Alger pro-OAS insurgé contre l'indépendance et, pour cela, en état de blocus. Bilan : une cinquantaine de mort et des centaines de blessés. Manifestation, il est vrai, interdite, tout comme celle d'octobre 1961...

Plus encore que les ratonnades de 1961, cet événement, appelé pudiquement « fusillade de la rue d’Isly », fait l’objet d’une large omerta médiatique qu’il est grand temps de briser.

Rendez-vous en mars 2012, pour le cinquantenaire de ce tragique événement. Voir si les médias et les associations de tous bord sauront ne pas faire le tri entre les victimes d'une Histoire délirante...




Alexandre Gerbi







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11 sept. 2010

Harkis Vs Sarkozy

en ce moment à Paris...





Harkis

Vs

Sarkozy




par


Alexandre Gerbi





Depuis 16 mois (oui, vous avez bien lu…), Zohra Benguerrah et Hamid Gouraï, fille et fils de Harkis, assiègent l’Assemblée nationale, à Paris. Afin d’obliger Nicolas Sarkozy à tenir sa promesse de campagne, et reconnaisse les responsabilités de l’Etat français dans la tragédie de leurs pères. Ils appellent à une grande manifestation de soutien, ce mercredi 15 septembre, pendant la séance des questions au gouvernement.

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En cette année 2010, Cinquantenaire des « indépendances » africaines, il est de plus en plus difficile de contester qu’il y a cinquante ans, le mot magique « indépendance » permit de masquer le largage des populations africaines de la France, au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », qui fut en réalité totalement bafoué. Voir en particulier l’Affaire gabonaise (1958), la Loi 60-525 (1960), et les conditions du référendum en Algérie (1962), avec pour résultat 99,72% de OUI pour l’indépendance…

De même, il devient très compliqué de nier que les populations africaines de la France furent mises au ban de la République par Charles de Gaulle, au gré d’étranges critères, raciaux, culturels et religieux. Afin d’éviter la « bougnoulisation » de la France (selon l’expression du Général, en coulisses…), mais aussi pour faire de substantielles économies (« cartiérisme », « complexe hollandais »), et accessoirement organiser le néocolonialisme qui détruit l’Afrique depuis un demi-siècle (voir La Tragédie du Général, de JR Tournoux, Plon, 1967 ; C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte, Fayard, 1994 ; La Françafrique, de FX Verschave, Les Arènes, 1999).

La tragédie des Harkis

Dans ces conditions, il serait bon que l’Etat français reconnaisse ses responsabilités la tragédie qui frappa les Harkis et les Algériens francophiles. Ceux-ci furent interdits de rapatriement en 1962 par Charles de Gaulle. Désarmés, abandonnés, parfois livrés à leurs bourreaux, et finalement voués collectivement au massacre, selon un scénario dès longtemps annoncé. En parfaite connaissance de cause de la part des autorités françaises. Mais c’est qu’il fallait éviter à tout prix la « bougnoulisation » de la France, justement…

Selon les historiens, de juillet à octobre 1962, entre 45.000 et 200.000 Harkis et Algériens francophiles (voire davantage…) furent massacrés ou suppliciés, dans un immense déchaînement de terreur et de barbarie. Objectif : que plus jamais l’Algérie ne soit française, et que chacun en soit désormais bien d’accord… Il faut reconnaître que l’opération a parfaitement fonctionné, en particulier dans les banlieues françaises. Les Harkis y sont d’ailleurs souvent détestés…

Bravant les ordres et les menaces, au péril de leur carrière, certains officiers, conscients du désastre humain qui se préparait, aidèrent leurs hommes à gagner la métropole. Ces rescapés et leurs familles (à peine 15.000 personnes en octobre 1962, à la fin des trois grandes vagues de massacres ; par la suite, 70.000 rescapés reçurent l’autorisation de gagner enfin la France) furent aussitôt enfermés dans des camps dans le Midi, dans un extrême dénuement matériel et moral. Il est bon de réécouter le Bachaga Boualam, ancien vice-président de l’Assemblée nationale.

Gibier électoral

Aujourd’hui, l’inacceptable largage de l’Afrique comme le criminel abandon des Harkis, sont parfaitement connus des hommes politiques français.

A telle enseigne que pendant sa campagne présidentielle, en grand besoin de voix, Nicolas Sarkozy avait promis aux Harkis et à leurs descendants (aujourd’hui 500.000 personnes, donc pas mal d’électeurs potentiels…) :

« Si je suis élu président de la République, je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre de harkis et d’autres milliers de musulmans français, et je le veux afin que l’oubli ne les assassine pas une nouvelle fois ».

Malheureusement, une fois installé à l’Elysée, Nicolas Sarkozy, sixième président de la Ve République blanciste, leader de l’UMP (ex-RPR gaulliste) a subitement perdu la mémoire. Plus de trois ans après son élection, il n’a toujours pas tenu parole…

Deux de Gaulle, deux Pétain

On peut comprendre le silence de Nicolas Sarkozy. Car au petit jeu du fil et de la pelote, la reconnaissance par l’Etat de ses éminentes responsabilités dans la tragédie des Harkis induirait presque nécessairement la mise en examen du Charles de Gaulle de la « décolonisation ». Or devant le tribunal de l’Histoire, il se pourrait bien que ce deuxième de Gaulle soit condamné aussi lourdement que le deuxième Pétain... Car à regarder les choses en face et dans leur pénible entièreté, il apparaît qu’il y eut deux De Gaulle, comme il y eut deux Pétain : d’abord un incontestable héros (France Libre pour de Gaulle, Verdun pour Pétain) puis un personnage terrifiant (le de Gaulle de la « décolonisation », le Pétain de la collaboration). A l’heure où le culte médiatico-politique voué à de Gaulle atteint des sommets, de telles réalités historiographiques incitent l’Elysée, évidemment, à préférer l’abstention…

En attendant, les Harkis de France ont vécu le parjure de Nicolas Sarkozy comme une énième marque de mépris.

C’est pourquoi, depuis 16 mois, Zohra Benguerrah et Hamid Gouraï, fille et fils de Harkis, assiègent l’Assemblée nationale, dans le cadre d’une manifestation à durée illimitée. Afin d’obliger le président de la République à honorer sa promesse de campagne.

Seizième mois de siège

Au fil des mois, de loin en loin, les soutiens directs ou indirects se sont accumulés. André Genissieux pour le MRAP, Marie-George Buffet pour le PCF, Frédéric Mitterrand Ministre de la Culture, Jean-Marie Le Pen pour le FN, et quelque 70 députés de tous bords… Un attelage hétéroclite et clairsemé, le plus souvent extrêmement discret, qui n’a d’égal que celui des rares médias à avoir couvert l’événement : Rue89, Afrik.com, Camer.be, Radio Courtoisie, Présent, La Dépêche du Midi, et bien plus tard La Provence, France Culture, France Inter… Enfin, subrepticement, Libération et le Point.

Malheureusement, pour en arriver à ce fragile écho médiatique, il a fallu tenir mois après mois, au soleil comme dans l’hiver glacial, dans des conditions matérielles de plus en plus difficiles… Car à mesure que la mayonnaise médiatique et politique commençait de prendre, l’affrontement avec le système sarkozyen est allé crescendo. Jusqu’à la saisie de leur véhicule, qui leur servait de logement, et une mise en garde à vue, menottes aux poignets. Ils ont déposé plainte à chaque fois. En vain.

Pour les soutenir, Hamid et Zohra appellent à une grande manifestation de soutien, le mercredi 15 septembre, jour de débats à l’Assemblée nationale. Afin que Nicolas Sarkozy respecte ses engagements, et reconnaisse enfin les responsabilités de l’Etat français dans la tragédie des Harkis.

Avec à la clef, espérons-le, une véritable Révolution pour la France, qui en aurait tellement besoin…


Alexandre Gerbi


Manifestation de soutien aux Harkis du Palais Bourbon, 15 septembre 2010, de 10h à 19h, Place Edouard Herriot, Paris. Métro Assemblée Nationale.



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16 mai 2008

Hommage à Mai 68

Il y a 40 ans,
le joli mois de mai battait son plein.
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Le moment est venu de lui rendre dignement hommage,
en musique et poésie,
comme de juste.
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Pour ne pas oublier...
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