19 mars 2009

Face-à-face entre deux mondes

Départementalisation de Mayotte
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Face-à-face
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entre deux mondes
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Alexandre Gerbi
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Le 29 mars prochain, par référendum, Mayotte choisira peut-être de devenir un département français. Cet événement, dans son contenu et par les réactions qu’il suscite, offre un raccourci révélateur des absurdités dignes d’Ubu dans lesquelles la classe politique française gesticule depuis au moins un demi-siècle. En compagnie de pas mal de monde plus ou moins bien intentionné…



« L’attachement indéfectible de la population de Mayotte à la France, la constance et la force de son aspiration à se rapprocher du droit commun de la République créent des devoirs pour notre pays : prendre en compte cette volonté constitue une exigence démocratique. »

Tel est l’argument avancé par la commission parlementaire (UMP-PS) pour justifier le choix du gouvernement français d’accorder éventuellement la départementalisation à Mayotte.


Entre exigence démocratique et… sociale ?

La population mahoraise verrait ainsi satisfaite sa revendication, à l’horizon 2012. Dans le strict respect de la devise : liberté, égalité, fraternité, dans la laïcité…

Si l’Etat français s’était mis en tête de démontrer, à l’approche du cinquantenaire des indépendances africaines (1960-2010), que la rupture avec la Ve République blanciste est consommée, il ne s’y prendrait pas autrement. En accueillant ainsi, et fraternellement, quelque 185.000 Mahorais majoritairement noirs et musulmans dans la communauté nationale, il en assumerait symboliquement la métamorphose jadis refusée…

Pourtant… Pourtant, au-delà des effets d’annonce, il semble que le gouvernement s’apprête à faire de Mayotte le laboratoire d’une nouvelle aventure ambiguë, dans la plus pure tradition du régime. Au reste, après la très singulière proposition d’autonomie faite aux Antilles et accessoirement à la Guyane ces derniers mois, difficile de dire, pour le moment, si l’ensemble relève d’une effarante politique de Gribouille ou, plus subtilement, d’un très compliqué brouillage de cartes…

Un seul exemple.

Dans le prétendu 101e département français, nos « concitoyens mahorais » seront gratifiés d’un RMI qui ne sera pas le même qu’en métropole. Il lui sera même quatre fois inférieur.

Motif invoqué par la commission (UMP-PS) pour motiver ce scandale social :

« (…) ce bouleversement déstabiliserait l’économie mahoraise, où le taux de chômage demeure plus du double du taux métropolitain, même s’il a beaucoup diminué. Rappelons à cet égard que le SMIG mahorais, après plusieurs années de forte progression, n’atteint encore que 928 euros par mois ».

En son temps, le Ministère de l’Economie Fabius-Parly invoqua un semblable souci de l’équilibre des économies locales pour justifier son refus d’appliquer un arrêt du Conseil d’Etat, qui préconisait la « décristallisation » des pensions des anciens combattants africains (ou plutôt franco-africains…).


L’égalité ? Oui… mais


L’Etat prétend résolument appliquer à Mayotte l’égalité gravée dans le marbre des frontons de la République. Mais fidèle à la tradition typiquement colonialiste du « deux poids deux mesures », il commence par en exclure les montants du RMI et du SMIC pour « nos concitoyens mahorais », en tirant argument d’un sous-développement local dans lequel, pourtant, sa responsabilité est patente.

Plus grave encore, le sous-développement de la Corrèze n’a jamais inspiré de tels ajustements.

« Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde », écrivait Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

Est-il vraiment possible, comme le font les députés français, de craindre que Mayotte soit incapable dans l’avenir d’offrir du travail à sa jeunesse (et, pourquoi pas, à celle de l’Hexagone…), et dans le même temps de reléguer l’île dans un sous-régime salarial et social qui, selon la feuille de route gouvernementale, pourrait durer jusqu’à « 25 ans » ? De quelle rupture s’agit-il, quand on emprunte au système qu’on prétend abattre certaines de ses recettes les plus rances ?

L’Union Africaine a condamné, par avance, ce référendum organisé sur une terre « occupée par une puissance étrangère ». Et le colonel Kadhafi, dans cette affaire, accuse la France de « néocolonialisme ». Les députés de la commission s’en sont offusqués. Pourtant, en traitant comme à son habitude les Mahorais en Français de seconde zone, l’Etat français justifie ces grondements et ces attaques.

Car Mayotte nous confronte à des problématiques coloniales ou néocoloniales, et prend place sur un fond historique, politique et géographique complexe, très méconnu, voire falsifié. Non seulement par le gouvernement et ses soutiens. Mais aussi par l’aile gauche de la gauche française, et par certaines des plus hautes instances internationales…


La Révolution anjouanaise

Les députés de la commission (UMP-PS) poursuivent ainsi leur argumentaire sur le RMI à deux vitesses :

« (…) le niveau de revenu et de consommation qui en résulterait inciterait davantage encore les Comoriens à tenter de gagner Mayotte pour y trouver une vie meilleure ; cela risquerait fort de créer aussitôt un grand appel d’air pour l’immigration clandestine, qui pèse déjà lourdement sur le développement de ce petit territoire. »

De toute évidence, la départementalisation de Mayotte est lourde d’implications pour l’Union des Comores.

Les trois autres îles de l’archipel, en particulier Anjouan et la petite Mohéli, vivent les yeux tournés vers Mayotte, que son nouveau statut de département rendrait encore plus attractive, quel que soit d’ailleurs le niveau du RMI.

Dans ce contexte, on comprend aisément que Grande Comore réclame plus que jamais la rétrocession de l’île française, et que celle-ci, pour les mêmes raisons, ne veuille pas en entendre parler.

Singulièrement, les parlementaires passent totalement sous silence un événement pourtant capital de l’histoire comorienne contemporaine : la révolution qui souleva Anjouan et Mohéli en 1997. La commission (UMP-PS) dans son rapport pour la départementalisation, et ses adversaires de gauche (PCF, Parti de Gauche et, semble-t-il, NPA et Verts) dans leurs charges contre celle-ci, font tous mine de l’ignorer. Et pour cause.

Il y a bientôt douze ans, durant cet été 1997, sur fond de grèves de longue durée et de soulèvements populaires, de fête nationale non chômée et, dans la foulée, de 14-juillet fêté, les deux îles firent sécession de la République des Comores, et proclamèrent à plusieurs reprises leur rattachement à la France.

A l’époque, tandis que la France, l’Union Européenne et l’OUA condamnaient les sécessionnistes, Grande-Comore essaya de les faire rentrer dans le rang, par débarquement militaire. En vain. L’unité de la République des Comores, devenue depuis Union fédérale, ne s’en est jamais vraiment remise…

Au demeurant, contrairement à la « volonté » des Mahorais, pas plus aujourd’hui qu’en 1997 (ou en 1981…) celle des Anjouanais et autres Mohéliens n’inspire une quelconque « exigence démocratique » à la commission parlementaire et au gouvernement français.


Les errements d’une certaine gauche

Quant à la gauche stalino-trotsko-sartrienne française, prisonnière d’une histoire absurde ou criminelle qui l’a conduite, il y a cinquante ans, à trahir les rêves égalitaires des Africains au profit de l’impérialisme soviétique et de ses cauchemars (mais aussi, dans les faits, des néocolonialismes français, états-uniens, et autres), elle continue aujourd’hui d’intriguer contre l’unité franco-mahoraise, tout en se réclamant de l’internationale prolétarienne. Le tout au mépris de la démocratie.

Dans l’Humanité le 12 mars 2009, on pouvait lire :

« Jean-Paul Le Coq (PCF, Seine-Maritime) a rappelé, au nom des députés communistes et du Parti de gauche, que « la séparation arbitraire de Mayotte viole l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores et suscite légitimement les condamnations internationales, notamment des États-Unis » ».

Faudrait-il donc, à suivre le PCF et le Parti de Gauche au nom duquel il prétend parler, que la France impose l’indépendance à Mayotte, et somme ses populations d’intégrer l’Union des Comores, avec la bénédiction de Washington, selon les méthodes appliquées à l’Afrique française il y a cinquante ans ?


Les monstres de faïence

Si d’aventure, dans un strict respect mutuel avec ses interlocuteurs comoriens et dans un dialogue permanent avec l’Union Africaine, le gouvernement français cherchait à ouvrir honnêtement le très épineux dossier d’Anjouan et de Mohéli, il romprait radicalement avec la Ve République blanciste. La France suivrait enfin dignement l’idéal d’un Senghor, d’un Lévi-Strauss ou même d’un Césaire, tels que la Ve République blanciste, PCF compris, les élimina ou les écrasa, les dégoûta et les aliéna, parce qu’elle refusait de bâtir avec l’Outre-mer un projet fraternel. Il faut relire la lettre de démission d’Aimé Césaire à Maurice Thorez en 1956.

Par un paradoxe qui n’est donc qu’apparent, s’il s’avisait d’accomplir les rêves de Senghor, de Lévi-Strauss et de Césaire – et même peut-être ceux de Rosa Luxembourg – le gouvernement français trouverait sur son chemin une extrême-gauche galvanisée.

Non d’ailleurs sans quelques bonnes raisons, tout de même, puisque le projet de départementalisation de Mayotte, à l’image du régime qui le porte, traîne de vieilles démangeaisons infâmes, inégalitaires et colonialistes…

Ce face-à-face, absurde et monstrueux, où chacun des adversaires trahit, dans les deux cas et chacun à sa façon, tout à la fois les Nègres, la France, le peuple, la République et ses principes, est le symbole de tout notre régime. Espérons-le, agonisant.



Alexandre Gerbi


Article paru dans Camer.be le 19/03/2009