31 mars 2009

Mayotte : écueil ou expérience pilote ?

Départementalisation de Mayotte
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Ecueil

ou

expérience pilote ?
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par
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Alexandre Gerbi
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Après le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, sa philosophie de comptoir, ses envolées lyriques calamiteuses, on attendait avec un mélange de curiosité et de crainte le discours de Brazzaville 2009.

Finalement, le 26 mars, on eut droit à ça :

« La démocratie et les droits de l'Homme font partie de notre héritage commun. Ce ne sont pas des valeurs artificielles plaquées sur votre société et qu'une arrogance occidentale ou française aurait décrétée universelle (…) L’humanisme (…) existait au Mali dès le XIIIe siècle. »

« L’Afrique restera une priorité pour la France parce que dans le monde qui se dessine, notre relation étroite offre un atout pour l’avenir. »

« Une nouvelle donne dans ces relations est désormais souhaitable. »

« Mais cela doit susciter l’adhésion de tous. »

De bien belles déclarations, enfin respectueuses du puissant génie de la (des) civilisation(s) africaine(s). Dommage qu’il ait fallu que le chef de l’Etat français, de son aveu même, lise un « précis » d’histoire africaine pour en arriver là. Mieux vaut tard que jamais…

Enièmes carabistouilles ou révolution ?

Malheureusement, le contenu de la « refondation » des relations franco-africaines que l’hôte de l’Elysée appelle de ses vœux demeure mystérieux :

« Reste à définir les termes d’une proximité, d’une proximité renouvelée, débarrassée des pesanteurs du passé dont souffre aujourd’hui cette relation entre l’Afrique et l’Europe qui aliment trop souvent méfiance et soupçons »

Difficile de faire plus vague…

Sommes-nous condamnés à attendre le prochain épisode de la geste sarkozienne pour savoir si ces mots sont une énième carabistouille de la « Françafrique », ou tout au contraire, l’annonce d’une, ô combien nécessaire, révolution ?

Par un charmant hasard, Mayotte nous offre sur un plateau non pas une réponse, mais une occasion de réponse. Un échantillon de politique franco-africaine appliquée grandeur nature, dans la version extrême du partenariat : la départementalisation.

Cinquante ans après avoir largué l’Afrique et refusé en particulier la départementalisation au Gabon (1958), voici que la Ve République blanciste, guidée par le très « blaqueblanbeuresque » Nicolas Sarkozy, fait mine d’accepter enfin de faire de Mayotte le 101e département français.

Prises de vertige, les chancelleries du monde entier doivent-elles comprendre que le régime s’est engagé sur la voie d’une mutation d’ampleur historique ? C’est en tout cas, on l’espère, le message codé envoyé par l’Exécutif français, mais aussi par le parlement UMP-PS, notamment en direction de l’Afrique ex-française…

Mais alors, le chantier de cette révolution culturelle et politique s’annonce immense.

A l’intérieur, avouer ce qui s’est vraiment passé il y a cinquante ans, le largage de l’Afrique, les rêves égalitaires franco-africains assassinés pour des raisons funestes.

A l’extérieur, que la France et l’Afrique, et leurs peuples, retissent leur histoire commune, sans que les chefs et surtout les élites en prennent ombrage… Après un passé chargé de mépris, de mensonges, de trahisons cyniques, mais aussi d’histoire travestie (jusqu’à Toussaint Louverture présenté comme un ennemi acharné de la France !) et surtout de fraternité refoulée et niée, de telles prouesses ne pourront être accomplies qu’à condition de probe équité.

Or pour le moment, l’affaire paraît bien mal engagée…

Nécessaire égalité sociale

Le gouvernement choisit de départementaliser Mayotte dans des conditions d’inégalité sociale avec la métropole, rattrapage complet à l’horizon… 2035 ! Qui ne voit qu’après cinquante ans de blancisme, cette forme de départementalisation est tragiquement mauvaise ?

Connaissant les forces dudit blancisme, il serait néanmoins présomptueux de dédaigner un si joli coin enfoncé dans la carcasse. Portés par la détermination des Mahorais (95% de « oui » au référendum du 29 mars), savourons donc cette petite extraordinaire victoire sur la Bête, ce triomphe à la fois de la République, de la France et de l’Afrique. En y voyant une étape, dont la particularité est qu’elle doit être immédiatement dépassée. Au profit de l’intégration totale de Mayotte à l’Hexagone. Et bien sûr, de celui-ci à Mayotte...

Sous quelles conditions la départementalisation « pleine et entière » est-elle possible ?

Plutôt que d’aligner arguments et propositions, on se bornera à rappeler que le poids démographique de Mayotte est extrêmement limité – selon les estimations, entre 180.000 et 250.000 habitants, clandestins compris. Autrement dit, Mayotte pèse l’équivalent d’une grande ville moyenne. Dans ces conditions, qui osera nous faire croire que la France, avec ses 65 millions d’habitants, ne peut se payer le luxe d’appliquer l’égalité sociale à un territoire aussi minuscule ?

La disparité économique entre les différents départements hexagonaux, parfois énorme, n’a jamais entraîné la mise en place d’un système social à plusieurs vitesses. De là, comment justifier de tels ajustements au nom du seul caractère ultramarin de Mayotte ? L’argument est, on le voit, spécieux. Pour ne pas dire ignoble et suicidaire, compte tenu de l’ampleur du passif historique accumulé.

Car plus profondément, le gigantesque scandale de la Ve République blanciste, encore inavoué pour le moment (lire à ce sujet nos articles publiés dans Rue89), légitime, à lui seul, un tel effort d’égalité. S’il ne le rend indispensable, au regard des maux qu’il a entraînés, à commencer par la crise morale et identitaire où s’enfonce inexorablement le pays…

Au vrai, dans cette affaire, il ne s’agit pas seulement d’appliquer la nécessaire égalité républicaine. Il s’agit, aussi, d’en finir avec le « deux poids, deux mesures » propre au (néo)colonialisme, qui déshonore le régime depuis des décennies, et menace désormais d’asphyxier la France.

Si un « plan fraternel », c’est-à-dire l’égalité sociale totale, est appliqué avec Mayotte, en plus des mesures qui s’imposent (scolarisation, voirie, aménagements urbains, aide aux entreprises, continuité territoriale, etc.), on peut espérer que le rattrapage économique de l’île en sera nettement accéléré, et prendra bien moins que les 25 ans actuellement prévus par la feuille de route gouvernementale.

Mayotte étant devenue un département français à part entière – pas seulement dans les mots, mais aussi dans les faits –, dans cinq ans, un premier bilan pourra être tiré. Si l’expérience est concluante, un programme similaire pourra être appliqué dans un autre territoire d’outre-mer qui le souhaiterait. Rappelons qu’aujourd’hui, la population de Polynésie française ne bénéficie pas du RMI…

Extension du plan fraternel

Evidemment, si l’expérience se révèle fructueuse, rien n’empêche qu’une opération apparentée puisse être tentée avec un Etat africain dont le gouvernement et la population en émettraient le désir. En particulier un Etat ayant gardé, malgré tout, des liens intimes avec la France, ou qui s’est vu refuser la départementalisation ou le statut d’Etat associé dans le cadre de la Communauté française (rénovée ou pas), il y a cinquante ans…

Dans ce cas, ces Etats étant aujourd’hui indépendants, l’accord d’association, a fortiori la départementalisation, ou tout autre plan de « proximité » qui « reste à définir », devra faire l’objet d’une consultation référendaire en France comme dans les Etats concernés, dans le respect de la démocratie et de l’esprit républicain.

Utopie ? C’est, par exemple, à MM. Sambi, Bongo, Sassou-Nguesso, Tandja et Sarkozy, et à leurs peuples, qu’il faudrait tout simplement poser la question…



Alexandre Gerbi