Intervention dans le cadre de la conférence
organisée par le think tank AAALFA,
à Paris, le 19 octobre 2012
Franc CFA :
Décryptage
d'un outil néocolonialiste
d'un outil néocolonialiste
sous les angles
historique et idéologique
historique et idéologique
par
Alexandre Gerbi
Souvent l’évolution des mots
témoigne de l’évolution des choses ou de leur fixité, parfois aussi des
trompe-l’œil qui les drapent. Le « Franc CFA », tout acronymique
qu’il soit, n’échappe pas à la règle...
L’expression « Franc CFA »
changea de sens au fil des décennies, au gré de l’évolution politique et
institutionnelle que connurent les colonies, les territoires, enfin les états
autonomes puis indépendants dont il fut ou demeure la monnaie. Une évolution
toujours en lien étroit avec la France, comme l’indique la permanence du mot
« franc ».
Ainsi, d’abord « Franc des
Colonies Françaises d’Afrique » en 1945, le CFA devint « Franc de la Communauté Française d’Afrique »
en 1958, puis « Franc de la Communauté Financière Africaine » en 1959,
enfin « Franc de la Coopération Financière en Afrique centrale » pour
les pays membres de la Communauté Economique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC) et « Franc de
la Communauté Financière d’Afrique » pour les pays membres de l'Union Economique
et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA).
Ces changements de dénomination
accompagnèrent la marche, par étapes successives, des différentes colonies, devenues
territoires puis états, vers l’indépendance. C’est en tout cas ce qu’indique
une lecture de l’histoire conforme à l’orthodoxie historiographique non
seulement franco-africaine, mais aussi internationale.
Or on sait aujourd’hui que le processus
de « décolonisation », essentiellement dominé par l’Etat
métropolitain[1], ne fut pas fondamentalement
celui des indépendances désirées[2], mais
celui des indépendances imposées[3] ;
mieux encore, dans la plupart des cas, ce processus ne fut pas celui des
indépendances réelles, mais celui des indépendances de façade. Dans une large
mesure, l’ensemble franco-africain continua d’être dirigé depuis l’Elysée, par
le truchement de réseaux administratifs, militaires, affairistes ou
barbouzards. Ces aspects sont bien connus, et ont été explorés en détail,
notamment par François-Xavier Verschave[4].
C’est dans ce contexte complexe que s’inscrivent les problématiques liées au Franc
CFA.
François-Xavier Verschave est
aussi le père de l’expression « Françafrique » dans son acception
actuelle, synonyme de néocolonialisme. Il est intéressant de noter que le mot « Françafrique »,
puisque nous parlons des mots et des significations ou des trompe-l’œil qu’ils
charrient, fut originellement forgé par Félix Houphouët-Boigny qui, dans les
années 1950, à l’instar d’un Ahmed Sékou Touré[5], d’un
Diori Hamani, d’un Barthélémy Boganda comme tant d’autres, prônait l’association
ou l’unité franco-africaines sous forme de fédération ou de confédération
intercontinentales, quand un Léopold Sédar Senghor y voyait le ferment d’une « Eurafrique »
fraternelle et progressiste[6]. La
plupart d’entre ces leaders, d’ailleurs, quand fut consommé le divorce officiel
avec la France, ne celèrent pas leur amertume ni leur déception[7].
Ainsi le modèle unitaire et
fraternel, pourtant dès longtemps invoqué par la République française,
notamment pour justifier la participation des soldats africains à la défense de
la « mère patrie » pendant les guerres mondiales et coloniales, fut
en définitive rejeté par les dirigeants métropolitains, qui refusaient son
instrument et sa conséquence : l’égalité politique revendiquée par les
Africains, et ses corollaires sociaux, civilisationnels et financiers[8].
Néanmoins, la prétendue
« décolonisation » et les « indépendances » officielles
finalement choisies par la métropole, dont la pérennité et la nature du Franc
CFA témoignent de l’âpre limite, ne marquèrent pas le début de l’ère de liberté
promise aux Africains. Car aux considérations civilisationnelles (ce que nous
appelons « blancisme[9] »)
et financières (cartiérisme[10]), s’ajoutèrent
les calculs politiques et économiques (néocolonialisme). Autrement dit, visant
à refuser l’égalité et le métissage, la « décolonisation » et les
« indépendances » avaient également pour objectif, en levant les
obstacles républicains et démocratiques, l’instauration du néocolonialisme…
Aussi, en dépit du processus
officiel de « décolonisation », au-delà des slogans de circonstance invoquant
le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et célébrant les
« indépendances », dans les faits, l’unité de l’ensemble
franco-africain fut maintenue, avec pour ciment, notamment, le Franc CFA. Les
anciens territoires d’Afrique continuèrent ainsi, pour la plupart, d’être
gouvernés en liaison avec l’Elysée sinon directement par lui, et liés à l’ancienne
métropole au gré d’une unité politique, économique et monétaire qui ne disait
pas son nom.
Un demi-siècle de recul nous
permet de dégager ce schéma déroutant : la prétendue
« décolonisation » consista à soustraire les populations africaines
du cadre démocratique et social de la République française (ou
franco-africaine…) – dont la plupart des leaders africains réclamaient pourtant
le maintien et le développement –, tout en plaçant leurs Etats sous le contrôle
politique, monétaire et économique de l’Etat français. Ce composé d’apartheid
intercontinental (puisque les populations africaines furent désormais
neutralisées, tenues à distance et mises à l’écart selon des critères de race,
de culture et de religion, tout en continuant de constituer un réservoir potentiel
de main-d’œuvre à bon marché dans lequel l’industrie hexagonale put puiser à
merci tout au long des Trente Glorieuses, comme dans autant de
« bantoustans ») et de néocolonialisme politico-économique (pour ce
qui touche aux relations interétatiques) trouva dans le Franc CFA l’un de ses
principaux instruments et son illustration.
Selon un phénomène singulier mais
découlant de ce schéma, tandis que les masses populaires africaines, déchues de
la citoyenneté française (ou franco-africaine, ou afro-française, ou
afro-européenne…), étaient boutées hors de la République, les élites politiques
et économiques africaines continuèrent, de fait, d’être étroitement liées à la
France. Autrement dit, tandis que les populations africaines étaient mises au ban
de l’ancienne métropole, leurs élites gardèrent, le plus souvent, des liens très
étroits avec elle.
Dans ces conditions, en l’an
2012, faut-il vraiment s’étonner que cet ensemble franco-africain qui, par-delà
des indépendances de façade, s’est maintenu sans le dire, ait développé des élites
et une bourgeoisie communes ? Adeptes du « Faites comme je dis et pas comme je fais », les élites (franco-)africaines
s’entendent à merveille avec leurs homologues de l’Hexagone, vivent le même
french (ou american) way
of life, font affaire dans un français de langue maternel, scolarisent
leurs enfants dans les mêmes écoles, et ont d’ailleurs le plus souvent la double
nationalité.
Logiquement, ces élites
franco-africaines et ces élites hexagonales, que nous appellerons élites
« françafricaines », partagent une même lecture historiographique,
exaltent à qui mieux-mieux « indépendances », « luttes de
libération » et « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » –
alors qu’elles sont bien placées pour savoir que l’indépendance en Françafrique
est une vue de l’esprit qui, si elle vaut pour le peuple (notamment à travers
la toujours brûlante question des visas…), n’est qu’une aimable fiction pour la
bourgeoisie françafricaine unifiée, à l’image du Franc CFA qui imbrique et rattache
monétairement les anciennes colonies à l’ex-métropole…
Après un demi-siècle d’un système qui a eu pour effet de basculer l’Afrique dans d’effarantes régressions propices aux chaos économiques, sociaux et politiques, et de reléguer progressivement la France au rang de puissance de deuxième et bientôt troisième catégorie (accablée de maux divers, entre effondrement économique, politique, social, moral et culturel), la porte de sortie préconisée par une grande partie des élites françafricaines est toujours la même, le remède ne change pas : il faut que les différents morceaux de l’ensemble franco-africain achèvent enfin leur séparation. La sortie du Franc CFA, dans cette perspective, s’imposerait comme une étape nécessaire…
Selon une figure audacieuse, la prétendue « indépendance » qui a permis, depuis des décennies, de démolir puis de ravager l’ensemble républicain franco-africain, continue d’être présentée aujourd’hui comme la clef pour en finir avec une situation dramatique dont elle a pourtant été l’instrument…
« Indépendance », mot encore et toujours magique[11] (autant, du reste, que fictif, en particulier pour le peuple muselé et pressuré…) enrobant avantageusement la séparation (fictive), elle-même moyen de toutes les aubaines[12]…
A travers ce bref panorama
historique, idéologique et, en définitive, sociologique, cinquante ans après
des « indépendances » et une « décolonisation » illusoires,
le Franc CFA se présente comme un aspect d’une problématique politique,
économique et civilisationnelle beaucoup plus vaste et complexe,
perpétuellement marquée par l’« entre-deux » : ni vraies
indépendances africaines, ni vraie unité franco-africaine ; ou si l’on
préfère, un petit peu des unes et un petit peu de l’autre…
Une problématique qui pourrait se
résoudre dans cette question en forme d’alternative simple :
Aujourd’hui, pour en finir avec
le néocolonialisme et ses ravages, deux voies s’offrent.
-
Soit pousser à terme la séparation franco-africaine (et
euro-africaine), en commençant par la
dissolution du Franc CFA au profit de monnaies nationales attachées à des
banques centrales indépendantes et éventuellement fédérées dans une monnaie
unique cette fois vraiment africaine et entre les mains des Africains.
-
Soit, au contraire, pousser à terme l’unité franco-africaine
et euro-africaine, en commençant par faire du Franc CFA un outil d’émancipation
et de progrès, non un instrument d’exploitation et d’assujettissement
néocoloniaux.
Dans la première hypothèse, celle
de la séparation poussée à son terme, une question essentielle se pose : les
cinquante dernières années ont-elles doté les Etats de la zone CFA des moyens
nécessaires pour résister aux prédateurs nationaux et internationaux, davantage
que l’ère coloniale n’avait doté les anciens territoires africains de la France
des moyens nécessaires pour échapper à la tutelle de l’Elysée, aux appétits
néocolonialistes et à la tyrannie ? Les mêmes causes produisant les mêmes
effets, n’est-il pas à craindre que nous entrions, sous couvert
d’« indépendance réelle », dans une nouvelle phase néocolonialiste,
dont les populations africaines seront les premières à pâtir ? Cruelle
question…
La seconde hypothèse, celle de
l’unité franco et euro-africaine poussée à son terme, présente quant à elle un
double avantage et deux difficultés majeures.
Le double avantage est qu’elle
enchâsse les intérêts européens et africains, quand l’Europe dispose
d’importants moyens techniques et financiers, complémentaires des ressources en
matières premières et de la démographie particulièrement dynamique de l’Afrique ;
tout en apportant une réponse conjointe à la spirale du sous-développement
(pour l’Afrique) et du déclin économique et par conséquent social mais aussi
moral[13] (pour
la France et pour l’Europe). On songe à l’interrogation provocatrice de Claude
Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques
: « En s’ajoutant, deux forces
régressives voient-elles leur direction s’inverser[14] ? ».
Les deux difficultés sont celles
qui ont toujours, depuis des décennies et des siècles, pollué et saboté les relations
franco et euro-africaines.
Difficulté de l’égalité, d’abord.
Si l’on veut que l’unité ne soit pas, elle-même, un nouveau tremplin du
néocolonialisme, elle implique d’abord de s’accomplir dans une égalité
scrupuleuse, impliquant non seulement des rapports réellement bilatéraux et
multilatéraux entre Etats, mais aussi l’application stricte de la
démocratie, au nord comme au sud de la Méditerranée, assortie de tous ses
attributs, à commencer par l’école publique, gratuite et obligatoire de qualité
(locaux, matériel, effectifs, professeurs décemment et régulièrement rémunérés,
etc.) pour tous les enfants, filles et garçons.
Difficulté idéologique, ensuite. A
travers le Franc CFA, se pose la question de la devise européenne à laquelle il
est attaché. Or une autre utilisation de l’Euro s’impose, impliquant une
mutation profonde de la politique monétaire conduite par la BCE et la
Commission européenne, enfermées dans une orthodoxie anachronique et mortifère[15].
Vaste sujet, vaste débat, et
chantier immense. Quand la séparation paraît tellement plus simple…
Alexandre Gerbi
[1]
« (…) en dehors de la période
combative du RDA (1946-1950) et la rupture guinéenne, le processus de la
décolonisation fut, de bout en bout, contrôlé par la puissance dominatrice.»
Elikia M’Bokolo in L’Afrique au XXème siècle, p. 150, Ed. Seuil,
1985.
[2] Ruben
Um Nyobè lui-même expliquait son engagement indépendantiste par le refus de
l’Etat français d’accorder aux Camerounais les mêmes droits qu’aux
Français : « Un gouverneur
français, M. Richard Brunot, nommé haut-commissaire au Cameroun en fin 1938,
fit lancer le premier mouvement politique qu’aura connu le Cameroun sous mandat
français. Ce mouvement s’intitule « Jeunesse Camerounaise
Française », en abréviation « Jeucafra ». Il a pour but de
proclamer l’hostilité du Cameroun à un éventuel retour à la domination
allemande et d’affirmer par voie de conséquence la sympathie du Cameroun à la
France. C’est là le but général et précis du mouvement. Si certains dirigeants,
par intérêt, ont pu revendiquer, pour leur compte peut-être, la citoyenneté
française, le peuple camerounais n’avait jamais demandé que notre pays devienne
colonie française. Il est intéressant de souligner que cette grande
manifestation était accompagnée de deux engagements historiques. Les
porte-parole de la France promettaient aux Camerounais la jouissance pleine et
entière des droits et libertés reconnus à la personne humaine ; ceci par
opposition à Hitler qui traitait les Noirs de « demi-singes ». Les manifestants camerounais, de
leur côté, juraient de soutenir la France jusqu’à la mort si les libertés ainsi
solennellement promises venaient à être mises en cause par une puissance
étrangère. Quelle fierté pour les patriotes camerounais de déclarer aujourd’hui
que les engagements souscrits par nous furent respectés à la lettre, alors que
ceux souscrits par l’autre partie étaient cyniquement violés – et mieux que
cela. (…) Convient-il de signaler que
ceux qui faisaient étalage de leur haine contre Hitler ne se sont pas comportés
mieux que lui à notre égard, avant et pendant la guerre, comme aujourd’hui
d’ailleurs ? C’est même ce comportement raciste des colonialistes,
praticiens de l’indigénat et du travail forcé, qui allait être le ferment du
mouvement de libération après les hostilités. » Ruben Um Nyobè in Le problème national kamerunais,
présenté par Achille Mbembe, Ed. L’Harmattan, 1984, p. 102-103.
[3] « (…) [ Au cours des années
1950, ] il y a dans les colonies des gens qui s’agitent. Il y a d’abord
l’élite, ceux que, par exemple, en Afrique centrale, Afrique équatoriale
française, on appelait les « évolués », dont la revendication était, au départ,
simplement le désir d’avoir les mêmes droits que les citoyens français. Je
pourrais développer longuement ce chapitre. Et c’est face à l’obstination de
certains milieux français, surtout en rapport avec le milieu colonial, qui fait
que de ce concept on passe à l’indépendance. Et l’idée d’indépendance n’est pas
tellement ancrée dans la population africaine. Nos parents nous crient «
casse-cou ! » Elle est surtout le fait d’agitateurs – comme je l’étais, loin de
l’Afrique, en France – qui retournions en vacances faire de l’agitation. (…)
Et je
voudrais donc rappeler cela : les dirigeants africains de l’époque, je parle
des anciennes colonies françaises – les choses sont complètement différentes
dans les colonies anglaises – ne souhaitent pas l’indépendance : on les pousse
à l’indépendance. (…) Les dirigeants [africains] sont emmenés,
poussés en partie par les dirigeants français qui se rendent compte qu’on a
intérêt à déminer la situation en allant à l’indépendance. D’où le projet de De
Gaulle, la Communauté française, avec dans un premier temps une autonomie
interne qui prend forme dès 1958 et, petit à petit, la marche vers
l’indépendance. (…) Ce que je voudrais dire, c’est que ces dirigeants
africains, je me mets à leur place – j’étais opposé à eux à l’époque – comment
voient-ils l’indépendance… Qu’on leur impose... Ils se disent, bon, nous allons
l’accepter, nous allons être indépendants. (…) » Intervention d’Henri Lopes, ambassadeur du Congo en
France, dans le cadre de la table ronde organisée à Paris par l’Institut Pierre
Mendès France, le 14 décembre 2010. Aux côtés d’Henri Lopes, prenaient
également part aux exposés Jean-Christophe Rufin, écrivain, ancien ambassadeur
de France au Sénégal, Stéphane Gompertz, directeur Afrique et Océan Indien au
Ministère des Affaires étrangères, Vincent Hugeux, grand reporter à l’Express,
Emmanuel Laurentin, producteur à France Culture et modérateur pour l’occasion.
Dans le même esprit, Diori Hamani, président du Niger, expliqua en 1960 : « A maintes reprises, le président Houphouët-Boigny, moi-même et les
autres chefs des Etats et l’Entente, avons eu l’occasion d’exprimer nos
conceptions quant à l’aménagement des organes communautaires pour réaliser avec
tous les Etats membres – y compris la République française – un ensemble
fédéral vraiment égalitaire, viable et – j’insiste sur ce mot – durable. Pour
nous, faut-il le rappeler, le Conseil exécutif de la Communauté et le Sénat de
la Communauté constituaient la préfiguration du gouvernement fédéral central et
du Parlement fédéral central. Cette évolution, si elle avait pu s’accomplir,
aurait permis de construire, à partir des Etats autonomes, solidaires et égaux,
un grand Etat multinational appelé à jouer un rôle exemplaire sur la scène du
monde. Force nous est de le constater avec regret : notre grand espoir a
été déçu… Le Mali, Madagascar, la Mauritanie, les Etat de l’Afrique
ex-équatoriale manifestèrent le désir de substituer au pacte collectif des
accords bilatéraux avec la seule République française. La République française a donné son
accord, et même son appui, à ces tendances centrifuges. » Cité par Gilbert Comte, in La Communauté francophone, article paru dans le Bulletin de
Paris, 15 juillet 1966. Expliquant la politique qu’il menait en Afrique
subsaharienne, le président de Gaulle confia à Alain Peyrefitte : «
Vous croyez que je ne le sais pas, que la
décolonisation est désastreuse pour l'Afrique ? (...) C'est vrai que cette indépendance était prématurée. (...) Mais que voulez-vous que j'y fasse ?
(...) Et puis (il baisse la voix), vous
savez, c'était pour nous une chance à saisir : nous débarrasser de ce fardeau,
beaucoup trop lourd maintenant pour nos épaules, à mesure que les peuples ont
de plus en plus soif d'égalité. Nous avons échappé au pire ! (...) Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le
statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous
seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu
toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement
que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin
de l'autonomie, puis de l'indépendance », in C'était de Gaulle, t. 2, pp. 457-458. Un an et demi plus tôt,
dans un discours prononcé à la tribune du Grand Conseil de l’AEF, Barthélémy
Boganda déclarait : « Une seule conclusion s’imposerait si nous vous
suivons : rendez-nous notre liberté, donnez-nous notre indépendance et
nous ne vous coûterons plus rien ! Oui, mais voilà, vous n’avez pas, Dieu
merci, le droit de disposer ainsi de nous-mêmes, et d’une partie de la
République… » Cité par Pierre
Kalck, in Histoire centrafricaine, des
origines à 1966, Ed. L’Harmattan, 1992, p. 291.
[4] Voir notamment La Françafrique. Le plus long scandale de la
République, Ed. Stock, 1998 et Noir
silence, Qui arrêtera la Françafrique ?, Ed. Les Arènes, 2000.
[5] « (…)
C'est en fonction de ces leçons du passé
et des impératifs de cette évolution nécessaire, de ce progrès général
irréversible déjà accompli, de la ferme volonté des peuples d'Outre-mer à accéder
à la totale dignité nationale excluant définitivement toutes les séquelles de
l'ancien régime colonial, que nous ne cessons, dans le cadre d'une Communauté
franco-africaine égalitaire et juste, de proclamer la reconnaissance mutuelle
et l'exercice effectif du droit à l'indépendance des peuples d'Outre-Mer.
Certains attributs de souveraineté qui seront exercés au niveau de cette
Communauté devront se résumer en quatre domaines : Défense, Relations
diplomatiques, Monnaie, Enseignement supérieur. Un pays qui exclut toute
interdépendance dispose de quatre pouvoirs essentiels : la Défense, la Monnaie,
les Relations extérieures et la Diplomatie, la Justice et la Législation. Nous
acceptons volontairement certains abandons de souveraineté au profit d'un ensemble
plus vaste, parce que nous espérons que la confiance placée dans le peuple
français et notre participation effective au double échelon législatif et
exécutif de cet ensemble sont autant de garantie et de sécurité pour nos
intérêts moraux et matériels. Nous ne renonçons pas et ne renoncerons jamais à
notre droit légitime et naturel à l'indépendance car, à l'échelon
franco-africain nous entendons exercer souverainement ce droit. Nous ne
confondons pas non plus la jouissance de ce droit à l'indépendance avec la
sécession d'avec la France, à laquelle nous entendons rester liés et collaborer
à l'épanouissement de nos richesses communes. Le projet de Constitution ne doit
pas s'enfermer dans la logique du régime colonial qui a fait juridiquement de
nous des citoyens français, et de nos territoires, une partie intégrante de la
République française une et indivisible. Nous sommes africains et nos
territoires ne sauraient être une partie de la France. Nous serons citoyens de
nos Etats africains, membres de la Communauté franco-africaine. En effet, la
République française, dans l'Association franco-africaine, sera un élément tout
comme les Etats africains seront également des éléments constitutifs de cette
grande Communauté multinationale composée d'Etats libres et égaux. Dans cette
association avec la France, nous viendrons en peuples libres et fiers de leur
personnalité et de leur originalité, en peuples conscients de leur apport au
patrimoine commun, enfin en peuples souverains participant par conséquent à la
discussion et à la détermination de tout ce qui, directement ou indirectement,
doit conditionner leur existence.» Discours de Conakry, 27 août 1958. Sékou
Touré ou l’art d’investir le mot « indépendance » d’une étrange
substance, par le truchement de l’« interdépendance » confédérale… et
de la Communauté Franco-Africaine, « égalitaire
et juste ». Ce que, précisément, ne fut pas la Communauté française de
1958, à laquelle il refusa par conséquent d’adhérer…
[6]
« Nous sommes contre l’Eurafrika
avec un K, celle du pot de fer contre le pot de terre. Mais nous sommes pour
celle qui repose sur l’association et l’égal développement de deux continents
complémentaires. » Léopold Sédar Senghor, « Esquisse d’une
politique de progrès dans les pays d’outre-mer », in Liberté II, p. 79, cité par Alain Blérald, Négritude et politique aux Antilles, Ed. Caribéennes, 1981, p.76.
[7]
Annonçant l’indépendance ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny déclara : « Je vous demande, une fois rentrés chez
vous, de rassembler les populations et de leur dire qu’au début du mois d’août
la Côte d’Ivoire est devenue indépendante parce que la France n’a pas accepté
nos propositions de fédération. Je l’ai souvent répété : pour se marier,
il faut être deux. » Cité par Gilbert Comte, in La
Communauté francophone, le Bulletin de Paris, 15 juillet 1966. Concernant
LS Senghor, le gouverneur Sanmarco rapporta cette anecdote : « Après mon élection (en 1960) comme président
de l'ASECNA, j'avais fait ma tournée "ad limina" auprès des chefs
d'Etat africains. Le premier que j'étais allé voir fut Senghor, qui me demanda
si j'étais un parent du Gouverneur Sanmarco dont il avait tant entendu
parler... Je lui répondis que le Gouverneur, c'était bien moi, avant de lui
dire ceci : "Monsieur le Président, je suis venu vous parler de ce qu'est
l'ASECNA. Mais, avant toute chose, et je m'en excuse devant vous, je voudrais
vous dire que je n'étais pas pour l'indépendance de l'Afrique ; j'étais pour
l'égalité des droits de tous au sein de la République Française." Il me
regarda et me lança : "Et moi donc !" » Entretiens
sur les non-dits de la décolonisation, avec Samuel Mbajum, Ed. de l’Officine, 2007.
[8] « On a
prétendu faire des Nègres de bons Français. C'est beau l'égalité, mais ce n'est
pas à notre portée. Vouloir que toutes les populations d'Outre-mer jouissent
des mêmes droits sociaux que les métropolitains, d'un niveau de vie égal, ça
voudrait dire que le nôtre serait abaissé de moitié. Qui y est prêt ? Alors
puisque nous ne pouvons pas leur offrir l'égalité, il vaut mieux leur donner la
liberté ! Bye Bye, vous nous coûtez trop cher ! » Charles de
Gaulle, cité par Alain Peyrefitte in
C’était de Gaulle, t. 1, p. 55.
[9] Nous appelons « blancisme » cette famille de pensée,
de droite comme de gauche, qui estime que la France est avant tout une nation «
de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », et
qu’elle se perdrait dans le métissage. « Il
ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes,
des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte
à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition
qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France.
Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de
culture grecque et latine et de religion chrétienne. » Charles de Gaulle,
cité par Alain Peyrefitte in C’était de
Gaulle, t. 1, p. 52.
[10] Dans
L’Opium des Intellectuels (1955), le
très libéral Raymond Aron développa des théories favorables au divorce
franco-africain, en particulier pour des raisons financières. Mais Aron n’en
était pas l’inventeur : ces théories étaient d’abord apparues dans la presse
économique anglo-saxonne dans l’immédiat après-guerre (The Economist, The Banker). En France, ces théories sont connues
sous le nom de « cartiérisme », d’après le nom du journaliste Raymond Cartier,
qui s’en fit plus tardivement le vulgarisateur et l’ardent promoteur, notamment
dans l’hebdomadaire Paris-Match, avec
une formule demeurée fameuse : « La Corrèze plutôt que le Zambèze ». A
l’époque, les leaders et intellectuels africains dénoncèrent cette ligne
économico-politique, sous le nom de « cartiérisme » ou « métropolisme », en
s’insurgeant contre ce qu'ils tenaient pour une volonté métropolitaine
d’abandonner, par égoïsme, l’Afrique au sous-développement. A ce sujet, voir
notamment Charles-Robert Ageron, « le Cartiérisme », in Histoire de la France coloniale, p. 475 et sq.
[11]
Observons que, depuis un demi-siècle, le néocolonialisme s'est accompli aux
noms merveilleux, successivement et au fil des décennies, d'« indépendance »,
de « coopération », d'« authenticité », de « démocratie », de « bonne
gouvernance », et de nouveau, à présent, d'« indépendance » : la boucle est
bouclée...
[12] Dans
ce courant, évidemment, ceux qui prônent pour aujourd’hui et pour demain
l’unité franco-africaine (et euro-africaine…) comme réponse aux ravages
provoqués par la séparation qui fut imposée de façon antidémocratique,
antirépublicaine et anticonstitutionnelle, entre 1958 et 1962, se font traiter
de… néocolonialistes ! Par ceux-là même qui se réclament de l’idéologie de la
séparation qui, méprisant les revendications africaines et orchestrée par
Charles de Gaulle, a fait des ravages au nord comme au sud de la Méditerranée,
et commande à la plupart de nos maux…
[13] « (...) Or, le développement du monde moderne ne
permet à personne ni à aucune civilisation naturelle d'échapper à son emprise.
Nous n'avons pas le choix. Nous nous engageons désormais dans une phase
héroïque de l'histoire. (...) Nous autres, Africains, nous avons besoin surtout
de savoir ce qu'est un idéal, de le choisir et d'y croire librement mais
nécessairement, et en fonction de la vie du monde. Nous devons nous saisir des
questions qui se posent sur le plan mondial et les penser avec tous, afin de
nous retrouver un jour parmi les créateurs d'un ordre nouveau. (...) L'Europe
est créatrice du ferment de toute civilisation ultérieure. Mais les hommes
d'outre-mer détiennent d'immenses ressources morales (de la vieille Chine, de
l'Inde pensive à la silencieuse Afrique) qui constituent la substance à faire
féconder par l'Europe. Nous sommes indispensables les uns aux autres. » « Car
il est certain qu'on ne saurait atteindre l'universalisme authentique si, dans
sa formation, n'interviennent que des subjectivités européennes. Le monde de
demain sera bâti par tous les hommes. Il importe seulement que certains déshérités
reçoivent de l'Europe, de la France en particulier, les instruments nécessaires
à cet édifice à venir. » Alioune Diop, in
Présence Africaine, numéro 1, 1947, pp. 13-14.
[14] « Si, pourtant,
une France de quarante-huit millions d’habitants s’ouvrait largement sur la
base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens
musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une
démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une
petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la
Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d’autoriser l’immigration
provenant des régions les plus arriérées de l’Europe et des couches sociales
les plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et
gagnèrent un pari dont l’enjeu était aussi grave que celui que nous nous refusons
de risquer. Le pourrions-nous jamais ? En s’ajoutant, deux forces régressives
voient-elles leur direction s’inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou
plutôt ne consacrerions-nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de
celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de
l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel dont sa
moitié occidentale a été le théâtre et l’agent ? Ici, à Taxila, dans ces
monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues,
je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester
un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible
(…). » Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Ed. Plon, 1955, rééd.
Pocket, pp. 486-487. « Vingt-cinq millions de citoyens musulmans » : à
l’époque, la Tunisie et le Maroc ne sont pas encore indépendants.
[15] Il est urgent de transgresser l’un des grands tabous
économiques des temps modernes : le recours à la planche à billets. Considéré
comme une hérésie absurde par les orthodoxes, le recours à la planche à billets
est pourtant une pratique courante aux Etats-Unis depuis des décennies, mais
aussi en Chine dont on ne cesse de vanter la vigueur économique. Observons que
les partisans d’une rupture avec cette orthodoxie ne sont pas exclusivement des
hommes de gauche et/ou anticapitalistes. Il y a plus de quinze ans déjà, en
1996, Jean-Marcel Jeanneney, agrégé d’économie et ancien ministre du général de
Gaulle, a consacré un livre à la défense de cette option atypique, démontrant
qu’elle n’est pas si folle (« Ecoute la France qui gronde »,
Ed. Arlea). Au sujet des propositions de J.-M. Jeanneney, Robert Toulemon, ancien directeur général à la Commission
européenne et inspecteur général des finances, écrivait en janvier
2004 : « La hausse continue du dollar pourrait, si elle
s'accentuait, menacer la reprise qui s'annonce. Je vous renvoie sur ce point à
ma note pour l'Observatoire du 14 janvier. Un euro trop fort accompagne un
déficit et un endettement excessifs des deux principaux membres de l'eurozone.
Cette situation paradoxale – l'effet redouté du déficit étant l'affaiblissement
de la monnaie – devrait conduire les responsables de la politique économique
européenne à accorder l'attention qu'elle mérite à une proposition originale
que Jean-Marcel Jeanneney a présentée dans les Echos du 30 septembre.
Constatant la difficulté d'augmenter un endettement public déjà trop élevé,
l'ancien ministre du général de Gaulle propose de donner à la Banque centrale
européenne, dans des limites fixées par le Conseil des ministres sur
proposition de la Commission, l'autorisation d'ouvrir des crédits sans intérêt
et de durée indéterminée au budget de l'Union européenne. Ces crédits seraient
affectés exclusivement à des investissements, notamment dans le secteur des
transports et communications et dans celui de la recherche. Une telle
proposition heurte de plein fouet une certaine orthodoxie. Son auteur invoque
habilement une formule d'Alan Greenspan, le très respecté président de la Fed,
recommandant l'an dernier de « prendre une assurance contre la déflation
en attaquant hardiment la faiblesse de la demande ». Utilisée pour couvrir
les déficits, la planche à billets a conduit jadis à l'abîme la plupart des monnaies
nationales. Ne serait-elle pas aujourd'hui, confiée à une Banque centrale
indépendante et gardienne de l'euro, le meilleur rempart contre une montée
excessive de la monnaie européenne en même temps qu'un puissant instrument au
service de la croissance et de l'emploi ? » in Lettre du Président de
l’AFEUR, janvier 2004.
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